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Nouvelle étape dans mon parcours d' »armchair globe-trotter », les Philippines, avec une minisérie en 6 épisodes d’une quarantaine de minutes, première fiction originale de la chaîne GMA News. Il s’agit d’une série qui traite de problématiques politiques et sociales, dressant un état des lieux préoccupant du pays en montrant les difficultés rencontrées par le maire fraîchement élu de la ville (fictionnelle) de Lagros pour améliorer les conditions de vie de ses concitoyens, victimes de nombreux maux (magouilles politiciennes, corruption, pauvreté persistante, faiblesse des infrastructures, catastrophes naturelles…). C’est une réalisation d’Adolfo Alix Jr. (connu des cinéphiles français pour Death March, un film présenté au festival de Cannes en 2013, dans la section Un Certain Regard), qui bénéficie d’un scénario habilement construit de Nessa Valdellon.

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Évoquons d’abord la réalisation, qui se distingue par des successions de plans larges montrant la variétés des paysages philippins mais aussi les gens dans leurs activités quotidiennes. La photographie léchée est un des atouts de la série de même que la musique, d’une douceur mélancolique. La chanson du générique est une interprétation de Bayan Ko, l’hymne patriotique qui donne son titre à la série (que l’on peut traduire simplement par « mon pays »), interprétée en Tagalog par Johnoy Danao (à l’origine, c’est un morceau composé en espagnol, mais cette version traduite est due au poète José Corazón de Jesús), mélange de lyrisme nationaliste et de complainte désespérée dont les paroles tristes, détachées du contexte de leur création (l’occupation américaine à l’orée du XXe siècle), soulignent la tonalité désabusée de l’intrigue.

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Lors du premier épisode, le maire de Lagros vient d’être élu: Joseph Santiago (joué par Rocco Nacino) prononce d’emblée un vibrant discours où il promet de grands changements pour la communauté. Nouveau venu dans le paysage politique, c’est un idéaliste, épris de justice sociale et soucieux de rendre les procédures administratives plus transparentes et conformes à la légalité. Une tâche difficile dans une province où les inégalités sont criantes et où les notables font la pluie et le beau temps, s’enrichissant sans vergogne aux dépens des citoyens les plus modestes, contraints de contrevenir à la loi pour survivre. L’adversaire principal de Joseph, c’est le gouverneur Antonio Rubio (Pen Medina), le patriarche d’une famille qui règne dans la région depuis des générations, au mépris des termes de la constitution des Philippines de 1987, qui interdit la mainmise de dynasties politiques sur le pays.

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Antonio est l’archétype du politicard véreux. Il maîtrise parfaitement ses interventions dans les médias, usant de démagogie et faisant preuve d’opportunisme pour tirer la couverture à lui. Il sait se montrer paternaliste, distribuant des subsides à l’occasion pour calmer le mécontentement du peuple, tout en usant de violence envers ses adversaires lorsque ceux-ci nuisent à son intérêt personnel. En réclamant des pots-de-vin aux investisseurs désirant installer des entreprises commerciales en ville, il a tendance à  faire fuir les plus rétifs à la corruption. D’autre part, il fait l’objet d’une enquête de la commission d’audit de l’assemblée au sujet d’appels d’offre truqués, en particulier concernant la mise en place d’un hôpital régional, où il manœuvre pour favoriser l’entreprise de BTP de son beau-frère. Antonio est un personnage odieux, qui n’hésite pas à exploiter les moindres actions compromettantes de ses adversaires politiques pour exercer sur eux des pressions en vue de les faire plier. Pour se mettre en valeur, il démultiplie dans les rues les affiches le représentant, tandis que sa photo figure sur les emballages de produits de consommation courants.

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Véritable seigneur féodal, ce patriarche dévoyé incarne de façon un peu caricaturale les travers de la vie politique philippine. Son fils Anton (Ping Medina), membre de l’assemblée, est censé suivre la même voie que son père mais prend vite ses distances avec lui, refusant d’user de son influence de parlementaire pour juguler l’action de la commission d’enquête et désapprouvant le cynisme de sa politique. Champion de l’absentéisme à l’assemblée, réputé bon à rien, il change positivement au fil des épisodes, prenant conscience de l’ampleur des difficultés que traversent ses concitoyens. Une romance se développe entre le rejeton Rubio et Karen Canlas (LJ Reyes), la dynamique assistante de Joseph Santiago, initialement hostile envers Anton, mais qui finit par reconnaitre en lui un homme politique de bonne foi. Heureusement, l’intrigue sentimentale n’occupe qu’une place secondaire dans la série et reste finalement en suspens.

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Du côté du gouverneur, citons également deux personnages féminins prépondérants. Son épouse, Sylvia (Maria Isabel Lopez), qu’il néglige, allant jusqu’à la maltraiter lorsqu’elle menace de révéler l’étendue de ses malversations. Antonio, de plus, a une maîtresse qui est l’ancienne petite amie du maire, Eliza Bauer (Mercedes Cabral). Celle-ci se charge de transactions pour le compte de Rubio ainsi que du commerce extérieur, s’occupant en outre de verser des commissions occultes à certains acteurs économiques. Joseph Santiago constate avec amertume qu’elle a bien changé, qu’elle semble avoir perdu son âme au contact d’Antonio, mais ne désespère pas de la remettre dans le droit chemin. De son côté, le maire peut compter sur le soutien indéfectible de Betong (Albert Sumaya Jr.), un employé municipal consciencieux, ainsi que sur la bienveillance de Liway (Love Anover), une femme d’origine pauvre, au tempérament exubérant,  qui travaille à la mairie et peine à joindre les deux bouts avec son modeste salaire.

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Betong et Liway apportent une note d’humour à la série, mais leurs facéties ne font l’objet que de quelques scènes. S’ils restent relaivement en retrait, ce n’est par contre pas le cas de l’épouse de Joseph, Nena (Angeli Bayani). Celle-ci est membre d’un organisme de militants écologistes, Sagip Kalikasan, qui enquête sur l’exploitation forestière illégale, une pratique largement répandue aux Philippines, où seraient impliqués le gouverneur ainsi que le sénateur Durante, l’ancien dirigeant du DENR (département de l’environnement et des ressources naturelles), qui auraient conclu un accord secret avec Philcorp, une puissante multinationale. L’action courageuse de Nena gêne en haut lieu, elle est vite l’objet de menaces de mort. Le père de Joseph, Ernesto, un journaliste qui enquêtait aussi sur le bûcheronnage clandestin, a été jadis assassiné dans des conditions mystérieuses. Nena a retrouvé des document lui ayant appartenu, apportant des preuves décisives contre ses adversaires, qu’elle projette de livrer aux médias.

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Le meurtre de son père a été à l’origine de l’entrée en politique de Joseph Santiago, bien décidé à assainir les pratiques des représentants publics. S’il existe chez lui un désir de revanche envers le gouverneur, il est cependant guidé avant tout par la volonté d’agir pour l’intérêt général. Il lutte contre les lourdeurs administratives, cherchant à limiter les bakchichs pour accélérer l’obtention de permis, il veut interdire le favoritisme (ainsi, il menace de limoger le chef de la police qui choisit le fournisseur des uniformes réglementaires parmi ses proches), il dénonce l’utilisation des ambulances à des fins personnelles (à cause de cela; Betong, dont le frère est victime d’un grave accident, ne parvient pas à faire venir des secours d’urgence et doit demander de l’aide au maire), il condamne le détournement des subventions allouées par le gouvernement à la région, qui vont dans les poches des potentats locaux au lieu d’être  employées pour aider la population.

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Joseph ne rechigne pas à mettre la main à la pâte: on le voit en train de participer au balayage des voies publiques ou encore aider un véhicule bloqué par l’état déplorable de la chaussée à repartir (le manque de subsides fait que les routes ne sont pas terminées, rendant la circulation dangereuse). Modeste et proche des gens, il sait aussi utiliser à l’occasion la caisse de résonance des médias, dénonçant le gouverneur lors de ses interviews avec  le reporter d’investigation Ed Lingao (qui joue son propre rôle dans la série) ou encore à l’occasion d’un forum organisé par Antonio devant une salle comble (où le débat manque de tourner au pugilat). C’est lors de ce forum qu’il témoigne du triste état du système éducatif (classes surchargées, malnutrition des élèves, établissements insalubres et perméables aux eaux de pluie), constaté lors d’une visite édifiante dans une école.

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Les carences de l’assistance publique sont particulièrement mises en évidence lors du quatrième épisode, où survient une épidémie de dengue. Les enfants de Liway sont touchés. Celle-ci, qui a du mal à subvenir à sa famille depuis le départ de son mari alcoolique, est effondrée par ce malheur. Le maire se rend compte alors qu’il n’y a pas de coordination entre les hôpitaux de la région, que les besoins en transfusions sanguines ne peuvent être satisfaits à temps. Il doit à contrecœur conclure un marché avec le gouverneur pour obtenir son concours, tandis qu’Anton vient de son côté lui prêter main forte de façon discrète. En dépit ces aides, le bilan humain est  aggravé par les défaillances du système de soins. Plus préoccupant encore, lorsqu’un typhon s’abat sur la région, la tempête détruisant tout sur son passage et causant des centaines de mort, la déforestation sauvage est mise en accusation.

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Le déboisement à outrance favorise l’écoulement des eaux torrentielles, les responsables indirects sont donc les autorités complices de ces actes délictueux. La série propose une reconstitution convaincante de la catastrophe naturelle, montrant le dénuement de la population face aux éléments déchaînés, les alignements macabres des noyés. Joseph Santiago tente de venir au secours des victimes, même si son intervention a des résultats dérisoires. La série défend le point de vue des écologistes, dressant un verdict sans appel de l’incurie politique, tout en soulignant le rôle positif de certaines instances officielles, comme le DOJ (Département de la justice) ou l’ombudsman des Philippines qui œuvrent pour réprimer la déforestation illicite. L’enquête pour identifier les commanditaires du meurtre d’Ernesto, menée comme un thriller, réserve quelques surprises, mais la série ne semble finalement qu’effleurer les ramifications d’un système politico-financier mafieux.

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Un dernier point pour illustrer le parti-pris légaliste de Bayan Ko: un épisode montre la pratique du jueteng, un jeu de loterie clandestin très répandu aux Philippines, où des sommes considérables sont récoltées grâce aux nombreux paris opérés par la population dans l’espoir de sortir de la pauvreté. Les bénéfices de ce jeu de hasard vont dans les poches du gouverneur Rubio, une manne juteuse qui finance son train de vie élevé. Le chef de la police municipale de Lagros suggère même à Joseph de créer son propre jueteng pour financer la réalisation de son programme électoral, mais ce dernier s’en offusque, considérant cette combine contraire à l’éthique la plus élémentaire. Dans la réalité, le jueteng fut à l’origine d’un scandale, ayant contribué à la déposition du président Joseph Estrada en 2000, accusé d’enrichissement personnel par ce moyen.

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Les concepteurs de la série n’ont souvent pas eu à faire un gros effort d’imagination pour bâtir leur intrigue, il leur suffisait de s’inspirer de la triste réalité. Bayan Ko est un réquisitoire contre les dérives de la politique qui a le mérite de chercher à provoquer la prise de conscience du téléspectateur. L’opposition frontale entre le maire et le gouverneur est sans doute un peu manichéenne, mais la fiction parvient à convaincre grâce au style réaliste de sa réalisation et à la pertinence des thèmes abordés pour illustrer son propos, permettant de pointer les causes des difficultés de développement que connaît le pays et la façon dont ces causes néfastes s’articulent entre elles. La fin ouverte laisse espérer une seconde saison. En tout cas, la série mérite une suite pour explorer de façon moins succincte les arcanes de la politique philippine, à condition que la qualité, sur le fond comme sur la forme, soit toujours au rendez-vous.

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