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J’avais prévu pour cette année de publier 3 articles sur des séries indiennes, mais il y en aura finalement 4 (le prochain, qui portera sur une comédie culte des années 80, paraîtra dans quelques semaines). Je vous invite aujourd’hui à découvrir une nouveauté d’une chaîne récemment apparue (en 2014), Epic Channel, qui propose déjà quelques fictions originales de qualité disponibles, à l’instar de celle-ci, sur Netflix France.  Cette série présente une sélection de nouvelles de Rabindranath Tagore, le Nobel de littérature 1913, adaptées par Anurag Basu, un scénariste et réalisateur réputé dans son pays. 14 histoires composent le programme, qui comprend en tout 26 épisodes de moins de 45 minutes. La première histoire est en 3 parties, les suivantes se déroulent sur 1  ou 2 épisodes. Cette anthologie témoigne de la diversité d’inspiration de Tagore, tout en mettant l’accent sur des thèmes qui traversent son œuvre, en particulier le système des castes  et la condition des femmes en Inde.

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Quelques mots pour commencer sur la réalisation, très léchée, avec des images où les tons ambrés dominent, donnant à l’ensemble une patine nostalgique et chaleureuse.  La série est volontiers esthétisante, voire contemplative lors de certains passages filmés au ralenti. Les décors sont ceux du Bengale de jadis, sillonné par des calèches, des trains à vapeur et où s’alignent de belles demeures typique de l’époque coloniale. Les musiques sont entrainantes, qu’il s’agisse de versions nouvelles des Rabindra Sangeet (chansons écrites et composées par Tagore lui-même) ou des créations du musicien Anurag Saikia. Tout ceci contribue à un visionnage confortable, mais cette présentation séduisante ne saurait édulcorer le fond des histoires narrées à l’écran, souvent tragique. On peut regretter une certaine uniformité de la réalisation et de l’habillage musical: la série aurait sans doute été encore meilleure si chaque nouvelle avait été adaptée par un réalisateur différent, avec une façon de filmer qui lui est propre.

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Cependant, ne boudons pas notre plaisir: on a là un éventail d’intrigues saisissantes, aptes à satisfaire aussi bien ceux qui ont lu des recueils de l’auteur que les téléspectateurs qui découvrent ainsi l’œuvre de Tagore. La particularité de la série est d’effectuer des transitions entre les nouvelles, en présentant un protagoniste de l’histoire à venir à  la fin de chaque récit, établissant ainsi un lien entre ce dernier et un personnage de l’histoire qui s’achève. Un procédé parfois déroutant et qui, comme on va le voir, n’est pas toujours employé à bon escient.

La série s’ouvre sur Chokher Bali, en 3 épisodes: l’histoire d’une jeune veuve, Binodini (Radhika Apte), obligée selon les règles strictes de l’époque à vivre de manière confinée, mais qui aspire à s’épanouir. Un homme, Mahendra (Bhanu Uday), décide de refuser de se marier avec elle quelques jours avant la cérémonie arrangée par ses parents et choisit pour épouse Asha (Tara Alisha Berry). Jalouse de sa rivale, Binodini s’efforce de se lier d’amitié avec Asha, qui ignore tout d’elle, avec pour objectif de se rapprocher de son mari et de le séduire. D’autre part, le grand frère de Mahendra, Bihari, est secrètement amoureux de Binodini.

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Cette première intrigue a un personnage central complexe. Binodini a un comportement ambigu qui résulte de sa difficulté à satisfaire ses désirs profonds et cause bien des tourments à son entourage. Tagore développe ici un écheveau d’intrigues où la manipulation, la trahison et l’adultère ne débouchent que sur le malheur. Une belle adaptation d’un récit moral qui pose la question du statut peu enviable du veuvage dans la société traditionnelle indienne.

La seconde histoire a un scénario bien plus simple.  Atithi est centré sur Tara, un garçon qui a choisi de mener une vie d’errance, jouissant ainsi d’une entière liberté. Il a un talent de musicien et gagne de quoi vivre en jouant de la flûte. Il rencontre un riche noble qui l’héberge dans son palais, avant de sympathiser avec sa fille préadolescente, Charu. Mais lorsque le père projette de la marier à Tara, ce dernier s’enfuit, désirant avant tout voyager et acquérir d’autres connaissances. L’épisode propose quelques passages chantés du plus bel effet ainsi qu’une méditation sur le sens de la vie: pour Tara, le plus important est de rester fidèle à ses aspirations, plutôt que de se conformer aux souhaits d’autrui.

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Maanbhanjan est un épisode qui s’achève par une chute savoureuse. Gopinath (joué par Trishaan) est marié à Giribala mais s’éprend d’une actrice, danseuse et chanteuse de théâtre, Latika. Gopinath s’enfuit avec elle, laissant son épouse mortifiée. Latika vit ensuite loin de la scène avec son amant mais retourne en ville pour assister à une représentation théâtrale, car cet univers lui manque. Elle découvre alors que Giribala a pris sa place dans la troupe et subjugue le public lors d’une prestation envoûtante. Encore une fois, l’épisode inclut d’excellents chants, mais a aussi le mérite de donner un aperçu des pièces populaires jouées en Inde il y a un siècle. Le thème de l’épisode est celui de la séduction et de ses artifices, du pouvoir de fascination exercé par les artistes en représentation.

L’histoire suivante, Detective, est l’une des rares incursions de Tagore dans le domaine de la comédie. Mahimchandra est un détective de la police qui cherche à mettre du piment dans son existence routinière. Il souhaite être confronté à un cas complexe mettant à l’épreuve son sens de la déduction. De nature quelque peu mythomane, il imagine qu’un étudiant du voisinage, Manmoth, se livre nuitamment à des activités illégales. Il se lie avec lui en s’inventant une couverture pour ne pas éveiller les soupçons, en se présentant comme l’amant d’une de ses collègues. Mais ce faisant, il se trouve lui-même suspecté par Manmoth, qui se confie à l’épouse de Mahimchandra, l’informant de sa relation adultérine supposée. Un scénario tortueux débouchant sur une chute douce-amère, où le mensonge et la dissimulation se retournent contre ceux qui s’y risquent.

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Kabuliwala est l’un des épisodes les plus émouvants. C’est l’adaptation d’une nouvelle célèbre de Tagore (et le titre d’un recueil de ses récits paru aux éditions Zulma). Rehman (Mushtaq Kak), un homme de modeste condition, vendeur ambulant de fruits, fraternise avec une petite fille, Mimi (Amrita Mukherjee), et devient son compagnon de jeux. Il l’appelle affectueusement Kuki. Si le père de Mimi voit leur relation d’un œil bienveillant, la mère est plus circonspecte. Suite à une altercation avec un client peu avant le meurtre de celui-ci, Rehman écope d’une lourde peine de prison. Lorsqu’il sort enfin, il cherche à revoir Kuki, mais découvre que la fille, qui a grandi, est sur le point de se marier. C’est alors que Rehman fait un aveu déchirant au père: il n’a pas vu sa propre fille, Sana, depuis longtemps, car il appréhende de se présenter devant elle. Une histoire touchante et brillamment interprétée où Rehman, honteux de son parcours de vie, cherche en Mimi une fille de substitution, pour éviter d’affronter le regard de sa progéniture.

L’épisode suivant, Punishment, a été le plus critiqué, à cause d’un choix discutable: présenter Mimi adulte comme la protagoniste centrale d’une intrigue autrement plus dramatique. Dans ce cas, le lien avec l’épisode précédent n’est pas vraiment justifié, car dans la nouvelle de Tagore, Shasti, le personnage principal était autre que Mimi. L’intrigue est cette fois très dure: Mimi est mariée à Upendra, mais la sœur de ce dernier, Radha, rend la vie familiale impossible. Elle est tyrannique et se plait à humilier Mimi, mais son époux, Devendra, soutient ardemment Mimi. Lors d’une violente dispute, Devendra tue accidentellement Radha.

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Upendra, témoin des faits, couvre son frère et désigne Mimi comme coupable à la police. Le procès est douloureux. Devendra veut avouer son crime, tandis que Mimi, prostrée, semble attendre la pendaison avec fatalité. La fin a été aussi critiquée car Mimi semble dans la série se sacrifier pour la famille de son mari, alors que dans la nouvelle de Tagore elle accepte son sort pour que la trahison d’Upendra pèse sur sa conscience tout le reste de son existence, sa mort devenant ainsi un acte de vengeance suprême. Si l’épisode n’a pas la complexité psychologique de la nouvelle, c’est tout de même une intrigue intense, menée sans temps morts.

The broken nest est une histoire en 2 parties, au déroulement nonchalant mais agréable à suivre. Charulata (Amrita Puri) est une femme qui s’ennuie dans sa luxueuse demeure, ayant épousé un directeur de journal, Bhupati, très accaparé par son travail. Pour s’occuper, elle prend des leçons de chant à domicile, dispensées par le cousin de Bhupati, Amol. Une grande complicité s’instaure vite entre Charulata et Amol, mais ce dernier décide d’y mettre fin et de partir poursuivre des études de droit lorsqu’il apprend que Bhupati a été spolié par son beau-frère et ne veut pas confier ses soucis à Charulata, qui se détourne de lui sans connaitre la raison de son comportement distant.

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Charulata, séparée d’Amol, perd goût à la vie, tandis que Bhupati, incapable de la réconforter ni de trouver en elle un véritable soutien, décide de la laisser seule pour aller travailler dans une autre ville. Ces épisodes contiennent quelques chansons interprétées avec brio, ainsi que des musiques remarquables. Le destin infructueux de Charulata, sa volonté contrariée de s’épanouir par la pratique du chant, donnent lieu à une conclusion empreinte d’une cruelle désillusion. A noter que cette histoire fit l’objet d’une adaptation remarquée au cinéma par Satyajit Ray (Charulata, en 1964).

Wafadar est un épisode poignant, l’histoire d’un serviteur dévoué, Raicharan, au service de la famille d’un éminent juriste, Anukul. Lorsque naît l’enfant de ce dernier, Raicharan prend grand soin de lui, lui témoignant beaucoup d’affection. Mais un jour, un drame survient: l’enfant échappe à sa surveillance et se noie. Le serviteur est éperdu de tristesse et de remords. Ses maîtres ne tardent pas à le rejeter. Puis sa femme meurt en donnant naissance à son fils. Raicharan l’élève en le choyant, le prenant pour la réincarnation du fils d’Anukul. Il finit, lorsque celui-ci atteint l’adolescence, devenu arrogant et capricieux car trop gâté, par le confier à son ancien maître en prétendant qu’il s’agit du fils qu’il croyait mort et qu’il aurait enlevé tout en le déclarant noyé.

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Curieuse histoire de mortification, où le sentiment de culpabilité atteint une dimension extrême. Raicharan en vient à se persuader de quelque chose d’impossible, à bâtir son existence sur une certitude irrationnelle. Par ailleurs, l’aspect moral est ici prégnant, car on voit les ravages d’une éducation inappropriée sur le fils du serviteur.

Ensuite vient une nouvelle intrigue en 2 épisodes, Samapti, très romantique et qui aurait pu être contée en un seul épisode, sur un rythme moins nonchalant. Mrinmoyee est une adolescente espiègle, qui aime grimper aux arbres pour chaparder des mangues et jouer avec ses petits camarades. Anoop, un étudiant, tombe amoureux d’elle et obtient l’autorisation de sa mère pour l’épouser. Mais Mrinmoyee voit le mariage comme une punition, une restriction de liberté. Elle accepte cependant à contrecœur, mais affirme à Anoop qu’elle ne l’aime pas. Elle se refuse à lui, mais lorsque Anoop s’éloigne d’elle pour mener ses études, elle se languit de lui, avant de lui avouer  à son retour les sentiments qu’elle éprouve véritablement pour lui. Le portrait de cette jeune femme sauvage, au caractère affirmé, qui ne conçoit l’amour que sans les contraintes de la vie conjugale, qui éprouve une certaine peur du désir sexuel, fait tout l’intérêt de cette histoire subtile en dépit d’une apparente simplicité.

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Chhooti est l’histoire dramatique de Phatik, un enfant élevé aux côtés de son frère par sa mère dans un village reculé. Phatik aime la vie au grand air et la liberté dont il jouit. Mais son oncle, qui visite un jour sa mère, constate que deux enfants est une charge trop lourde pour elle et décide d’emmener avec lui Phatik pour qu’il poursuive son éducation en ville. Mais le gamin n’est pas très bien accueilli dans sa famille d’adoption, méprisé par sa tante et moqué par ses cousins. La vie citadine ne lui convient pas et il se languit de sa mère. Il finit par fuguer pour retourner auprès de sa génitrice, mais le trajet éprouvant lui sera fatal. Sa mère, appelée à son chevet, n’arrive que pour assister à ses derniers instants. La destinée de Phatik constitue un terrible gâchis. Le manque d’empathie de ses proches, leur absence de considération sont ici dénoncés: on ne peut impunément contraindre un individu à changer d’existence du jour au lendemain.

Tyaag traite du système des castes, dénonçant sa rigidité. Hemant fait partie de la caste des brahmanes et s’éprend de Kusum. Il l’épouse alors que sa sœur Hemlata doit aussi se marier sous peu avec un ancien camarade de classe. Mais le père de Kusum a omis de préciser que sa fille appartient en réalité à la caste des kayastha (scribes). Quand le père d’Hemant l’apprend, il somme son fils de rompre avec Kusum et lui affirme que l’union d’Hemlata n’est plus possible, la famille étant désormais marqué du sceau du déshonneur. Mais en définitive, Hemant et Kusum choisissent de braver les interdits et de continuer à vivre ensemble, quitte à couper les ponts avec leur famille. Tagore pointe ici l’absurdité de préceptes religieux sclérosants et sources de comportements intolérants.

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Waaris est peut-être l’épisode le plus étrange. Le protagoniste central, Yagyanath Kundu, est aussi riche que cupide. Il dorlote son petit fils, Gokul, mais se brouille avec son fils en refusant de lui donner de l’argent pour le traitement de son épouse malade. Résultat: son fils part de la demeure familiale avec Gokul. Le vieil homme sombre alors dans la folie. Il recueille un enfant rencontré dans la forêt qui a fugué de chez ses parents, l’installe chez lui et l’élève comme son propre fils, exauçant ses moindres désirs. Il a caché son argent dans un lieu secret et veut faire de son fils adoptif le gardien  de son trésor personnel, le séquestrant sur les lieux après lui avoir imposé un rituel ésotérique éprouvant. La chute de l’intrigue, surprenante, laisse en suspens le sort de l’enfant, mais on suppose une issue dramatique, résultat de l’égoïsme et de la possessivité maladive de Kundu.

Two sisters est l’histoire, en 2 parties, d’un ménage à trois. Shashank est un ingénieur qui travaille pour le gouvernement britannique. Son épouse, Sharmila est très protectrice et subvient aux besoins du ménage. Lorsque Shashank ne parvient pas à obtenir une promotion, sa femme l’incite à changer de métier et lui met à disposition son capital pour qu’il investisse à cet effet. Mais Sharmila, d’une santé fragile, tombe bientôt malade. Dans le même temps, Shashank se rapproche de la sœur de son épouse, Urmi et devient son amant. Sharmila feint dans un premier temps de ne pas remarquer leur liaison. Elle souhaite avant tout le bonheur de son mari et va même jusqu’à lui suggérer de prendre Urmi pour seconde épouse. Mais Shashank finit par s’apercevoir que son épouse a besoin de lui plus qu’il n’a besoin d’elle, rompt d’un commun accord avec Urmi et refuse toute aide financière de Sharmila, envers qui il a fait preuve jusqu’ici d’ingratitude. Une intrigue a la conclusion très moralisatrice, au déroulement complexe (j’ai omis bien des détails), dépeignant des personnages ambivalents, en quête d’un bonheur commun.

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Mrinal ki chitti questionne la place de la femme dans la société et la latitude dont elle dispose au sein de sa famille. Mrinal vit dans un milieu très conservateur. Elle écrit des poèmes pour se divertir, mais le fait secrètement car son mari désapprouve cette activité. Lorsque Bindu (Jannat Zubair Rehmani), une orpheline adoptée par sa belle-sœur, fait irruption dans sa maison, elle la prend sous son aile et devient une mère de substitution pour elle. Mais sa belle famille impose à Bindu de se marier avec un homme inconnu pour elle, malgré les protestations de Mrinal. Malheureusement, cet homme se révèle violent et frappe Bindu au visage. Celle-ci s’enfuit et refuse de retourner chez son époux, comme on le lui intime. Mrinal cherche à la protéger et veut organiser sa fuite mais Bindu est forcée par sa belle famille d’obtempérer. Plus tard, Mrinal apprend le décès de l’orpheline, victime de mauvais traitements et décide de prendre ses distance avec son mari, trouvant le carcan familial étouffant.  Une histoire édifiante sur la difficile condition des femmes en Inde à une époque pas si lointaine.

Aparichita est un épisode plus léger, qui aborde le sujet de la dot en Inde. Anupam vit avec son oncle maternel, Ajit, un homme à la personnalité autoritaire. Lorsqu’il se marie avec Kalyani, l’oncle lui demande de lui apporter les bijoux de l’épouse pour vérifier leur authenticité. Le père de Kalyani est furieux de cette marque outrageante de défiance et annule le mariage. Quelques années plus tard, Anupam retrouve Kalyani et lui demande de l’épouser après avoir présenté ses excuses à son père pour le comportement passé de son oncle. Mais Kalyani refuse, préférant mener une vie célibataire, heureuse de s’occuper d’une œuvre de bienfaisance en faveur des orphelines. Encore un récit qui montre une femme qui choisit de s’émanciper, qui refuse un destin tout tracé d’épouse et trouve un sens à sa vie en aidant son prochain.

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Konkall est un épisode atypique car il s’agit d’une incursion de Tagore dans le domaine du fantastique. Un étudiant, Arup, loue une chambre d’hôtel qui a la réputation d’être hantée. Il découvre sur place un squelette dans une armoire. Son sommeil est perturbé par des bruits bizarres et il tombe bientôt nez à nez avec le spectre d’une femme qui s’avère être celle réduite à l’état de squelette. Cette femme à la beauté troublante, nommée   Mrignoyonee, lui raconte son histoire: elle détestait son mari, mais après son décès, elle s’enamoura d’un médecin ami de son frère, Shekhar. Mais celui-ci, lorsqu’il s’aperçut de son manège en vue de le séduire, décida de se marier avec une autre fille, en voulant pas épouser une veuve.  Mrignoyonee versa alors du poison dans le verre de Shekhar, venu célébrer sa prochaine alliance avec son ami, causant sa mort, avant de s’empoissonner elle-même. Depuis, en tant que fantôme, elle erre désespérément à la recherche de Shekhar. Une fable sur le poids du veuvage en Inde qui, en outre, jette un regard sans concession sur le suicide passionnel.

The Story of a Muslim Girl cible encore les carcans religieux, plus particulièrement l’intolérance interconfessionnelle. Kamala, une orpheline élevée par la famille de son oncle, traverse la forêt avec un équipage lorsque des bandits attaquent le convoi. Les brigands sont des musulmans avec à leur tête Habir Khan, qui invite Kamala à passer la nuit dans son palais. Ensuite, celle-ci ne peut retourner chez elle car sa famille,  à la mentalité obtuse, lui reproche d’avoir séjourné une nuit chez un musulman. Elle se familiarise avec le mode de vie des musulmans et finit par épouser Nawaz, le fils d’Habir Khan et à se convertir à l’islam. Plus tard, elle participe à l’attaque d’un autre convoi: lors de l’assaut, elle tombe sur sa cousine. Celle-ci est épargnée et Kamala la reconduit à sa famille, signifiant ainsi sa loyauté envers les siens, avant de retourner vivre parmi les brigands. Cette histoire, à l’instar de Tyaag, défend l’idée que la volonté individuelle doit primer sur le poids des interdits religieux.

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Dhai Aakhar Prem Ka, adaptation de Shesh Rokkha en 2 épisodes, montre une facette inattendue de la production de Tagore: il s’agit d’une pure comédie, avec moult quiproquos, du comique de situation, des personnages drôlatiques et une fin en forme de happy end, chose rare dans cette série. Je ne vais pas décrire en détail l’intrigue, très sinueuse. Je précise juste qu’il est question d’un groupe d’amis étudiants, tous amateurs de littérature et de poésie, d’un étudiant en médecine qui écrit des poèmes en cachette, de jeunes filles effrontées et de chassés-croisés confus entre couples. Difficile de suivre les méandres de l’intrigue, mais c’est plutôt divertissant.

Monihara est la seconde histoire de cette anthologie à tonalité fantastique, du moins pour ce qui concerne la chute, certes prévisible. C’est l’histoire du fils d’un riche marchand, Phani, qui offre régulièrement à sa femme Monimala des bijoux en or. Cette dernière a une passion immodérée pour le luxe et remise soigneusement ses joyaux dans un coffret. Mais lorsque Phani essuie un revers professionnel, il doit d’urgence contracter un emprunt et demande à Monimala de lui remettre ses bijoux en vue de les mettre en gage, promettant de les lui rendre ensuite.  Mais Monimala refuse et part à la sauvette avec son précieux coffret pour rejoindre son père, accompagné d’un parent éloigné à la moralité douteuse. Lors d’un trajet en barque, ce dernier noie la femme et s’empare des bijoux. Phani, atterré par la disparition de Monimala, est bientôt sujet à des visions où lui apparait le spectre de sa femme. Lors d’une séance de somnambulisme, il finit par retrouver son corps. Le fantastique est ici un prétexte pour souligner les dangers de l’avidité pour les biens matériels et le fait que la richesse, quand elle devient une obsession, engendre le malheur.

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L’ultime épisode, Daalia, est un conte des temps anciens, situé à l’époque de l’empire moghol. Amina est une princesse moghole, qui a échappé au massacre de sa famille ordonné par le souverain du royaume d’Arakan. Secourue alors qu’elle se débattait dans une rivière, elle mène depuis une vie simple et insouciante au bord de l’eau et devient l’amie d’un jeune pêcheur, Daalia. Un jour, sa sœur Zulekha, qui a aussi survécu, la retrouve et lui enjoint de venger la mort de ses proches en faisant mine d’accepter une alliance avec le roi d’Arakan en exercice, fils du responsable du massacre, pour ensuite pouvoir l’assassiner. Amina, d’abord récalcitrante car elle mène une vie heureuse, finit par accepter sa mission. Cependant son retour lui réserve une surprise de taille, lorsqu’elle pénètre dans la chambre du roi, une dague dissimulée dans son dos. Je ne révèlerai pas le twist final, qui conclut la série sur un rebondissement étonnant, mais qui débouche néanmoins sur une conclusion dans la lignée de quelques épisodes précédents.

En cette semaine d’attribution du prix Nobel de littérature, il m’a semblé judicieux de présenter une série adaptant l’œuvre d’un ancien nobélisé, admirablement exécutée (malgré le côté un peu lisse de la réalisation) et qui permet de cerner quelques idées récurrentes dans la fiction de Tagore. Pour donner quelques exemples: l’importance de l’amour, prépondérant face au poids des coutumes et normes sociales; l’émancipation de la femme et l’égalité voulue entre les sexes; les joies de l’enfance et la perte de l’innocence; la critique du mariage indien; le côté illusoire de l’accumulation des biens matériels…De plus, une telle série peut inciter les téléspectateurs à se plonger dans l’œuvre écrite, d’une grande richesse stylistique.  Cette anthologie d’Anurag Basu n’est pas parfaite (les transitions entre les histoires sont parfois artificielles, certains acteurs réapparaissent successivement dans divers rôles et sont quelque peu suremployés), mais constitue une adaptation délectable qui a le mérite d’offrir une réflexion pertinente sur la société indienne traditionnelle.

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