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Avec cet article (le centième publié sur ce blog!), je vous propose d’aborder un drama médical japonais traitant de l’éthique de la profession. Ce n’est pas la première fois que ce thème fait l’objet d’une série nippone (je pense en particulier à  Shiroi Kyotô, où un chirurgien fameux fait l’objet d’un procès retentissant, voir cet article pour plus de détails) mais ici, c’est la science médicolégale qui est au centre de l’intrigue. D’après un roman de Shichiri Nakayama, réalisé par Akira Uchikata, c’est un mini-drama en 5 épisodes de moins d’une heure, produit par la chaîne WOWOW, qui a pris la bonne habitude de livrer chaque année quelques fictions de qualité. Même si sa brièveté ne lui permet pas de développer des cas vraiment complexes, Hippocrates no Chikai ébauche une réflexion pertinente sur les carences des investigations post-mortem dans ce pays, ainsi que sur les dérives possibles du traitement des patients en milieu hospitalier.

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Le protagoniste principal est une jeune interne en médecine, Makoto Tsugano (interprétée par Keiki Kitagawa, que je connais surtout pour Nazotoki wa Dinner no Ato de, un drama d’énigmes policières humoristiques). Makoto est une étudiante idéaliste, qui considère la médecine comme un sacerdoce et se destine à respecter scrupuleusement les termes du serment d’Hippocrate. Si elle souhaitait initialement s’orienter vers les soins à prodiguer aux patients hospitalisés, elle choisit finalement la voie de la médecine légale, après qu’on lui ait fait remarquer que le serment qui constitue son crédo édicte des principes qui s’appliquent sans  discrimination aux vivants comme aux morts. Elle devient l’assistante d’un légiste chevronné, Tojiro Kosaki (joué par Kyohei Shibata, un visage familier des amateurs de séries japonaises, fameux entre autres pour ses rôles dans Hagetaka et dans le taïga drama Gunshi Kanbee).

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Souvent, dans la fiction policière, le légiste est dépeint comme un personnage un peu excentrique, mal fagoté, qui a pris des mauvaises habitudes (comme par exemple se servir de la bouche des cadavres comme d’un cendrier ou encore leurs doigts de pied en guise de porte-chapeau). Rien de tel ici: Tojiro affiche le plus grand sérieux, c’est un bosseur consciencieux qui fait preuve à  chaque instant d’une rectitude morale irréprochable. Makoto a des sentiments ambivalents envers lui: elle l’admire pour son efficacité et sa connaissance étendue du corps humain, mais s’insurge des libertés qu’il prend avec le règlement, faisant fi des souhaits des familles des victimes et outrepassant sans hésiter les directives de sa hiérarchie. Pour lui, ce qui compte avant tout, c’est la recherche de la vérité, par tous les moyens, une position sans concessions à laquelle Makoto finira par adhérer, poussée il est vrai par des circonstances dramatiques.

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Dans le premier épisode, Tojiro est aux prises avec une famille qui refuse tout examen post-mortem. Leur souhait est de préserver l’intégrité du corps de la victime en vue de la crémation. Ils réagissent en vertu d’un respect strict du corps des défunts, toute intervention étant considérée comme une souffrance supplémentaire infligée à leur proche disparu: une vision qui peut sembler étrange aux yeux des occidentaux les plus pragmatiques, mais qui prévaut au Japon. Dans ce cas, c’est ennuyeux pour le légiste car le macchabée, une cycliste morte en percutant le véhicule d’un automobiliste, doit être examiné pour déterminer la cause du trépas: s’agit-il d’un accident causé par une faute de la part du conducteur, ou bien la victime a-t-elle perdu le contrôle de son vélo suite  à un dysfonctionnement d’ordre cérébral?

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Makoto suggère dans un premier temps de contourner le problème du véto familiale en usant de l’imagerie médicale en lieu et place du bistouri, mais le légiste précise que les données recueillies ainsi seraient trop imprécises pour être de quelque utilité. Malgré les réticences de son apprentie, il pratique l’autopsie en catimini à la morgue, avec la complicité d’un flic, Kazuya Kotegawa (Matsuya Onoe). Ce dernier est également un franc tireur qui outrepasse volontiers les ordres de ses supérieurs, dans l’intérêt de l’enquête en cours. Le chef de la police, mécontent de son comportement frondeur, ne souhaite cependant pas le limoger car il pense que cela donnerait une mauvaise image de ses services et compromettrait son plan de carrière parmi les hauts gradés. En définitive, Tojiro parvient à établir un diagnostic surprenant qui permet de reconsidérer l’affaire sous un angle inédit.

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Lors de ce premier épisode, quelques statistiques édifiantes sont fournies: on apprend que, au Japon, 8 victimes sur 9 ne sont pas autopsiées avant incinération. Ce pays est celui où le taux d’examens post-mortem est le plus bas de tous les pays développés (11% seulement), ce qui fait dire à Kazuya (avec une pointe d’ironie) que c’est un paradis pour les criminels, qui peuvent souvent sévir en toute impunité. Un autre passage frappant de cette première partie est la visite du hall d’entrée de l’université où étudie Makoto, une sorte de monument imposant de style romain où trône sur les murs le texte gravé du serment d’Hippocrate. On a vraiment l’impression d’un temple voué à la vocation de médecin et à ses règles intangibles. L’étudiante y croise son professeur, le médecin chef Kojin Tsukuba (Ikko Furuya), un praticien carriériste qui se méfie de Tojiro, qu’il soupçonne de collecter des données pour nuire à sa réputation ainsi qu’à celle de ses collaborateurs.

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Le second épisode traite d’un autre cas épineux. La victime est un sportif décédé lors d’une course de scooters des mers. La famille pense qu’il ne s’agit pas d’un simple accident, mais que le moteur du scooter a été trafiqué par un concurrent malveillant. Pour déterminer si la cause du drame est un sabotage ou autre chose, Tojiro examine attentivement la vidéo de l’évènement ainsi que des films de famille où le défunt apparaît, révélant ainsi un fait singulier. L’autopsie avait pourtant été officiellement déjà effectuée par un médecin, qui n’avait relevé aucune anomalie. Alors, Makoto doit, suivant les directives du légiste, examiner le corps à la sauvette lors de la cérémonie précédant l’incinération, où il est présenté dans un cercueil. L’épisode montre bien que Tojiro connait très bien les rouages du système médicolégal et qu’il sait les contourner si nécessaire. De plus, l’intrigue met en lumière le problème persistant du sous-effectif des médecins qualifiés au Japon, ceux-ci ayant une charge de travail telle qu’elle ne leur permet pas toujours d’effectuer des autopsies avec le soin nécessaire.

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A partir du troisième épisode, l’intrigue est plus feuilletonnante, avec une sombre histoire d’erreur médicale aux répercussions tragiques. Yuko, l’amie de Makoto, meurt à l’hôpital, victime en apparence d’une pneumonie, mais en réalité d’une embolie pulmonaire (le diagnostic hâtif ne prenait pas en compte des symptômes révélateurs, comme une forte fièvre avant décès). Traitée auparavant à domicile, Yuko aurait été victime d’une réduction des doses de sa médication pratiquée intentionnellement par sa mère. Makoto évoque à cette occasion la possibilité d’un syndrome de Munchausen  par procuration (où le soignant, atteint de troubles psychiatriques, contribue à aggraver la maladie d’un proche, parfois pour susciter de la sympathie à son égard). Au cours de cette enquête, Makoto, Tojiro et son assistante Teru découvrent incidemment lors de leurs investigations des faits compromettants pour un médecin, Hideo Kajiwara: des occurrences répétées de patients qui décèdent après avoir préalablement guéri puis fait une rechute. Un médicament administré par Hideo aurait, d’après de récentes études, des effets secondaires délétères pour les individus atteints de thrombose.

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Les derniers épisodes, tout en évoquant un autre cas d’erreur médicale (une occlusion des veines hépatiques confondue avec une péritonite), développent un suspense autour de la possible révélation de ces morts par médication. Tandis que Kojin cherche à étouffer le scandale en faisant falsifier les fichiers recensant les prescriptions, Hideo supporte très mal la pression des évènements. Le problème se pose de savoir depuis quand ces effets secondaires sont connus (donc jusqu’à quand la faute pouvait être attribuée à l’ignorance du corps médical). Également, un sujet important est évoqué en passant: la difficulté pour les médecins de traiter la masse considérable de documents relatifs aux antécédents des patients en vue d’administrer le traitement qui convient le mieux à chaque individu (à cet égard, les avancées de l’informatique du big data et les diagnostics opérés par des intelligences artificielles comme le logiciel Watson semblent encore bien loin de faire partie du quotidien du personnel médical).

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L’épisode final est assez intéressant car il montre le docteur Kojin Tsukuba tiraillé par sa conscience, sachant la part de responsabilité qui lui revient et hésitant à l’endosser publiquement. Makoto prend de gros risques pour sa carrière future, dans le seul but de faire triompher la vérité. Cette dernière partie réserve un twist surprenant, mais débouche sur une conclusion un peu convenue et qui est loin d’être aussi perturbante pour le téléspectateur que dans certaines autres fictions de la chaîne WOWOW, à l’issue résolument plus sombre. Néanmoins, le drama parvient en peu de temps à évoquer sans détours des problématiques médicales controversées et à mettre en évidence des cas complexes de dilemmes moraux. Même si la réalisation reste d’un grand classicisme et si l’emploi fréquent du jargon médical lors des autopsies peut rebuter certains, on peut dire que l’objectif principal (esquisser une réflexion éthique tout en proposant un divertissement plaisant) est atteint. N’est-ce-pas l’essentiel?

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