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Voilà une petite minisérie bien sympathique, rééditée en DVD cet automne. Produite par Verity Lambert (que les amateurs de vieilles séries anglaises connaissent bien), c’est une comédie d’espionnage (en 4 épisodes de moins d’une heure) datant de peu de temps avant la chute de l’URSS (une époque où le crépuscule de l’empire soviétique et sa lente dislocation ont marqué les esprits). L’histoire est celle de deux agents dormants infiltrés de longue date dans la société britannique que leurs supérieurs de Moscou, lors de la glasnost, décident de rapatrier au sein de la mère patrie. Les deux compères, habitués à leur nouvelle vie à l’ouest, prennent alors la fuite et sont vite poursuivis par le KGB , par des agents du MI5 et aussi par la CIA. La série suit un schéma classique de course poursuite, mais est parsemée de scènes drôlatiques tournant en dérision les services secrets des deux bords et de dialogues à l’humour savoureux.

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La série bénéficie d’un générique à tendance nostalgique, où défilent des images évocatrices des années 60, dont la présentation rappelle un peu le générique de The americans. La comparaison entre les deux séries s’arrête là: la fiction de FX a bien entendu une tonalité bien plus sérieuse et réflexive, s’étendant à loisir sur les états d’âme du couple d’espions. Dans Sleepers, les deux agents, Sergei Rublev (Nigel Havers, vu dans Les chariots de feu) et Vladimir Zelenski (Warren Clarke, qui joua dans Orange mécanique et dans de nombreuses séries telles que Minder, Tinker Tailor Soldier Spy ou encore The Sweeney) ont été envoyés en 1966 en Grande-Bretagne par un maître espion russe, Andrei Zorin (interprété par par Michael Gough) avec pour objectif de s’assimiler et d’attendre leur réactivation. Mais depuis ils ont été oubliés, Zorin a sombré dans la folie et passe son temps à délirer, reclus dans un établissement psychiatrique.

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De leur côté, Sergei et Vladimir se sont si bien intégrés qu’ils sont devenus plus anglais que nature et se sont fondus dans le décor, vivant respectivement sous les identités de Jeremy Coward et d’Albert Robinson. Jeremy est le directeur exécutif d’une prospère banque d’investissement, un yuppie friqué de la City, tandis qu’Albert est ouvrier dans une distillerie, résolument engagé dans la lutte syndicale et vit avec femme et enfants dans une ville industrielle du nord. On ne peut imaginer deux individus plus dissemblables: l’humour de la série réside en partie dans leurs interactions forcément décalées, chacun étant un véritable archétype de son milieu social.  Un jour, la radio soviétique d’Albert, remisée dans le grenier, se remet à transmettre, signalant ainsi la probable fin de la seconde vie des deux agents. Albert décide alors d’entrer en contact avec Jeremy. Une fois envolée la méfiance mutuelle entre les deux ex-espions, ils décident de fuir les agents envoyés à leurs trousses pour pouvoir poursuivre paisiblement leur existence occidentalisée.

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Leurs motivations sont très différentes. Albert n’a pas avoué sa véritable identité à son épouse (officiellement il a grandi en tant qu’orphelin) et il est devenu très attaché à sa famille, ne voulant en être séparé pour rien au monde. Jeremy est plus individualiste: il ne veut pas être privé des avantages matériels que lui procure sa situation, son luxueux appartement, ses chevaux de course, son train de vie dispendieux. Il est devenu un parfait capitaliste, centré sur la quête du profit. On a du mal à imaginer la jeunesse soviétique de ce duo, d’ailleurs les acteurs sont de purs anglo-saxons, sans une once de caractère slave. Difficile donc de trouver ces protagonistes crédibles, même s’ils restent très amusants. Leur manque de professionnalisme est flagrant: lorsque, d’un commun accord, ils jettent dans une rivière leur émetteur soviétique, ils exécutent ensuite une danse cosaque, une conduite imprudente leur valant d’être aussitôt arrêtés par la police.

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Du côté de Moscou, la redécouverte de ces agents oubliés n’est pas la seule surprise. Dans le premier épisode, une salle secrète est révélée dans les sous-sols du Kremlin: envahie par les toiles d’araignées, c’est une reconstitution d’une rue du Londres des années 60, dans les moindres détails: boutiques de fringue, bouches de métro avec logo du Tube, bagnoles d’époque…Ce décor vétuste, peuplé de mannequins costumés, servait de base d’entrainement pour les agents devant alors être introduits à l’ouest. Ils pouvaient même s’y familiariser avec la musique populaire en vogue à l’époque, en écoutant des tubes des Beatles. Il est fort possible que de tels lieux aient existé durant la guerre froide, dans un camp comme dans l’autre. A l’écran, il apparait comme un symbole saisissant de la décrépitude des services soviétiques, de l’obsolescence de la lutte entre les deux blocs.

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Une recrue de charme, le major Nina Grishina (Joanna Kanska, qui joua dans A Very Peculiar Practice, une sitcom très singulière), est envoyée à Londres pour retrouver la trace des deux agents. C’est une maîtresse femme inflexible, mais qui s’humanise au fil des épisodes. Elle entre en contact avec un membre du KGB en poste dans la capitale britannique, Victor Chekhov (David Calder), qui officie sous une couverture ronflante, comme dirigeant de la « délégation commerciale de l’URSS au Royaume-Uni ». Victor est un agent improbable, complètement américanisé: il suit avec assiduité les matchs de base-ball et son bureau est décoré d’une maquette de l’Empire State Building, d’une reproduction en miniature de la statue de la liberté…sans oublier le drapeau américain. Même son accent est yankee, l’acteur n’ayant pas jugé bon de russiser son personnage.  Il va sans dire que Nina et Victor entrent vite en conflit, ce dernier considérant la guerre froide comme une ère révolu et faisant même ami-ami avec les services occidentaux.

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Nina débute son enquête, secondée par l’assistant de Victor, qui lui fait de timides avances. Elle découvre la vidéo d’un match de coupe du monde de foot des années 60 où apparaissent nos deux compères parmi le public, porteurs d’une banderole de supporters. L’observation minutieuse de l’image révèle que l’inscription sur le calicot dissimule, sous forme d’acrostiches, les noms d’emprunt des deux agents! Nina se lance alors sur leurs traces, mais elle est elle-même surveillée par des agents de sa gracieuse majesté et par des membres de la CIA. Les espions de Langley sont dépeints de façon nettement caricaturale, avec un fort accent (comme souvent dans les séries anglaises, la façon peu naturelle qu’ont les comédiens d’imiter le phrasé américain ne manquera pas de provoquer des froncements de sourcils  parmi les téléspectateurs d’outre-Atlantique) et des manières frustes.

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Les agents de la CIA commettent gaffe sur gaffe, se trompant complètement dans leur interprétation des faits et n’hésitant pas à recourir au vol par effraction pour tenter vainement de trouver des indices pouvant les mener aux deux fuyards (provoquant en outre ce faisant un scandale médiatique). Ils en viennent à suspecter un innocent révérend, David Bancroft (Richard Durden), essentiellement préoccupé par la réfection de l’église de son village. Un personnage décalé, d’une candeur désarmante, mais qui n’est que peu exploité dans la série. Outre la CIA, le MI5 est aussi ridiculisé, avec toutefois plus de subtilité. Les services anglais apparaissent essentiellement comme étant suivistes vis à vis de la CIA, leur emboitant le pas avec constance vers toutes les fausses pistes creusées par les américains. D’autre part, la direction du MI5 est montrée sous un jour paranoïaque, voyant des espions infiltrés partout.

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Ainsi, l’officine britannique soupçonne la BBC d’être devenue un nid d’espions (comme le fait remarquer le chef du MI5, au vu des programmes diffusés, il le suspectait depuis longtemps: allusion à la réputation qu’eut longtemps la beeb de pencher nettement en faveur d’opinions socialisantes). Jeremy et Albert ont aussi à leurs basques un détective privé, embauché par l’épouse d’Albert, qui craint que son mari soit parti avec une autre femme, ce que des indices mal interprétés semblent accréditer. A cet égard, les quiproquos font aussi partie du ressort comique de la série et sont assez bien exploités. La fuite éperdue du duo donne lieu à des retournements de situation cocasses et à des scènes insistant sur le fossé culturel qui les sépare (ainsi, Albert, après avoir esquinté la voiture profilée de Jeremy lors d’une course poursuite urbaine, acquiert une guimbarde plus en accord avec son statut de populo, un véhicule bringuebalant qui ne manque pas de révulser son ancien camarade BCBG).

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Durant le trajet en direction des côtes écossaises (où le duo doit embarquer sur un bateau de pêche pour prendre la poudre d’escampette), Jeremy est contraint de côtoyer des individus bien éloignés de ses fréquentations huppées habituelles: par exemple des auto-stoppeuses un brin folâtres ou encore le beau-père d’Albert, dont l’occupation principale consiste à fouiller dans les décharges publiques pour y faire de la récup.  Il est vrai qu’Albert peut être exaspérant: ainsi, il traine constamment avec lui un singe en peluche nommé Morris, auquel sa fille est très attaché, un doudou accidentellement embarqué dans le véhicule des fuyards qu’il n’a de cesse de vouloir renvoyer à sa progéniture, mais comme il a le chic pour l’oublier dans les lieux les plus improbables, il doit à de multiples reprises se démener pour le récupérer. Le dernier épisode, où un Andrei Zorin requinqué reprend les rênes du KGB, est un peu prévisible malgré un twist intéressant, mais a le mérite de préciser les motifs qui ont justifié l’envoi des deux agents en territoire ennemi.

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Zorin se confie à eux à ce propos: l’objectif n’était pas de nuire à la Grande-Bretagne, mais de faire en sorte qu’ils atteignent des postes clé dans la finance ou dans les organisations syndicales et y excellent, de façon à contribuer à sauvegarder un pays jugé sur le déclin par les autorités soviétiques. Le raisonnement étant que l’URSS, pour rester unie, doit toujours avoir un ennemi fort, préservé du chaos. Zorin, dans un accès de clairvoyance, pressent aussi la disparition imminente de l’État soviétique. La série parvient donc à délivrer un message sérieux, même si elle relève surtout du divertissement sans prétention. Les scénaristes, John Flanagan et Andrew McCulloch (qui font de brèves apparitions à l’écran dans des rôles secondaires) n’ont certes pas produit une œuvre révolutionnaire, mais l’intrigue est efficace et se suit avec plaisir. Sleepers peut constituer une récréation rafraichissante entre deux visionnages de fictions d’espionnage sérieuses, comme The Sandbaggers ou The americans (quoique dans ce dernier cas, la collection kitch de moumoutes des époux Jennings peut très bien être source d’hilarité).  On regrette juste, comme de coutume, l’absence de sous-titrage français sur le DVD: encore un bon programme grand-breton qui ne traversera sans doute pas la Manche.

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