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Retour en Finlande cette semaine. Après avoir évoqué il y a deux mois une adaptation des légendes du Kalevala, je me penche sur un singulier polar nordique, une production d’Yle en 12 épisodes de 40 minutes qui est restée dans la mémoire des téléspectateurs de son pays pour son ambiance particulière, sa galerie de personnages excentriques, sa bande musicale à nulle autre pareille et son propos en lien avec les mutations survenues dans l’histoire récente de la Finlande. Raid n’est certes pas la série policière scandinave la plus facile à suivre pour un étranger: l’humour est parfois déroutant et les multiples références à la culture locale peuvent échapper à notre compréhension. Mais cette adaptation d’une série de romans de Harri Nykänen, qui propose une intrigue originale située dans l’univers créé par l’auteur, est une fiction très attachante qui connut un grand succès d’audience et fit même l’objet d’une suite au cinéma, un film de deux heures étant sorti en 2003.

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La série a été écrite et réalisée par Tapio Piirainen. De plus, ce dernier a interprété la musique du générique: on voit au début de chaque épisode des gros plans de sa guitare, tandis que ses doigts jouent un air mélancolique inspiré d’un passage de la BO du Troisième homme de Carol Reed. L’ensemble des musiques originales est l’œuvre de Pekka Marijanen: des thèmes évocateurs du cinéma américain, qui vous plongent dans une atmosphère rappelant les vieux westerns. Raid fait d’ailleurs penser à un western spaghetti transposé en Scandinavie, sa mise en scène peut être rapprochée des films de Sergio Leone: le protagoniste principal joue de l’harmonica et est économe de ses mots, il y a des duels entre tueurs à gages, des visages filmés en très gros plan, un humour pince-sans-rire omniprésent. Mais on peut aussi déceler d’autres références cinématographiques, à la filmographie de John Ford par exemple, sans oublier des clins d’œil  à l’art américain (on voit ainsi une œuvre pop art de Roy Lichtenstein dans le décor d’une scène de fusillade).

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Le scénario de Raid est complexe, on se perd facilement dans les méandres d’une intrigue touffue faisant intervenir une kyrielle de personnages. Mais les choses finissent par s’éclaircir, même s’il reste à la fin quelques zones d’ombres, laissant l’affaire en partie irrésolue. Le premier épisode débute par l’assassinat par balles d’un officier de police, tué à travers la vitre d’un studio de télévision où il devait être interviewé. Le commissaire Eero Jansson est chargé de l’enquête. Interprété par Oiva Lohtander, ce dernier est un flic aux méthodes atypiques, en conflit avec sa hiérarchie car il ne respecte pas à la lettre les règles du métier. Sa rotondité imposante et son comportement phlegmatique, ainsi que son sens de la répartie (il décoche souvent des répliques pleines d’esprit à ses interlocuteurs, sans se départir d’un ton impassible) font de lui un limier pour le moins original. Il est secondé par deux enquêteurs, qui ont durant la série une brève liaison facilitée par l’alcool: Hannu Huusko, un flic sans domicile fixe surnommé Hopo (Pekka Huotari) et Sanna Susisaari (Kirsti Väänänen), une blonde à la physionomie musclée.

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Jansson, entre autres traits particuliers, a été dans sa jeunesse un fervent militant communiste. D’autre part, il bichonne sa voiture, une Mercedes, passant même son temps libre dans son garage, à écouter de la musique classique au volant de l’auto. Son enquête se complique vite avec l’assassinat d’un second policier et la disparition de deux gamins, qui avaient volé la voiture d’un des suspects,  Hallvik (Risto Aaltonen). Ce dernier est un ex-stalinien, ancien camarade de Jansson, converti au capitalisme en devenant un homme d’affaires au comportement de prédateur. Il est suspecté d’être mêlé à l’affaire, les flics tués ayant enquêté sur des faits de délinquance en col blanc. Les soupçons se portent sur la société qu’il dirige, Escon, qui bénéficie d’un statut de faveur, son siège étant situé dans une zone économique spéciale, Espoo, à la fiscalité avantageuse. Escon se livrerait au blanchiment d’argent, par un montage financier complexe faisant intervenir des transferts de fonds par l’île de Man et en agissant grâce à la complicité de membres du gouvernement.

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L’enquête criminelle met vite Jansson sur la trace d’un tueur à gage repéré non loin des lieux du premier assassinat: Raid. Joué par Kai Lehtinen, c’est un loup solitaire qui vit dans une caravane parquée dans un entrepôt. C’est un tireur d’élite implacable. Il est affligé par la mort récente de son ex petite-amie. Alors qu’elle était une employée d’Escon, celle-ci se serait suicidée dans des circonstances mystérieuses. Son père, Uki Kukkamaa, un ami proche de Raid (interprété par Esko Salminen), est un original: membre de la pègre spécialisé dans le perçage de coffres, il passe son temps à restaurer son bateau de bois, en cale sèche dans un hangar. Uki veut venger sa fille et demande à Raid d’enquêter sur sa mort. Bientôt, les routes de Raid et de Jansson convergent, une alliance contre nature se noue entre les deux hommes qui se lancent sur la trace d’un autre tueur à gages, l’inquiétant Hammar (Tapio Liinoja), un malfrat à la gâchette facile, travaillant pour des commanditaires haut placés tenant à garder par tous les moyens leur identité secrète.

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Raid a un compte à régler avec Hammar depuis leur participation commune à un braquage, durant lequel Hammar a blessé Raid par balle à la jambe avant de s’échapper avec le magot. Durant l’enquête, le parcours sanglant d’Hammar sera jalonné de cadavres et s’achèvera par un duel théâtral contre Raid dans une église éclairée par des cierges. Entre temps, Raid a une idylle avec Tarja, une modeste vendeuse de hot-dogs (jouée par Mari Rantasila, une chanteuse qui interprète le générique de fin, Vain Rakkaus), qui prend vite une part active dans ses investigations. Raid rencontre Jansson à plusieurs reprises, leurs enquêtes parallèles aboutissant à mettre en lumière un scandale politico-financier sans précédent. Mais les révélations que Jansson fait fuiter dans la presse lui occasionnent des ennuis avec la direction de la police: sa supérieure, Ritva Hakala, une femme stressée par ses responsabilités, finit par ordonner son arrestation, suivant ainsi les ordres de sa hiérarchie. De leur côté, Raid et ses amis sont victimes de tentatives d’assassinat répétées.

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Outre les rebondissements de l’intrigue, la grande qualité de Raid est de présenter une ribambelle de personnages secondaires insolites. Des individus dans la marge, souvent complètement barrés, informateurs de la police ou malfrats de seconde zone, toujours dotés d’une personnalité unique. En voici quelques exemples. Maradona (Ari-Kyösti Seppo),  un type qui se prend pour un grand footballeur de la Juventus, qui passe son temps à dribbler avec un ballon dans la rue, même lorsque la neige recouvre la ville; vêtu de sa sempiternelle tenue aux couleurs de son équipe favorite. Sundman, joué par Juha Muje, est le tenancier d’un sex-shop. Quand il ne s’occupe pas de ses poupées gonflables, il fait passer des auditions à des filles pour le casting d’un film porno qu’il compte réaliser. En lien avec le milieu des malfrats, il est une aide précieuse pour son ami Raid, dont il oriente les recherches, même s’il est le plus souvent d’une maladresse comique lorsqu’il veut le secourir.

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Autre copain de Raid, un chauffeur routier à l’allure de cow-boy, avec un stetson vissé sur le crâne et une dégaine chaloupée. D’après les flics, c’est un croisement entre Willie Nelson et Gary Cooper. Il est affligé d’un tic nerveux, un clignement compulsif de l’œil et a le chic pour se mettre dans les pires situations. Parmi les nombreux indics de Jansson, outre un artiste peintre vivant dans une décharge où il compose des toiles abstraites et un type asocial qui a élu domicile dans une benne à ordure, on trouve un individu invraisemblable, Arnie dit « le cul », un SDF qui vit près des canalisations souterraines et qui fait l’objet d’un running-gag  expliquant son surnom: il est constamment victime d’affections touchant ses fesses, allant d’inflammations cutanées à l’introduction accidentelle d’objets pointus dans son anus. En résumé, le client idéal pour un proctologue. La litanie de ces petits personnages délirants contribue grandement à la singularité de la série.

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Le succès de Raid réside aussi dans le fait que l’intrigue fait écho à l’évolution de la Finlande dans les dernières décennies du XXe siècle. Les années 1980 y furent marquées par un tournant politique marqué par un mouvement de libéralisation de l’économie (dérégulation, privatisation de pans entiers de l’industrie, suppression des barrières à la compétitivité notamment par un allègement important des taxes touchant les entreprises, recul de l’influence des centrales syndicales…). Par ailleurs, les services publics commencèrent à décliner dans les années 90, suite à des coupes sombres dans les dépenses réalisées au nom de la rigueur économique. La série montre une société où règne un individualisme forcené, une sorte de jungle où les plus cyniques tirent leur épingle du jeu et où un Jansson désabusé, à la figure de Droopy,  en est réduit à lancer des remarques sarcastiques pour témoigner de son mépris envers ce monde où, selon lui, un certain humanisme se perd.

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Quelques éléments du scénario illustrent les conflits résultant des inégalités sociales, certes en noircissant le tableau. Parmi les personnages secondaires figurent les membres d’une association anticapitaliste qui milite pour les droits des chômeurs, dont un élément ultra commet un attentat contre des politiciens dans le bâtiment du conseil d’État avant de retourner son arme à feu contre lui (un passage de la série que j’ai trouvé excessif). Moins tragique mais sans doute assez symptomatique d’une course à la productivité, le malaise de certains policiers, que l’on contraint, par souci d’optimisation des performances, à suivre des cours de management productif. La série dénonce aussi une certaine résignation de la population. Lorsque le scandale politico-économique est révélé, un plan montre une famille finlandaise apathique, vautrée dans son canapé, qui préfère regarder La roue de la fortune plutôt que de suivre les révélations fracassantes des journalistes. Raid va donc au delà du simple divertissement policier. De plus, l’affaire Escon évoque vaguement le scandale Enron, qui fit beaucoup de bruit aux USA au début des années 2000: la similitude entre les noms des deux entreprises est-elle voulue?

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J’évoquerai brièvement le film de 2003. Il est vraiment dans l’esprit de la série, avec une nouvelle affaire de mouvements illégaux de capitaux où de gros bonnets son mouillés. Raid y enquête sur la mort supposée de Tarja dans un incendie criminel où des militants altermondialistes sont morts. On y retrouve tous les personnages fantaisistes de la série, même si leur intégration dans l’intrigue est souvent peu naturelle. A cet égard, le film fait résolument dans le « fan service ». Le scénario policier, plus simple que celui de la minisérie, se déroule sans temps morts mais débouche sur un final peu crédible. J’ai préféré la première heure du film à la seconde, où les scènes d’action s’enchaînent, laissant moins de place aux dialogues. C’est tout de même une suite plaisante, qui divertit sans oublier la critique sociale: en filigrane, la vente des sociétés finlandaises à des entrepreneurs étrangers est dénoncée, ainsi que les effets pervers de la mondialisation.

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Pour conclure, je n’hésite pas à recommander la minisérie à ceux qui cherchent un polar nordique différent, très sombre sur le fond mais avec un humour résolument étrange et des personnages azimutés (le film ne doit être vu qu’en second et s’adresse surtout aux aficionados de la série). Les dialogues décalés peuvent désarçonner les téléspectateurs habitués à des fictions policières plus classiques, de même que l’ambiance de western spaghetti qui se dégage de cet univers. Difficile de rapprocher Raid d’une autre série scandinave, mais si vous avez aimé la minisérie islandaise Hlemmavídeó (autrement plus légère), il est possible que le côté déjanté de la fiction de Tapio Piirainen vous convienne. Malgré de nombreuses récompenses dans son pays, Raid semble être restée méconnue partout ailleurs (même si MHz Networks la propose en streaming depuis peu): on peut le déplorer, car c’est une création qui tranche par son exubérance avec la froideur quelque peu austère associée à bien des séries policières scandinaves.

Ci-dessous la chanson du générique interprétée par Mari Rantasila.

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