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Un period drama à l’ancienne, dans la lignée des grandes séries historiques britanniques, dont l’action s’étale sur plus d’un demi-siècle (de 1895 à l’orée des années 1950), racontant le parcours d’un self-made-man, un modeste ouvrier de Melbourne devenu un homme d’affaires multimillionnaire: voilà ce que propose Power Without Glory, une série australienne majeure, en 26 épisodes, diffusée par ABC 40 ans auparavant. Une production à gros budget, avec une distribution de très bonne tenue, adaptation d’un roman éponyme de Frank Hardy, version romancée de la vie de John Wren, un businessman sulfureux qui fut lié à la pègre. A vrai dire, l’ouvrage signé Hardy fut une œuvre collective conçue au sein du CPA (Communist Party of Australia). Politiquement engagé (Hardy y critique durement les orientations du parti travailliste), le roman fut néanmoins un grand succès de librairie. Son adaptation télévisuelle, quant à elle, fut lors de sa sortie acclamée et est encore de nos jours considérée comme un sommet de la fiction du petit écran australien. Un remake (inutile à mon avis, la production de 1976 a très bien vieilli) doit voir le jour dans les prochains mois, dans un format plus ramassé que celui de la série originale.

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Martin Vaughan livre une interprétation saisissante du protagoniste central, John West, montrant l’évolution de sa personnalité au fil de son ascension sociale. Natif d’un quartier pauvre de Melbourne, Carringbush (analogue au quartier de Collingwood où vécut John Wren), West a grandi avec une mère au caractère revêche, une femme du peuple dévote,  rendue aigrie par les difficultés de l’existence. Au début de la série, il travaille comme ouvrier dans une fabrique de chaussures, où un mouvement de grève vient de débuter. Très vite, au lieu de se battre pour ses droits de travailleur, il choisit de sortir de la légalité pour se bâtir une fortune personnelle et pouvoir rivaliser avec les détenteurs du pouvoir économique. Il organise des paris clandestins de courses de pigeons et, fort d’un certain charisme et d’un tempérament de leader, il fédère autour de lui un petit groupe de fidèles qui l’aident dans ses entreprises. Ses lieutenants son plus ou moins fiables: ainsi, Piggy Lewis est une petite frappe sans cervelle dont les maladresses risquent à plusieurs reprises de compromettre ses activités, tandis que Jim Tracey n’hésite pas à trahir les siens en s’enfuyant avec l’argent récolté pour les paris.

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Mais d’autres sont des hommes de confiance, tels Barney Robinson, qui tient les comptes avec soin ou encore Sugar Renfrey (John Wood) qui restera durant toute son existence son fidèle homme de main, exécutant à l’occasion  les sales besognes pour le compte de West, en toute discrétion. Ce dernier favorisera son entrée dans le monde politique (son accession au poste envié de parlementaire), en remerciement des services rendus. John est aussi attaché à son frère Arthur (Tim Robertson), qui vient tout juste de sortir de prison lors de l’épisode initial. Les relations entre les deux frangins sont alors assez froides car John n’a pas daigné rendre visite à Arthur durant son incarcération. Arthur sera durablement marqué par cet emprisonnement. Taciturne et renfermé, il devient en outre obnubilé par un objectif: obtenir la libération d’un de ses codétenus avec qui il s’est lié d’amitié (Dick Bradley, joué par Gerard kennedy), un individu condamné pour meurtre mais soucieux de revenir dans le droit chemin. West a bien d’autres soucis: harcelé par les policiers, il doit les rétribuer pour qu’ils ferment les yeux sur son activité clandestine. Mais un détective sergent intraitable entre bientôt en scène: O’Flaherty (Peter Cummins).

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West trouve une couverture pour son entreprise de paris: un magasin de thé dont il loue les locaux à madame Moran (Heather Canning), une femme respectable qui éprouve de la sympathie pour lui et n’hésitera pas à s’interposer entre lui et la police. John courtise la fille Moran, Nellie (Rosalind Spiers), qui deviendra son épouse. Nellie était aussi convoitée par un ancien confrère de John, Eddie Corrigan (Sean Scully): un homme de convictions, engagé dans le mouvement ouvrier, un travailleur intègre mais pauvre, que la mère Moran ne juge pas être un bon parti pour sa fille.

O’Flaherty se révèle un adversaire tenace pour West, le poussant à commettre des actes répréhensibles pour sauvegarder ses intérêts: il fait disparaitre un témoin gênant, un mouchard envoyé par le sergent espionner le centre de paris (il le séquestre puis le fait assassiner par noyade la nuit même des noces de John et Nellie!), tandis que ses acolytes vont jusqu’à incendier la maison du sergent (sans l’assentiment de leur boss, il est vrai). Si les paris clandestins pouvaient trouver une justification comme forme de contestation envers le « gaming act », une loi jugée inique par les prolétaires, West bascule alors dans le gangstérisme.

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Ces premiers épisodes rappellent un autre period drama, britannique celui-là, datant aussi (pour la première saison) de 1976: When the Boat Comes In. Il y a une certaine parenté entre Jack Ford, joué par James Bolam, et John West: tous deux sont originaires d’un milieu modeste mais parviennent à s’extraire de leur classe sociale grâce à leur forte personnalité et une ambition peu commune (autre point commun, plus anecdotique: dans les deux séries, il y a une histoire d’élevage de pigeons). Cependant, West évoque aussi par son physique émacié et ses liens avec le banditisme Nucky Thompson dans Boardwalk Empire. West n’est pas exempt de contradictions: d’un côté, c’est un homme d’affaires impitoyable qui n’hésite pas à recourir à des méthodes criminelles, mais il reste aussi un homme pieux, soucieux du salut de son âme.

Il acquiert de plus un intérêt marqué pour la politique, soutenant financièrement des membres du Labor Party, en vue d’influencer leur action au parlement en les poussant à déposer des amendements favorisant ses intérêts. La rencontre avec un avocat peu scrupuleux, David Garside (Leon Lissek), s’avère décisive pour lui. En 1902, alors qu’il est déjà millionnaire, propriétaire d’établissements variés  (commerces, hôtels…), Garside lui suggère de soutenir financièrement un candidat indépendant à la députation, Tom Tumbleward. Garside lui apprend à exploiter au mieux les leviers juridiques et politiques pour acquérir plus de pouvoir.

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Bientôt, le « système West » se met en place: un système où l’intimidation, les pots-de-vin, le chantage, voire même le vol et le meurtre sont employés en sous main, sans que John West puisse être inquiété. Le businessman développe des relations troubles avec des malfrats, à l’instar de Snoopy Tanner, une figure de la pègre. De plus, West rachète des titres de la presse régionale: des journaux qui lui permettront d’orchestrer des campagnes de presse pour dénigrer ses adversaires les plus virulents ou mettre en valeur son action. John West devient obsédé par le contrôle, aussi bien dans sa vie privée que professionnelle. Sa dureté en affaires se matérialise sur ses traits, constamment soucieux et renfrognés. Il lui arrive de se dévouer pour une cause qu’il estime juste: lors de la première guerre mondiale, il s’engage dans l’armée en tant que recruteur et prononce des discours patriotiques enflammés. Il pousse même un boxeur dont il gère la carrière (Les Darcy) à partir au combat, malgré ses réticences. West est aussi un généreux donateur pour l’église. Il faut dire qu’il subit l’influence d’un archevêque charismatique, monseigneur Malone (Michael Pate, un acteur particulièrement télégénique, parfait dans ce rôle).

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Malone est un personnage formidable: d’abord chaleureux, il gagne aisément la confiance de ses interlocuteurs en usant de manières onctueuses et parvient toujours à obtenir ce qu’il souhaite d’eux. C’est un fin connaisseur des rouages du monde politique comme des arcanes du Vatican. D’origine irlandaise, il a une dent contre le pouvoir britannique (ainsi, il organise un défilé le jour de la saint Patrick où l’Union Jack se réduit à un ridicule petit fanion). C’est un anticommuniste convaincu qui manœuvre avec habileté pour contenir l’influence des rouges et favoriser l’essor du catholicisme social. West devient son confident et le respecte au point d’approuver toutes ses positions, à l’exception de la conscription lors de la seconde guerre mondiale, à laquelle le prêtre s’oppose fermement, par défiance envers Londres. Malone peut aussi instrumentaliser West, comme lorsqu’il le pousse à soutenir un candidat aux primaires du Labor Party pour diviser les voix en faveur de l’aile gauche du parti et évincer un candidat trop proche des bolcheviks. De plus, l’archevêque n’hésite pas à s’ingérer dans la vie familiale de West, en lui demandant par exemple d’interdire à sa fille, actrice amateur, de jouer dans une pièce de théâtre défendant des idées trop progressistes à son goût.

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Autre personnage marquant de la série: Frank Ashton (Barry Hill). Membre de l’aile gauche du Labor Party, Ashton est un homme épris de justice sociale. Remarquable tribun, il livre des discours en faveur de la redistribution des richesses et de l’élévation du niveau de vie des plus modestes. Il a des contacts avec le parti communiste (sa maîtresse,  Harriet, est militante du PC), tout en refusant de rejoindre ses rangs. Il souhaite changer le Labor Party de l’intérieur, allant pour cela se présenter au parlement fédéral, mais reste très minoritaire dans son parti. Il refuse l’aide que lui propose West, préférant échapper à son influence délétère.

D’une grande droiture, cet auteur de pamphlets politiques devient de plus en plus amer et désillusionné, constatant que les travaillistes ne mènent pas une politique véritablement de gauche. C’est le cas surtout lors de la grande dépression, où il plaide en vain pour une politique de relance de l’emploi et contre la réduction des dépenses publiques en vue d’équilibrer le budget et où il prône sans succès la double dissolution des chambres parlementaires en vue de permettre au parti de contrôler le sénat. Le désintérêt de ses pairs pour le meurtre d’un mineur en grève par un policier en service finit de le convaincre de prendre ses distances avec la politique. Ashton est sans doute le protagoniste de la série dépeint le plus positivement et un de ceux dont la personnalité est la mieux étudiée.

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Évoquons à présent la famille de John West. Son épouse, Nellie, est effacée et introvertie. Peu après son mariage, elle a déjà des doutes sur l’honnêteté des activités de son mari. Bien que réprouvant les moyens qu’il a employé pour bâtir sa fortune, elle ne s’oppose pas frontalement à lui, sauf lors d’une violente scène de ménage, alors qu’elle vient de tromper John avec un jeune ouvrier du bâtiment, Evans (qui était alors marié, à l’insu de Nellie) Les West ont deux filles, Marjorie et Mary. Marjorie (Fay Kelton) devient violoniste et étudie au conservatoire. Son père lui laisse une certaine liberté jusqu’au jour où elle annonce son intention d’épouser un allemand (Paul Andreas, joué par Warwick Sims). Celui-ci est partisan du nazisme avant l’heure et a ressenti la défaite de 1918 comme une humiliation. John West, qui s’oppose aux idées extrémistes de Paul, a pour une fois le beau rôle dans la série, mais échoue à empêcher son union avec sa fille.

Mary (interprétée par Wendy Hugues) est le personnage féminin prépondérant de la série. Une fille choyée mais très surveillée par son père; elle prend conscience de l’étendue de la pauvreté lors de la grande dépression et choisit de défier la volonté paternelle en adhérant au parti communiste, participant à la distribution de tracts et à des manifestations pour demander « plus de travail et moins de charité » pour les prolétaires. Elle se lie d’amitié avec Harriet et tombe amoureuse d’un jeune militant, Ben Worth (Ben Garner). Ben a pour cheval de bataille la lutte contre la crise de l’immobilier et l’accès des plus pauvres à un logement décent, sujet à propos duquel il harangue le peuple dans la rue. Mary rompt avec sa famille pour vivre avec Ben, mais risque de le perdre lorsque ce dernier décide de partir se battre contre Franco en Espagne.

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Drôle de parcours que celui de Mary, une grande bourgeoise devenue passionaria du communisme. John West garde une certaine affection pour elle, même après qu’elle exerce sur lui un chantage pour financer un voyage à l’étranger, en vue de  se lancer dans l’aide humanitaire. On ne peut pas en dire autant de ses relations avec son fils Brendan (Tony Bonner): John veut le modeler à son image, en faire un successeur aux méthodes aussi impitoyables que les siennes. Ainsi, il lui confie la gestion de matchs de catch, lui demandant de soudoyer un combattant pour truquer les rencontres (chose courante pour lui, qu’il pratiquait aussi avec des jockeys pour gagner des courses de chevaux). Brendan s’insurge contre les pratiques de son père, mais a du mal à faire face à son écrasante personnalité, à ce mépris qu’il lui témoigne constamment. Le fils devient alcoolique et finit par connaître un destin tragique. Une scène résume bien le personnage. En larmes, Brendan avise une plaque dans le bureau de son père. Un message sec, « turn off the lights », auquel il ajoute à la craie « please ». Brendan souhaitait juste un peu plus de chaleur de la part de son père, et d’humanité dans le monde sans pitié des affaires.

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Quelques épisodes sont spécialement marquants. Parmi ceux-ci, citons Back to the shadows, où John West envoie un de ses employés, Robinson, en voyage dans l’ouest de l’Australie, muni d’une valise de billets devant servir à corrompre des politiciens locaux. Robinson part avec son épouse par bateau mais est blessé mortellement par balles à son arrivée à Perth. La scène finale est puissante: West reçoit un colis de la part de la femme, contenant les lunettes cassées de son mari ainsi que des liasses de billets ensanglantés. The polite society se déroule pendant la prohibition. John West cherche à se débarrasser des concurrents gênants pour son trafic d’alcool et organise l’assassinat de Snoopy Tanner.

Reason in revolt évoque la mort tragique de la mère de Nellie, atteinte d’un cancer, dans un hôpital, sans que John ne se soucie d’elle ni n’aille lui rendre visite. Sa femme souligne alors avec clairvoyance l’ingratitude dont il fait preuve envers ceux qui ne lui sont plus d’aucune utilité. Lest we forget aborde la montée du nazisme et sa perception en Australie. Egon Kisch, un réfugié politique juif, qui a vécu en camp de concentration, cherche à provoquer une prise de conscience. Mais il est mal vu des autorités car il est soutenu par les communistes: il est menacé d’expulsion, son renvoi en Allemagne signifiant pour lui une mort certaine.

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Enfin, Fallen heroes montre le destin tragique de Ben, rendu aveugle par un tir de mortier en couvrant la retraite de combattants lors de la guerre d’Espagne. L’épisode propose quelques flashs-back saisissants de cette guerre (aussi présente dans When the Boat Comes In, autre point commun avec cette série).  On y trouve aussi une évocation du pacte germano-soviétique. Nellie est choquée par cet évènement, mais les communistes s’accommodent de cette trahison, affirmant que les nazis sont des capitalistes qui combattent d’autres capitalistes. Il y a aussi dans cet épisode une savoureuse confrontation entre Nellie et Ben, où ce dernier lui demande de lire un extrait du Capital de Marx et où Nellie lui avoue le peu de sympathie qu’elle éprouve envers ceux qui se considèrent avant tout comme les représentants d’une idéologie.

La fin de la série est marquée par une atmosphère pesante et lugubre. John West est hanté par les remords et la crainte du châtiment divin, souhaitant confesser tous ses péchés. Le monde change, de nouvelles forces politiques émergent. Monseigneur Malone soutient les jeunes militants de l’action catholique qui entendent faire de la lutte contre le communisme leur fer de lance tout en moralisant la vie politique et pousse West à signer un gros chèque en leur faveur.  Mais il y a aussi quelques scènes fortes dans cet ultime épisode.

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Un passage résume parfaitement les difficultés de communication entre John et sa fille. Mary, exilée à Londres, appelle au téléphone son père, mais ils ont à peine le temps d’échanger quelques mots que l’échange est coupé, provoquant chez le businessman une telle consternation impuissante qu’il est pris d’une attaque. La scène de la mort de John West fait l’objet d’une mise en scène élaborée. Un lent zoom sur le fauteuil où il repose, un sourire béat alors qu’il évoque dans ses derniers instants des souvenirs de jeunesse. La série s’achève par un plan final sans ambiguïté: la table de nuit de West, où reposent un revolver et un crucifix. Les deux grandes facettes du personnage.

Mon article a été très long, j’en conviens. Pourtant, il y aurait eu encore bien d’autres choses à évoquer à propos de cette fiction foisonnante, rehaussée par une somptueuse bande musicale de George Dreyfus. Je n’ai pas cité nombre de protagonistes et parmi ceux que j’ai évoqué, nombreux sont ceux à être inspirés de personnes réelles (deux exemples: l’archevêque Malone correspond à Daniel Mannix, Frank Ashton est l’alter ego de Frank Anstey). Selon moi, cette série mérite assurément d’être une bien meilleure reconnaissance en dehors de son pays d’origine. On peut actuellement la trouver en DVD, cependant je viens de constater qu’elle est entièrement visible sur YouTube (depuis un mois seulement). Avis aux amateurs de fictions historiques vintage: Power Without Glory ne les décevra sûrement pas.

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