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Adaptation fidèle de L’Odyssée d’Homère, cette minisérie réalisée par Franco Rossi et produite par Dino de Laurentiis est un grand classique du petit écran, initialement diffusé par la RAI en 1968. Si l’équipe qui conçut la série est essentiellement italienne (aussi bien concernant la réalisation, la scénarisation, les décors, les costumes et la bande musicale), il s’agit d’une coproduction entre l’Italie, la France, l’Allemagne et la Yougoslavie (où le tournage eut lieu pour la plus grande part, dans les régions côtières). Le nombre d’épisodes varie suivant le découpage choisi par les diffuseurs. J’avais déjà vu Odissea il y a de cela quelques années, mais cette version programmée par Arte possédait une image de qualité très moyenne. Heureusement, on peut maintenant  trouver la minisérie sur YouTube, en 4 longues parties, avec une image impeccable et un doublage soigné en français (il n’y a pas à ce jour d’édition DVD dans notre pays). Il s’agit d’un montage opéré avec la vidéo de l’édition DVD italienne et le son de l’enregistrement en VF diffusé jadis par l’ORTF: de quoi redécouvrir cette pépite dans les meilleures conditions.

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Il est vrai que la version française se caractérise par une diction guindée, typique de la télévision de l’époque, mais qui a l’avantage de restituer avec une grande clarté le texte d’Homère. Seul élément qui manque à cette version: dans la mouture de la RAI, lors des passages introductifs, le poète Guiseppe Ungaretti lit en voix off des extraits de l’œuvre originale.  Pour le reste, on serait bien en peine de trouver la moindre lacune à la série. Les décors somptueux des rivages yougoslave évoquent la beauté âpre des îles grecques. Les scènes d’intérieur (tournées essentiellement dans un studio romain) bénéficient du travail du décorateur Luciano Ricceri, leur côté sobre et dépouillé tranche avec le style surchargé de bien des films sur l’Antiquité produits dans les années 60. La bande musicale, due au compositeur Carlo Rustichelli, atmosphérique et d’une élégante solennité, s’adapte parfaitement au déroulement du récit. Surtout, la distribution cosmopolite est excellente, sans la moindre fausse note.

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La première partie diffère des trois suivantes par le rôle prépondérant qu’y joue Télémaque, personnage central lors de la première heure, interprété par un jeune premier, Renaud Verley. Télémaque, alors âgé de 18 ans, s’inquiète pour son père Ulysse, qui n’est toujours pas revenu de la guerre. Il est outré par le comportement grossier des nombreux prétendants au mariage avec Pénélope (Irene Papas, parfaite dans son rôle de noble épouse humiliée) qui ont envahi le palais d’Ithaque. A leur tête se trouve Antinoüs, un jeune homme mesquin au profil arrogant (joué par Constantin Nepo, qui retranscrit bien toute la morgue du personnage), qui se moque ouvertement du fils d’Ulysse. Aidé par la déesse Athéna, ce dernier se rend par bateau à  Pylos, en vue de rencontrer le sage Nestor, susceptible d’avoir des informations sur son père. Nestor l’enjoint de se rendre à Sparte pour y rencontrer Ménélas et Hélène. Reçu par le couple; Télémaque apprend que son père est retenu captif sur une île. La série suit scrupuleusement la Télémachie de L’Odyssée, mais la suite, où Ulysse (Bekim Fehmiu) fait sa première apparition sur un radeau de fortune, après avoir quitté Ogygie, diffère du récit d’Homère qui évoque en premier lieu sa captivité sur l’île de Calypso.

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 Ce premier épisode (sur les quatre de la version proposée sur le net) est moins spectaculaire que les trois autres, mais propose quelques scènes marquantes: la rencontre de Télémaque avec Hélène (Scilla Gabel, d’une beauté irréelle, avec un maquillage remarquable) et l’évocation de la rencontre cruciale, à Troie, entre Ulysse et Cassandre; l’arrivée d’Ulysse sur l’île des Phéaciens, où il fait la connaissance de la ravissante Nausicaa (Barbara Bach) et de ses parents Alcinoos et Arété .La scène où le héros se restaure seul dans la salle du trône, encerclé par les dignitaires Phéaciens, ne figure pas telle quelle dans le poème épique, mais montre la situation singulière du personnage, scruté avec froideur par ces descendants de Poséidon, membres de la race des Géants. Bien qu’ayant lui même une ascendance divine, certes lointaine mais prestigieuse, Ulysse semble ressentir une certaine gêne, l’impression de ne pas faire partie du même monde que ses hôtes si solennels. Un bateau singulier, équipé d’une main levée en guise de proue (figurant une mise en garde aux voyageurs imprudents), fait ensuite une apparition remarquée à l’écran, soulignant l’étrangeté de ce peuple de marins.

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Le second épisode est narrativement beaucoup plus riche. Ulysse, à la cour des Phéaciens, y narre ses exploits passés. Son séjour chez Calypso ne fait l’objet que d’un bref flashback, une séquence onirique où la nymphe de la mer fait de fugitives apparitions, perdue dans une végétation luxuriante. Puis vient un passage où Ulysse se confronte à de jeunes Phéaciens au tir à l’arc, avec pour cible une étoile de mer géante,  l’épreuve de lancer du disque remportée préalablement par Ulysse étant passée sous silence. Après une rapide évocation de L’Iliade et de la ruse du cheval de Troie (où l’on voit s’élever, parmi les monuments de la ville, une curieuse ziggourat évoquant plus la Mésopotamie que l’Asie Mineure), Ulysse évoque la rencontre avec les Lotophages et l’oubli dans lequel sombrent ses compagnons après avoir consommé les fleurs de lotos. Cependant, cette partie de l’Odyssée est vite expédiée, contrairement à l’exploit de notre héros le suivant, la confrontation avec le cyclope Polyphème.

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Ce passage est incontestablement un temps fort de la série, avec dans le rôle du cyclope Samson Burke, un athlète et acteur canadien, dont la stature imposante est soulignée par des vues en contre-plongée et des trucages encore époustouflants aujourd’hui, signés Mario Bava, que les amateurs de cinéma bis fantastique et des films de genre du giallo connaissent bien. Cette aventure d’Ulysse est traitée dans les moindres détails, en s’attardant sur la cruauté de cette créature malfaisante, ce fils de Poséidon avide de chair humaine et en soulignant la ruse sans égale du héros. L’épisode se conclut par la rencontre d’Ulysse avec le maître des vents, Éole ( Vladimir Leib), qui trône dans son palais perché sur une montagne brumeuse. Le personnage et sa cour sont représentés dans des tenues futuristes, tandis que des assemblages de légumes disposés tels les portraits des saisons d’Arcimboldo font office de victuailles pour ce dieu épicurien et bienveillant, fournissant au héros l’outre des vents devant permettre son prompt retour à Ithaque.

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Le troisième épisode est le plus court, mais pas le moins intense. L’épreuve du chant des sirènes est décrit de façon très classique, le danger étant juste suggéré par quelques plans montrant les fonds marins jonchés des ossements des victimes de ces créatures malveillantes. Les monstres marins Charybde et Scylla ne sont évoqués que vaguement, la série préférant faire l’impasse sur cette péripétie. Le passage sur l’île du Soleil, peuplé par le troupeau des bœufs d’Hélios, où les compagnons d’Ulysse, tenaillés par la faim, tentent de résister à l’envie sacrilège de s’en repaître, se déroule dans un décor imposant, une plaine aride et minérale d’un blanc éclatant et est retranscrit avec acuité. La fin de l’épisode, qui décrit le retour à Ithaque et les retrouvailles d’Ulysse avec son fidèle serviteur, le porcher Eumée, est assez émouvante. Cependant, l’épisode reste en mémoire pour deux séquences en particulier: la rencontre avec Circé et la visite des Enfers.

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Circé, jouée par Juliette Mayniel, a un rôle plus considérable dans la série que chez Homère. Elle a des pouvoirs de magicienne plus étendus: dans la forêt enchantée où elle vit, elle peut soumettre la nature à sa volonté, a la faculté de produire des illusions dans l’esprit de ses visiteurs (comme, concernant Ulysse, une vision frappante de Pénélope, tissant une toile gigantesque se déployant à travers les frondaisons). La série insiste sur sa nature changeante, polymorphe. L’autre point intéressant concerne l’attitude des compagnons d’Ulysse, revenus au monde humain après avoir été transformés en pourceaux et qui, marqués par cette expérience traumatisante, deviennent fuyants et sauvages, comme s’ils avaient conservé une part d’animalité. A partir de ce moment, ils se comportent avec défiance envers Ulysse, plus ouvertement encore que dans le poème épique. Certains, comme Euryloque, apparaissent même virulents, prêts à se rebeller contre leur maître. Autre différence par rapport au texte original, c’est Circé qui envoie directement Ulysse au royaume d’Hadès, afin que celui-ci puisse consulter le fantôme du devin Tirésias.

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Les scènes aux Enfers sont réalisées avec un sens consommé de l’esthétisme. Elles comportent des manifestations spectrales du plus bel effet, dans un décor d’une lugubre désolation. Après les prédictions funestes de Tirésias et une brève apparition d’Achille, Ulysse fait deux rencontres émouvantes. Il retrouve sa mère, éperdu de chagrin, avant de découvrir horrifié le fantôme d’un de ses compagnons, Elpenore, dont il apprend ainsi la mort accidentelle, tout juste survenue en dehors de l’inframonde. Ce passage aux Enfers comprend en outre des effets visuels originaux, comme lorsque le visage spectral de Tirésias vient se superposer avec les traits d’Ulysse, les paroles du devin finissant par se fondre avec celles sorties de la propre bouche du héros. L’épisode,comme je l’ai indiqué, s’achève par le retour d’Ulysse à Ithaque, sous les traits humbles d’un mendiant âgé, les retrouvailles avec son fidèle serviteur, le porcher Eumée (Husein Cokic), dans un cadre bucolique, étant restituées avec précision.

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Le dernier épisode est le plus long: il développe dans les moindres détails la vengeance d’Ulysse et son plan pour éliminer les prétendants, commettant un massacre d’une férocité implacable. Le thème de la mémoire et de son caractère subjectif est récurrent dans cette ultime partie: Ulysse se présente sous une identité d’emprunt à sa famille et ses sujets les plus dévoués, tous finissant par le reconnaître lorsque celui-ci fait mention d’un détail, différent pour chacun mais toujours évocateur des relations intimes que le héros eut avec ses proches. Cet épisode est le plus mélodramatique, insistant sur l’effroi des prétendants pris au piège par Ulysse. Le défi lancé au préalable par celui-ci à ses rivaux, consistant à tendre un arc puissant qui lui a appartenu jadis, opte pour un parti-pris artistique en figurant une arme de jet au bois ramifié plus esthétique que réaliste (difficile de manier un tel engin, même pour un héros mythologique). Cependant, la progression dramatique de l’épisode est parfaitement maîtrisée et débouche sur le constat fataliste de la toute puissance des dieux sur le destin des hommes.

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Les dieux se jouent constamment des humains, se manifestent à eux sous l’apparence de gens ordinaires (avec dans la série une prédilection pour les chevelures blondes bouclées) et usent de leurs immenses pouvoirs pour parvenir à leurs fins. Leurs intérêts peuvent être antagonistes: dans l’Odyssée, Ulysse bénéficie  de l’aide d’Athéna et a le soutien des dieux, excepté Poséidon qui lui est hostile. La proximité des hommes avec les divinités est une caractéristique récurrente des récits de la mythologie grecque, ce dont s’est souvenu  Michael J. Bird en réalisant sa minisérie située à Chypre, The Aphrodite Inheritance, où les dieux s’incarnent en des individus contemporains d’apparence familière et manipulent à loisir le protagoniste central. Également, on trouve dans les deux séries des références aux découvertes archéologiques. Dans Odissea, on peut ainsi remarquer, lors d’une scène à Sparte, un masque en or qui n’est pas sans rappeler le masque d’Agamemnon découvert par Heinrich Schliemann. Des statues monumentales en gros blocs de pierres ornent la cour du palais des Phéaciens, qui évoquent quelque peu la statuaire olmèque, tandis qu’apparaissent au fil des épisodes quelques bustes antiques érodés par le temps, représentant des divinités.

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Odissea de Franco Rossi est, parmi les adaptations du mythe que j’ai visionné, de loin la meilleure, très supérieure par exemple à la version hollywoodienne de 1997 (The Odyssey) qui misait essentiellement sur l’action et les effets spéciaux. Remarquablement fidèle au texte d’Homère, mais choisissant de développer certains passages emblématiques et de passer rapidement sur d’autres (ainsi en est-il de la rencontre avec les Lestrygons, ces géants cannibales étant juste évoqués au détour d’une conversation), présentant parfois l’histoire sous un angle différent de sa source littéraire (en particulier concernant les sortilèges de Circé), c’est une production conçue intelligemment et qui, un demi-siècle après avoir été filmée, reste un visionnage réjouissant et enrichissant culturellement. Un succès que tenta de renouveler le réalisateur en adaptant L’Énéide, mais cette fois avec moins de réussite.

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