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J’ai encore peu exploré sur ce blog la télévision australienne du passé. Dans les mois qui viennent; je présenterai une grande série historique produite par ce pays dans les années 70. Mais pour l’heure, je vous propose de nous pencher sur une minisérie de la chaîne ABC qui fit date, réalisée en 1983 par Michael Jenkins et écrite par Robert Caswell, qui signa là sa fiction la plus controversée et peut-être la plus ambitieuse. Composée de 3 épisodes de durée variable (entre 1h environ et 1h 40); il s’agit d’une suite de trois histoires pouvant être vues indépendamment, où seuls une poignée de personnages réapparaissent d’un épisode à l’autre, mais traitant d’un sujet commun: la corruption qui gangrène la société, à tous les échelons. Se focalisant tour à tour sur la police, le système judiciaire et les notables de la politique, la série dresse un constat accablant pour l’État, à tel point que l’on se demande si ses créateurs cherchent à refléter une triste réalité ou s’ils noircissent le tableau pour souligner les dérives possibles de l’appareil étatique.

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D’autres fictions de Michael Jenkins furent aussi marquantes: en particulier The Leaving of Liverpool, l’histoire poignante de deux orphelins britanniques déportés en Australie pour effectuer des travaux forcés; mais aussi Blue Murder, sa minisérie la plus célèbre, que j’évoquerai brièvement dans les prochains paragraphes. Cependant, Scales of Justice (à ne pas confondre avec une série anglaise du même titre, datant des années 60), par sa critique radicale des autorités et l’étendue de son sujet, reste pour moi la plus mémorable. La réalisation de style hyperréaliste, nerveuse et dynamique, contribue à la crédibilité de la série en lui donnant un cachet authentique. Le premier épisode, en particulier, est filmé comme un documentaire tourné dans le feu de l’action, il nous plonge dans un monde violent et frénétique que les membres de la police, montrés dans l’exercice routinier de leurs fonctions, semblent difficilement maîtriser. Les épisodes suivants ont une réalisation plus classique, mais tendant toujours vers le réalisme le plus cru.

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La première partie, The job, est donc centrée sur le boulot des agents de police d’une ville australienne non précisée (sans doute pour ne pointer du doigt personne en particulier). Le personnage central est un jeune flic en uniforme inexpérimenté, le constable Leonard Webber (surnommé « Spider », il est joué par Simon Burke, qu’on a vu récemment dans Devil’s playground). Il a pour équipier le constable Borland (John Hargreaves), un vieil ami , qui a déjà quelques années de service derrière lui et connait bien les ficelles du métier. Borland affiche une attitude relax et n’hésite pas à prendre des libertés avec les strictes procédures policières. Les paumés qui échouent au poste ne sont plus pour lui des inconnus, il les traite avec familiarité. En présence de Webber, il s’affiche comme un flic incorruptible: lorsqu’un contrevenant lui propose un pot de vin, il se déclare outré et, prenant à témoin son équipier, l’embarque en vue de l’inculper pour tentative de corruption.

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Cependant, Borland n’est en réalité pas irréprochable. Il accepte certains traitements de faveur, comme des ristournes consenties par le gérant d’un snack où il a l’habitude de se sustenter. Plus compromettant, il passe l’éponge sur une infraction commise par une séduisante automobiliste en échange de faveurs sexuelles. Il est corruptible, mais de façon sournoise, ni vu ni connu. Leonard constate vite ses agissements mais ne dit mot par solidarité professionnelle. D’autre part, il tient en estime son supérieur hiérarchique, le sergent O’Rourke (Bill Hunter), un officier expérimenté qui semble s’astreindre à une conduite exemplaire. Ainsi, il refuse de remettre en liberté le fils d’un membre influent du parlement, arrêté pour possession de marijuana. Mais Leonard connait vite la désillusion: il s’aperçoit que ce flic apparemment inflexible est en réalité un ripou: lors d’une intervention dans un magasin de vêtements venant d’être cambriolé, il le surprend en train de glisser des fourrures de prix dans le coffre de sa voiture de fonction, avant de les entreposer dans son casier.

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O’Rourke, pour dissuader Webber de le dénoncer, pratique l’intimidation, mais d’autre part le jeune policeman est soutenu moralement par Callahan (Isabelle Anderson), une fliquette intègre (elle n’hésite pas à s’opposer le cas échéant au sergent, notamment pour faire reconnaitre le droit des femmes victimes d’agression en cas de viol). Mais Callahan, malgré ses principes, est toujours soucieuse de son plan de carrière, quitte à choisir de taire les manquements de ses supérieurs pour favoriser son avancement. Un bras de fer s’engage entre Webber et O’Rourke, inégal car le sergent, en vieux briscard, peut s’appuyer sur ses connivences avec des membres haut placés de la hiérarchie policière. La conclusion est très amère et montre la police sous un jour peu reluisant.

Cette première partie fait un peu penser à certains épisodes de Police Story, en plus sombre et cynique. On y voit différents degrés de corruption, parfois la frontière entre probité et prévarication apparait ténue, sujette à interprétation. En outre, l’épisode, tout en ne masquant pas la routine du métier (la paperasserie omniprésente), offre quelques scènes choc (comme une intervention pour dissuader une femme suicidaire de se défenestrer, l’interrogatoire musclé d’un suspect dans les locaux de la police ou encore la désincarcération de victimes d’un sanglant accident de la route) créant une atmosphère poisseuse, l’impression d’être immergé dans une jungle urbaine où règne une violence anarchique.

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La seconde partie, intitulée The game, se déroule toujours dans le milieu policier, mais s’intéresse aussi à la sphère politique. On y suit deux sergents détectives, Ken Draffin (Dennis Miller) et Mike Miles (Tim Robertson). Mike est un flic qui obtient de bons résultats, récompensé par ses supérieurs. Mais il s’adresse à un malfrat pratiquant le blanchiment d’argent sale pour obtenir un emprunt, « Nipper » Jackson (Tony Barry), devenant ainsi lié à un membre de la pègre. Draffin veut faire tomber Jackson, la chute de ce gros poisson pouvant booster sa carrière, mais Mike fait de l’obstruction pour protéger ses intérêts personnels. Ken, qui obtient des photos compromettantes de Mike en compagnie du truand, souhaite révéler cette relation sulfureuse, mais ses supérieurs ne semblent pas intéressés par ces preuves flagrantes. Au contraire, ils louent publiquement Miles comme un employé modèle et le promeuvent au poste enviable de super-intendant.

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Draffin, qui a le beau rôle dans l’épisode, est cependant un personnage ambigu. Une scène le montre en train de subtiliser des sachets de cocaïne parmi un lot pris lors d’une perquisition et devant être détruit par le feu. Il a en outre des relations troubles avec des informateurs de la pègre, tout en restant discret. A l’inverse, Miles ne cache pas sa sympathie pour les malfrats, dont il admire le code d’honneur, les considérant même plus loyaux que ses confrères à l’éthique douteuse. L’épisode réserve un rebondissement final qui fait froid dans le dos, achevant d’écœurer le téléspectateur. Le contexte politique a ici de l’importance, avec l’imminence d’une élection. Le gouvernement, en vue de l’échéance électorale, a tout intérêt à valoriser le travail de la police, à insister sur les résultats probants concernant la sécurité intérieure. Le commissaire Thompson (joué par Don Reid) doit avant tout défendre les intérêts de ses supérieurs, en particulier ceux du ministre de la police. Dans cette optique, il n’a nullement envie d’étaler publiquement un scandale impliquant l’emblématique sergent Miles.

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L’épisode est sans doute le meilleur des trois, car il met en évidence la perversité du système, les liens étroits entre le pouvoir politique et les forces de l’ordre aboutissant à privilégier la dissimulation, voire la manipulation, la sauvegarde d’intérêts réciproques allant à l’encontre de l’intérêt général. De plus, la relation malsaine entre Miles et « Nipper » évoque une autre minisérie de Michael Jenkins, Blue murder: datant de 1995, inspirée de faits réels: c’est l’histoire des rapports étroits tissés entre le détective Roger Rogerson et le criminel multirécidiviste Arthur « Neddy Smith ». Ce dernier, en échange de sa collaboration avec la police, obtient de Rogerson le feu vert pour ses activités délictueuses.

La série montre la dérive de Rogerson (interprété par Richard Roxburgh), qui passe du côté sombre et devient une sorte de parrain pour les malfrats, louant même les services d’un tueur à gages pour dézinguer un témoin gênant, un officier de police en mission d’infiltration. Ultra violente (quelques scènes restent à cet égard en mémoire, par exemple un meurtre par noyade sur un yacht), basée sur des recherches approfondies,  Blue murder est une minisérie effarante où l’on s’étonne qu’un officier dévoyé ait pu poursuivre aussi longuement ses activités criminelles. La connivence entre Miles et Jackson dans Scales of Justice est loin d’ atteindre les mêmes extrémités, étant guidée par des motifs purement circonstanciels, mais reste foncièrement condamnable, bafouant l’éthique policière.

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La dernière partie, The numbers, est celle qui suscita le plus de polémiques. Il est vrai que le scénariste n’y va pas de main morte, mettant en cause les plus hauts représentants de l’État. Le personnage central est un Attorney General qui refuse toute compromission, quelqu’un qui fait montre d’une droiture peu commune: Glenn, un jeune idéaliste interprété avec fougue par Nick Tate. Glenn est un politicard ambitieux, qui veut utiliser sa réputation d’intégrité pour favoriser son ascension dans les cercles du pouvoir. Précisons qu’en Australie le poste d’Attorney General est plus celui d’un homme politique que d’un juriste, il est au service du gouverneur général et du premier ministre. L’intrigue a pour toile de fond la légalisation des casinos et les délibérations pour l’attribution des licences d’exploitation des établissements de jeux. Roach, une figure du grand banditisme (joué par Max Cullen), impliqué dans le trafic d’armes, côtoie le secrétaire d’un ministre et joue de son influence pour obtenir la mainmise sur les casinos. Glenn est en contact avec une journaliste d’investigation, Kate Hardman (Kris McQuade), qui lui présente des photos volées montrant une entrevue entre Roach et le secrétaire. Il devient un gêneur pour beaucoup de monde. Les politiques veulent pouvoir profiter de la fortune mal acquise de Roach pour favoriser la création d’emplois et l’essor économique du pays, tandis que le truand cherche le soutien des politiques pour faire fructifier ses affaires.

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Glenn se bat aussi pour l’adoption de mesures visant à réguler la prostitution, encouragé en cela par Kate, une féministe convaincue. Encore de quoi contrarier Roach: bientôt, l’Attorney est l’objet de menaces de mort, son chien est tué par balle, tandis que Kate est aussi victime d’intimidations. Mais Glenn, même s’il reste résolu et nullement impressionné, ne peut pas lutter contre la corruption généralisée qui sévit au plus haut niveau. De plus, il doit faire face à un chantage sordide, des photos volées attestant de sa relation adultère avec une collaboratrice. L’épisode est le plus court des trois, mais il met bien en évidence l’impuissance du protagoniste principal à assainir le milieu politique. La conclusion, marquée par une certaine désillusion, démontre que même les plus vertueux peuvent faire taire leurs scrupules par ambition personnelle. Le côté énergique de Glenn, sûr de la justesse de la cause qu’il défend, rappelle un peu le candidat Nick Wasicsko tel qu’il est interprété par Oscar Isaac dans Show me a hero, la minisérie de David Simon. Cependant, Glenn est un personnage bien plus ambivalent, tandis que le monde politique apparaît dans Scales of justice sous un jour résolument plus sombre.

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Cette minisérie remarquable, curieusement peu commentée sur le web ces dernières années (contrairement à Blue murder), mérite d’être redécouverte. Le scénariste, Robert Caswell, y témoigne d’une conception viscéralement pessimiste de la nature humaine. Les épisodes, en progressant du bas vers le haut de l’échelle sociale et partant de cas particuliers pour finir par  examiner les rouages de l’État dans leur globalité, démontrent le caractère protéiforme de la corruption, qu’elle soit passive ou active, ainsi que la façon dont celle-ci permet au crime organisé de prospérer. En trois épisodes, c’est un vaste panorama des turpitudes humaines qui est dévoilé. En définitive, le message de la série semble être ceci: chacun de nous est corruptible, à des degrés divers, nous sommes tous potentiellement responsables, par nos faiblesses, de l’affaiblissement moral de la société. Une vision du monde bien déprimante, mais qui donne  à méditer.

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