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Cette semaine, j’ai choisi de présenter une série produite par la chaîne catalane TV3, écrite par Héctor Lozano et réalisée par Eduard Cortés. La diffusion de la seconde saison se termine ce mois-ci en Espagne, mais mon article porte sur la saison initiale, également en 13 épisodes de moins d’une heure. C’est la seconde fiction de TV3 que je visionne, après Polseres vermelles (Les bracelets rouges) il y a déjà quelques années. Merlí est un high school drama particulier, qui ne s’adresse pas exclusivement à un public adolescent. L’action se situe dans un établissement d’enseignement secondaire de Barcelone, l’institut Àngel Guimerà (du nom d’un fameux poète catalan), où l’on suit les cours d’un professeur de philosophie non conformiste, ses rapports avec les élèves et les autres enseignants. La philo était ma matière de prédilection en terminale, il n’est donc pas surprenant que je m’intéresse à cette série, hélas encore peu connue en dehors de sa contrée d’origine.

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Merlí Bergeron (Francesc Orella) est un prof âgé de 55 ans, doté d’une forte personnalité, très indépendant, volontiers séducteur et possédant un sens de l’humour aiguisé. Au début de la série, il vient de rompre avec sa compagne et, expulsé du domicile conjugal, retourne vivre chez sa mère. A son arrivée à l’institut, il se fait vite remarquer par ses méthodes pédagogiques originales. Nommant ses élèves « les péripatéticiens » (en référence aux disciples d’Aristote), il leur enseigne des rudiments de philosophie lors de promenades en groupe. Il ne conçoit pas un cours comme un monologue, mais préfère faire participer constamment les élèves, en les interrogeant pour les amener à réfléchir par eux-même, à se questionner sur les concepts développés par les écoles de pensée qu’il aborde et à se forger une aptitude à la pensée critique. Il cherche  aussi à stimuler leur créativité, par exemple en les conviant à rédiger collectivement un poème (le résultat aura pour titre Erotica Troya) qui sera présenté lors d’un concours scolaire.

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Merlí ne tarde pas à devenir populaire parmi les étudiants, même s’il peut s’avérer d’une ironie mordante envers les éléments les plus perturbateurs. Si un élève quitte le cours sur un coup de tête, il cherche par la suite à s’entretenir avec lui pour comprendre son attitude, quitte parfois à s’immiscer dans sa vie privée. Partisan du franc-parler, il lui arrive de se moquer ouvertement devant ses élève d’autres enseignants, trop conformistes à ses yeux, ce qui lui vaut bien des inimitiés. Il est particulièrement en bisbille avec Eugeni Bosc (Pere Ponce), le prof de catalan et de littérature, très strict (il est surnommé « Hitler » par ses élèves) et à la pédagogie d’un grand classicisme. En vérité, Eugeni est jaloux de la popularité de Merlí. Il ira jusqu’à l’accuser d’avoir dérobé un sujet d’examen pour le donner à ses élèves favoris la veille du contrôle, leur permettant ainsi d’obtenir une note parfaite imméritée. Toni (Pau Durà), le directeur de l’institut et prof de maths, est exaspéré par les incartades de Merlí et doit fréquemment jouer les conciliateurs entre lui et ses collègues (à propos de Pau Durà, je lui trouve une ressemblance physique frappante avec Pere Ponce; j’ai souvent eu du mal à faire la distinction à l’écran entre les personnages de Toni et d’Eugeni).

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Dans l’équipe de l’institut, on trouve aussi Santi (Pep Jové), le professeur d’espagnol, époux de Glòria, qui enseigne les arts plastiques. Santi est très sympathique, compréhensif avec ses élèves, mais il est moqué par ceux-ci à cause de sa surcharge pondérale. Il souffre de l’ingratitude qu’ils manifestent envers lui mais a le soutien et l’estime de Merlí. Ce dernier a une liaison avec Laia, la jeune prof d’anglais (Mar del Hoyo) mais n’est pas en très bonne entente avec Mireia (Patrícia Bargalló), une enseignante de latin inexpérimentée et peu sûre d’elle, plus proche d’Eugeni que de lui. Si une trame est dédiée à chacun de ces personnages adultes, la série préfère se focaliser sur les élèves de Merlí et sur sa famille proche. Sa mère, Carmina Calduch (Anna Maria Barbany), est une actrice de théâtre et de cinéma au tempérament fantasque, qui aime déclamer à tout bout de champ des tirades de Shakespeare et manie parfaitement l’humour caustique lors de ses brèves apparitions au fil des épisodes.

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La classe de Merlí, malgré un côté turbulent et souvent extraverti, se révèle étonnamment réceptive aux cours de philosophie et très réactive face à l’enseignant. D’après mes souvenirs de terminale, c’était loin d’être le cas dans ma classe, la plupart considéraient cette matière comme la moins utile (j’étais dans une section scientifique, ceci explique peut-être cela). Dans la série, Merlí précise d’emblée que selon lui, la philo est la discipline scolaire la plus importante, loin devant les mathématiques et la littérature. Une opinion parfois contestée par les parents d’élèves qui viennent s’entretenir avec lui, souvent pour lui reprocher d’avoir noté trop sévèrement leur rejeton. Les préjugés des parents envers la philo, leur conception purement prosaïque de l’enseignement sont d’inépuisables sources d’exaspération pour le professeur.

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 Chaque épisode a pour titre le nom d’un philosophe ou d’un courant de  pensée, correspondant au contenu du cours évoqué. Quelques minutes seulement sont consacrées par épisode à ces enseignements: on aurait aimé que plus de temps leur soit alloué car la série excelle à résumer avec clarté les idées-forces de chaque philosophe et à leur donner une illustration contemporaine. Parmi les thématiques qui se succèdent: Platon et le mythe de la caverne; la vision politique de Machiavel (l’occasion de se demander si la fin justifie les moyens); Aristote et le lien entre bonheur et sentiment de justice; Socrate et la nécessité de penser par soi-même; le renoncement du désir chez Schopenhauer, sa vision pessimiste de l’Homme; le concept de normalité et l’acceptation de la différence chez Foucault; la critique de la société du spectacle par Guy Debord; l’hédonisme et le plaisir parcimonieux des épicuriens; la bonté naturelle des hommes selon Hume; le surhomme et le rejet de la servilité dans la pensée de Nietzsche.

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Des termes philosophiques sont expliqués au fil des épisodes: l’eudémonisme, la maïeutique socratique, l’ataraxie (la conception épicurienne et stoïcienne du bonheur)  ou encore l’épochè (suspension du jugement chez les sceptiques). Tout cela de façon vivante et nullement rébarbative. Les intrigues illustrent fréquemment le propos philosophique. Par exemple, dans l’épisode intitulé Guy Debord, la vidéo d’une étudiante dénudée a circulé sur les réseaux sociaux, une exposition hautement embarrassante pour la victime de ces indiscrétions et qui questionne sur la nécessité de préserver la vie privée des individus. Autre exemple, dans l’épisode Hume, Merlí appelle au boycott d’une campagne de récolte de denrées à des fins humanitaires en affirmant que les instigateurs de cette démarche sont hypocrites, voulant avant tout se donner bonne conscience en faisant une action louable.

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L’ épistémologie des sciences est aussi évoquée, très brièvement, lors d’une visite scolaire du musée des sciences de Barcelone, CosmoCaixa. Cependant, il n’y a pas que des sujets philosophiques, c’est aussi une série pour ados typique, proposant une galerie de portraits d’élèves encore peu matures. Bruno Bergeron (David Solans) est le fils de Merlí. Il fait partie de ses élèves et est en conflit avec son père. Il est d’un caractère susceptible et bagarreur. Il pratique la danse classique. Surtout, il dissimule aux autres son homosexualité. Il est secrètement amoureux de Pol Rubio (Carlos Cuevas), le beau gosse de la classe et le chouchou du professeur. Pol est aussi, mais plus violemment, en mauvais termes avec son père. Il est très attaché à sa grand-mère, qui s’est pour lui substituée à sa mère décédée. En apparence sûr de lui et décontracté, c’est au fond un garçon sensible et fragile. Berta (Candela Antón) est une étudiante rebelle, qui affiche son désintérêt pour les études en général et la philo en particulier. Elle est douée pour le dessin, ce que remarque vite Merlí qui l’encourage à développer ce talent et à s’orienter vers un cursus artistique.

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Parmi les autres protagonistes notables, Gerard (Marcos Franz) est un ado expansif mais pas encore fixé sur ce qu’il veut faire de sa vie. Sa mère Gina (Marta Marco) qui préside l’AMPA (l’association des parents d’élèves) a une liaison avec Merlí à l’insu de son fils. Lorsque ce dernier l’apprend, il a du mal à admettre qu’elle forme un couple avec son professeur. Gerard est amoureux de  Mònica de Villamore (Júlia Creus Garcia), une jolie fille très courtisée, dont les parents sont divorcés. Monica a un tempérament solitaire et ombrageux. Elle est aussi désirée par Joan (Albert Baró), un étudiant timide et réservé, studieux en cours.  Jaume, le père de Joan, est un juriste sévère et autoritaire à son égard. Considérant la philosophie comme une perte de temps et ne s’en cachant pas devant Merlí, il devient une cible privilégiée des quolibets de ce dernier. Voulant inscrire Joan dans un établissement privé, il suscite la révolte de son fils qui n’hésite pas à saccager la maquette de bateau patiemment assemblée par son père.

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Tous ces personnages donnent lieu à des intrigues qui seront sans doute familières aux amateurs de high school dramas. Je n’ai pas été intéressé par toutes, mais je reconnais que le thème de l’homosexualité est traité avec beaucoup de sensibilité, essentiellement à travers Bruno (mais aussi avec Oliver Grau, un autre élève introduit dans les derniers épisodes). Cependant, mon protagoniste favori parmi les ados est Ivan Blasco (Pau Poch). Très introverti, à la limite de l’autisme, il vit cloitré chez lui et refuse de s’aventurer seul à l’extérieur (il est agoraphobe) et reçoit des cours quotidiens à domicile. Merlí l’encourage à sortir de sa coquille et à se reconnecter avec la société. Il incite ses élèves à lui rendre visite et lui dispense en soirée des cours particuliers de philo. Lors de l’un d’eux, il illustre pour lui l’allégorie de la caverne de Platon à l’aide de cartonnages et de figurines éclairées à la bougie: une des scènes les plus marquantes de la série.

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Cette première saison de Merlí est pour moi assurément une belle découverte. Le personnage central est charismatique, la réalisation est élégante (avec quelques ponts musicaux très réussis, des vues panoramiques de Barcelone mettant en valeur l’architecture de la ville) et les épisodes sont agrémentés de quelques chansons entrainantes permettant de découvrir des artistes espagnols peu connus en France comme Josep Thió, Lluís Gavaldà ou encore le groupe de pop indie La Casa Azul. Si le scénario exploite les recettes éprouvées des séries pour adolescents, l’aspect philosophique, au delà de ses vertus pédagogiques, reste très accessible et apporte au récit une dimension intellectuelle appréciable (même si personnellement, j’aurai aimé plus de philo et un peu moins d’intrigues sentimentales). Une saison que je vous encourage à visionner, d’autant plus que des sous-titres anglais soignés sont disponibles, tout comme pour la seconde  que je viens de débuter (une troisième et ultime saison  doit être diffusée prochainement). Le succès d’audience en Catalogne est à mon avis amplement mérité.

Ci-dessous un clip de La Revolución Sexual, tube de La Casa Azul présent dans la bande musicale de la série.

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