Étiquettes

, , , , , , , , ,

signal_korean_drama

D’habitude, je ne prête guère attention au buzz qui entoure la diffusion de certaines séries récentes, cependant le pitch de ce drama de tvN m’intriguait beaucoup. Dans une année, je ne regarde pas beaucoup de Kdramas, je dois donc les choisir avec soin: la durée des épisodes (dans le cas de cette série, en moyenne une heure et quart) fait qu’il m’est difficile  de caser leur visionnage dans mon emploi du temps. Signal ne m’a nullement déçu: en 16 épisodes, développant une intrigue complexe très bien maîtrisée et bénéficiant d’une réalisation nerveuse, c’est une fiction captivante qui renouvelle un genre, le cop show, surexploité à la télévision. Le drama est visible actuellement sur la chaîne Gong, où il est diffusé tous les lundis soir.  On peut également trouver sur le net des sous-titres anglais, mais aussi français depuis peu (le sous-titrage des derniers épisodes dans notre langue  sera sans doute  achevé bientôt). Le récit mélange investigations criminelles et  paradoxes temporels et réserve des rebondissements vertigineux, faisant de Signal le drama coréen le plus acclamé de ces derniers mois, par la critique comme par le public.

signal11

A l’époque actuelle, un jeune profiler chargé d’enquêter sur des tueurs en série, Park Hae-Young (Lee Je-Hoon), découvre par hasard un talkie-walkie qui, à heure fixe chaque jour et pendant quelques minutes, permet de contacter son ancien propriétaire, un policier mort il y a une quinzaine d’année, Lee Jae-Han (Jo Jin-Woong)  . Très vite, un lien par delà le temps se développe entre les deux limiers, qui exploitent les brefs instants de communication qui leur sont offerts pour échanger des informations en vue de résoudre des affaires datant de la fin des années 90 et laissées depuis en suspens. Mais modifier le passé ne saurait être sans conséquences sur le présent et peut induire des distorsions importantes de la trame temporelle. L’argument de la série n’est pas vraiment nouveau, il s’inspire d’un film de 2000, Frequency (Fréquence interdite), du réalisateur américain Gregory Hoblit (à qui l’on doit notamment le surprenant Fracture, un polar énigmatique avec Anthony Hopkins).

signal6

L’intrigue de Signal est cependant bien plus sophistiquée que celle de Frequency, tirant pleinement parti d’un concept seulement effleuré par le film. Le pilote constitue une excellente introduction. On découvre Cha Soo-Hyun (interprétée avec brio par Kim Hye-Soo), une vétérane de la police qui enquête aux côtés de Park Hae-Young, mais qui a également côtoyé Lee Jae-Han à l’époque où elle était une jeune recrue naïve et inexpérimentée, cumulant les maladresses (à cet égard, une scène la montre faisant des dégâts en tentant de conduire un fourgon banalisé, sous le regard moqueur des flics machistes). la narration déroulant en parallèle les lignes temporelles du passé et du présent permet de mesurer le chemin parcouru par la policière, autrefois surnommée « 0.5 » par ses collègues, pour souligner sa qualité de subalterne insignifiante et aujourd’hui une femme pleine d’assurance, enquêtrice de premier plan au sein de la police de Séoul.

signal4

Les relations de Park Hae-Young avec les autres membres de l’équipe d’investigation, Kim Gye-Chul et Jung Hun-Gi sont assez tendues car le profiler affiche une attitude volontiers arrogante et assène des raisonnements déconcertants. Il semble doté d’une intuition hors du commun mais ne peut avouer que les pistes qu’il découvre lui sont suggérées par ses conversations sporadiques avec le détective du passé. Il est en outre en conflit avec sa hiérarchie, en particulier avec Kim Bum-Joo (Jang Hyun-Sung, un habitué des rôles négatifs, qui jouait déjà un parlementaire véreux dans Assembly, un récent Kdrama politique), un officier corrompu qui cherche à tout prix à sauvegarder les intérêts des puissants, quitte à recourir en douce à des méthodes qui relèvent du banditisme. Kim a pour allié dans les services de la police  Ahn Chi-Soo ( Jung Hae-Kyun), mais celui-ci tend à prendre ses distances avec lui, considérant que ses manigances vont trop loin.

signal22

Le pilote narre également une intéressante intrigue policière. En 2000, Hae-Young, alors écolier, a été témoin de l’enlèvement d’un camarade de classe par une femme. Il constate que la police a arrêté un innocent à la place et cherche à alerter les autorités, en vain. Peu après, son camarade est retrouvé mort. Ce fait divers a hanté le profiler toute sa vie. Le talkie-walkie miraculeux lui donne l’occasion inespérée de collaborer avec le détective Jae-Han pour appréhender enfin la criminelle. Celle-ci se révèle particulièrement retorse, aiguillant habilement la police vers des fausses pistes. Cette histoire débouche, au début du second épisode, sur un suspense artificiel: le délai de prescription est sur le point d’être atteint et un compte à rebours se déclenche à l’écran, le but des policiers étant d’obtenir in extremis des aveux de la coupable. Ce point mis à part, cette première enquête est à mon avis fort bien scénarisée, avec des éléments de misdirection bien amenés.

signal9

La réalisation a ceci de particulier que les passages se déroulant dans le passé, en alternance avec ceux situés à notre époque, sont signalés par un changement de la résolution de l’image, celle-ci apparaissant légèrement allongée. Un choix déroutant de prime abord, qui aurait pu être avantageusement remplacé par une modification de la palette chromatique, mais on finit par s’y habituer. Quelques détails viennent aussi souligner que l’on est dans les années 90: par exemple, quelques tubes musicaux d’alors, les modèles de véhicules ou les ordinateurs à écran CRT. Mais ces éléments restent discrets. Il n’est pas question dans ce drama de jouer sur une certaine nostalgie, de multiplier les références au nineties en direction de tous ceux qui les ont vécu. On n’est pas du tout dans le même registre que Reply (1994, 1997 ou 1988), ni même dans celui de séries britanniques telles que Life on Mars et Ashes to Ashes. Ici, l’évocation du passé sert avant tout au développement de l’intrigue fantastico-policière.

signal20

Plusieurs affaires sont évoquées, qui s’étalent en général sur plusieurs épisodes. Celles-ci sont d’intérêt inégal, mais toujours en relation avec la trame globale du récit et les distorsions temporelles qui le jalonnent. Une série de cambriolages dans un quartier huppé, résolue 15 ans plus tard, risque de mettre au jour un scandale de corruption parmi les hauts fonctionnaires. Il y a plusieurs affaires de tueurs en série, l’un choisissant ses victimes parmi les usagers d’une ligne de bus, l’autre tuant des jeunes filles sans défense, introverties et solitaires. Il y a aussi un piège mortel visant Cha Soo-Hyun, qu’un ancien détenu juge responsable de ses déboires passés. Sans oublier une sordide histoire de viol collectif où le frère de Hae-Young fut injustement incriminé pour couvrir les agissements du rejeton d’une famille haut placée. Il y a enfin et surtout un mystère central, la mort mystérieuse du détective Jae-Han, dont le comportement de franc-tireur intrépide et tenace exposait aux pires menaces sur sa vie.

signal1

Venons en maintenant à ce qui rend ce drama si particulier: les modifications du passé et leurs conséquences prévisibles ou non sur le présent. Il est nécessaire de suspendre au préalable son incrédulité pour accepter le principe d’un lien  entre époques par ondes hertziennes interposées. Il y a aussi un fait difficile à appréhender pour le téléspectateur: les communications entre Jae-Han et le profiler ne s’étalent pas sur la même échelle de temps, pour l’un c’est toujours en 2015 qu’il utilise le talkie-walkie, tandis que pour l’autre, c’est entre la fin des années 80 et l’an 2000. Une fois ces éléments admis, on peut savourer un scénario aux ramifications d’une ampleur peu fréquente. Chaque action modifiant le passé a des répercussions non négligeables, voire cruciales. Les agissements d’un serial killer interrompus dans les années 90 grâce aux éclaircissements apportés par le détective de 2015 effacent de la liste des décédés les victimes suivantes du tueur, les rendant soudain à la vie. A l’inverse, un éclairage apporté par Park Hae-Young permettant à Jae-Han de coffrer un criminel vingt ans auparavant peut avoir pour conséquence funeste de nouvelles victimes dans le présent, visées par une vengeance meurtrière de ce dernier.

signal12

En prenant conscience des conséquences considérables que peuvent avoir leurs échanges, les deux policiers adoptent une attitude prudente, pèsent leurs propos avec le plus grand soin. Park Hae-Young refuse même à un certain moment de rencarder son homologue du passé, de peur que ses révélations ne provoquent une réaction en chaîne, avec des répercussions néfastes sur le présent. La circonspection dont font preuve les protagonistes, psychologiquement crédible, de même que le caractère fugace de ces dialogues intertemporels  permettent d’éviter un emballement des évènements qui serait préjudiciable au scénario. Restent des aspects hautement dérangeants: le fait que certains personnages peuvent ressusciter dans le présent, ou encore la possibilité pour la mémoire des personnages de 2015 d’être réécrite en fonction des modifications du passé. On voit parfois à l’écran la transition s’opérer: un article de journal ou une page web se modifie en une fraction de seconde, un protagoniste se réveille avec des souvenirs lointains renouvelés. L’impression est de se trouver à chaque fois dans un nouvel univers, légèrement différent du précédent, mais parfaitement cohérent avec son passé recomposé.

signal17

La série me rappelle la fameuse théorie des multivers, selon laquelle il existerait une infinité d’univers parallèles, tous légèrement différents les uns des autres. Dans Signal, on a ainsi le sentiment de sauter d’un univers à l’autre au gré des rebondissements du scénario. Si l’on retire l’aspect paradoxal induit par le talkie-walkie, les affaires présentées sont très classiques et on se trouve devant un polar procédural quelconque. Mais ce côté fantastique, en permettant à l’intrigue de se restructurer maintes fois au fil des épisodes, dynamise l’ensemble du récit, sans que celui-ci ne devienne pour autant inextricable. Quelques points laissent songeur, comme le fait que le détective du passé semble se trouver dans une boucle temporelle (son premier message date de peu avant sa mort, en 2000, les suivants s’ échelonnent sur 10 ans à partir de la fin des années 80) ou encore le flou qui entoure les modalités des communications d’un siècle à l’autre (aucune tentative d’explication pseudo scientifique n’est fournie). Cependant, force est de reconnaitre que les ressorts narratifs du drama fonctionnent globalement à merveille.

signal24

Signal possède aussi une dimension émotionnelle marquée. Plusieurs affaires impliquent personnellement les enquêteurs. Cha Soo-Hyun, en enquêtant à ses débuts sur le tueur en série, a été séquestrée par ce dernier, après avoir été enlevée la nuit en pleine rue, mais a réussi à s’échapper, alors qu’elle avait les poings liés et un sac sur le visage. Un souvenir traumatisant qui resurgit brutalement lorsque l’enquête est rouverte en 2015. Des flashbacks montrent l’affection entre Park Hae-Young  et son grand frère, avant l’arrestation de celui-ci. Jae-Han rencontre Park enfant dans un restaurant et lui offre son plat préféré,  l’omurice (omelette au riz), sans lui révéler le lien secret qui l’unit à son moi du futur. Tous ces éléments contribuent à humaniser les personnages. D’autre part, la série a le mérite d’éviter les intrigues amoureuses (à l’exception d’une relation sentimentale tout juste esquissée entre Soo-Hyun et Jae-Han dans l’ultime épisode), chose rare dans l’univers des dramas coréens.

signal19

J’ai essayé de vous donner un aperçu de Signal, mais je ne sais si mes explications furent très claires: c’est un drama plus facile à suivre qu’à décrire en détail. Quelques mots sur le dernier épisode: j’avoue avoir trouvé l’issue prévisible en un certain sens, mais j’ai aimé la fin ouverte, qui laisse la possibilité d’une seconde saison tout en concluant de façon satisfaisante l’intrigue centrale. Ce qui fait que l’on pardonne aisément les quelques longueurs (certains épisodes auraient mérités d’être raccourcis), les rappels inutiles de scènes précédentes ou encore la personnalité un brin caricaturale du méchant de service,  Kim Bum-Joo. Le succès rencontré par Signal peut-il permettre d’espérer une diffusion sur les chaînes françaises généralistes? Rien n’est moins sûr, car celles-ci semblent peu enclines à s’intéresser aux télévisions asiatiques (du moins ces dernières décennies: quelques séries japonaises furent programmées en France dans les années 70). Un remake américain est toujours possible, ce qui ne manquerait pas d’ironie pour un drama inspiré d’un film US. Quoi qu’il en soit, ne manquez pas cette singulière fiction, qui démontre à sa manière le fort potentiel d’une hybridation entre le polar et le récit fantastique.

signal7

Advertisements