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Comme promis, je vous présente une quatrième série indienne cette année. Il s’agit d’un classique de Doordarshan, une fiction humoristique qui connut un grand succès lors de sa diffusion au début des années 90, sans doute car les téléspectateurs voyait une sorte de défouloir hilarant dans ce programme abordant sur un mode satirique les maux de la société indienne. Flop show est une minisérie en 10 épisodes d’une vingtaine de minutes, écrite et réalisée par Jaspal Bhatti, un humoriste sikh surnommé « le roi de la comédie » et produite par son épouse Savita. Tous deux jouent dans l’ensemble des épisodes, où apparaissent aussi quelques acteurs à l’orée d’une belle carrière télévisuelle et cinématographique, tels Vivek Shauq et Kuldeep Sharma.

J’ai trouvé le programme souvent hilarant, mais le contexte social de la satire (l’Inde d’il y a 25 ans) ne m’étant pas familier, j’ai pu louper certaines allusions à des faits qui étaient alors d’actualité et sujets de consternation ou de moquerie pour les habitants de ce pays.  La série, aisément trouvable en streaming avec des sous-titres en anglais, est cependant très accessible pour tous publics, grossissant volontiers le trait quand il s’agit de ridiculiser les travers des fonctionnaires, politiciens, médecins ou encore artistes médiatiques.

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 De prime abord, Flop Show ne paie pas de mine et a un côté cheap assumé. Le budget devait être vraiment peu élevé, les décors étant peu nombreux et plutôt dépouillés, tandis que costumes et déguisements paraissent bien kitsch. La chanson en intro, interprétée par les comédiens, agrémentée de jappements de chiens et de jingles tirés d’un jeu vidéo de console d’époque, est résolument désuète. Mais cette première impression mitigée laisse place à une certaine jubilation en découvrant les scénarios et dialogues malicieux de la série. Jaspal Bhatti incarne à chaque foi le rôle central, un représentant de la profession tournée en ridicule au cours de l’épisode. Sa mise varie peu, seule la couleur de son turban diffère à chaque fois.

Chaque épisode débute par une dédicace, ironiquement prononcée avec solennité, adressée à la corporation qui va être visée. Le pilote, Chief guest, est selon moi le moins drôle: il cible les invités vedettes à des réceptions publiques qui ont la fâcheuse habitude d’arriver en retard. Jaspal y joue un acteur de seconde zone prié de faire un speech lors de la réunion d’une association de jeunes artistes. Celui-ci semble surtout préoccupé par la coupe de son costume et bâcle en vitesse un discours stéréotypé.

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Bien sûr, rien ne se passe comme prévu: les contretemps s’accumulent et le costume (comme son propriétaire) arrive en triste état à la réception. A cela s’ajoute pour Jaspal la nécessité de trouver en chemin un robinet pour pallier aux problèmes de plomberie de son logement. La chute ne manque pas de piquant, mais le script de l’épisode est assez basique. Le second, Medical Bills, développe une intrigue savoureuse qui se moque des demandes de remboursements frauduleuses de frais médicaux de la part des employés des entreprises. Jaspal incarne un individu malhonnête qui gruge son employeur avec des notes de frais falsifiées, tandis que son épouse est en congé maladie depuis six ans! Par appât du gain, il fait croire à sa femme qu’il est parti en stage longue durée tout en affirmant  à son patron qu’il est hospitalisé pour une affection grave. En réalité, c’est son ami qui est alité tout en se faisant passer pour lui. Lorsque l’employeur visite l’hôpital à l’improviste, les deux complices doivent précipitamment échanger leurs places pour ne pas éventer la supercherie.

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Lorsque cet ami malade meurt, Jaspal est officiellement déclaré décédé et son épouse devient une veuve éplorée uniquement pour la galerie. J’ai vu venir de loin la conclusion drôlatique, où notre fraudeur se retrouve piégé par ses propres manigances. Le troisième épisode, Property, traite de la spéculation immobilière qui sévit en Inde et de la difficulté qu’ont les locataires à conserver un logement décent. Jaspal y interprète une victime du système, il n’arrive pas à payer les loyers faramineux qu’exige son proprio et fait un séjour en prison. Son ami est aussi dans la panade, car on lui a attribué un appartement encore habité: il doit faire appel à des thugs pour l’aider à déloger les occupants récalcitrants, adeptes du culturisme par dessus le marché. A en croire la série, le marché anarchique de l’immobilier, où les magouilles et la débrouille prévalent, donne lieu à des situations ubuesques.

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Dans Contractor, Jaspal est à nouveau un locataire, habitant cette fois dans un ensemble résidentiel où les murs sont particulièrement friables: lorsqu’il plante un clou à l’aide d’un marteau, la cloison se brise et la télévision du voisin, installée de l’autre côté du mur; est endommagée. Outre les querelles de voisinage, le travail bâclé des entreprises du BTP a aussi une autre conséquence fâcheuse: les cambrioleurs y voient une aubaine pour pénétrer facilement dans les appartements, simplement en démolissant les cloisons. L’épisode dénonce aussi la corruption endémique qui mine le secteur, les autorités étant incitées à fermer les yeux sur la médiocrité des constructions grâce à des valises de billets et à classer sans suite les plaintes des habitants lésés. Pire: lorsqu’un plafond s’écroule sur des cambrioleurs, les mettant hors d’état de nuire, le constructeur indélicat est félicité et reçoit une prime juteuse!

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Ph.D. est un épisode qui m’a particulièrement amusé: il s’agit d’une satire à propos des thésards et de leurs relations avec leur directeur de thèse. Jaspal incarne un professeur dirigeant un étudiant en chimie. Ce dernier vénère son directeur de thèse, ayant même accroché son portrait dans sa chambre. Jaspal abuse de son protégé, l’obligeant à faire toutes sortes de travaux domestiques pour son compte, l’envoyant quérir les courses, lui faisant faire le ménage et le service chez lui et lui demandant même de réparer sa voiture. Finalement, il lui propose un marché: s’il accepte un mariage arrangé avec sa belle-sœur, le professeur finit lui même de rédiger sa thèse et l’étudiant n’a plus qu’à signer l’ouvrage pour obtenir son doctorat! Le final réserve un twist délectable, une bien mauvaise surprise pour le directeur de thèse et sa famille.

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Meeting est une satire qui se paie la tête des membres de la bureaucratie. La première scène montre le bureau d’un fonctionnaire où ce dernier a été remplacé par un perroquet répétant « faisons une réunion, créons un sous-comité ». Le ton est donné. Jaspal endosse le rôle d’un bureaucrate atteint de réunionite aigüe, au point que son épouse le soupçonne d’avoir une liaison avec sa secrétaire lors de ses absences prolongées du domicile conjugal. L’inflation de paperasserie est aussi raillée: des montagnes de paperasse s’effondrent sur un malheureux employé venu chercher un document aux archives, tandis que des rats rongent les dossiers administratifs, obligeant Jaspal à installer des pièges sur place (après avoir créé un sous-comité pour étudier la question).

Cet épisode est celui qui trouve sans doute le plus d’échos dans notre pays, même si c’est évidemment une caricature (comme dans ce passage qui illustre la lourdeur des rouages administratifs: un employé de Jaspal se plaint qu’il n’a pas de stylo pour écrire, toute demande de fournitures de bureau prenant des semaines pour être prise en compte par les services compétents).

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Government officer prend pour cible le fonctionnement des organes officiels de l’État. Jaspal est un membre du gouvernement qui confond ses intérêts privés avec ses obligations professionnelles. Préoccupé par la disparition de son animal de compagnie, un inoffensif caniche, il n’hésite pas à détourner la machinerie étatique, à utiliser toutes les ressources de son ministère pour le retrouver. Deux de ses subordonnés sont sur les rangs pour réussir cette mission, avec pour objectif d’obtenir une promotion instantanée en cas de succès. Tandis que l’un fait croire que le chien a été écrasé, l’autre trouve un clébard d’apparence similaire et l’achète à son propriétaire en toute discrétion. Alors que Jaspal doit s’occuper d’un important appel d’offres, il n’en a cure, demandant à ses employés de travailler à son service personnel plutôt que pour le ministère. L’épisode rappelle un peu dans son principe celui avec le thésard, montrant aussi, en usant d’un ton décalé, un exemple d’abus flagrant d’autorité.

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Doctor a un scénario un peu simpliste, mais la chute est amusante. Cette fois, Jaspal est un chirurgien pas très consciencieux, qui arrive toujours en retard pour pratiquer ses opérations. En effet, il possède une montre qui retarde mais qu’il porte fidèlement car elle a une valeur affective pour sa femme (elle lui a été léguée par sa famille). Lorsqu’il perd la montre, Jaspal pense l’avoir oublié dans l’estomac d’un patient opéré et propose à celui-ci une seconde intervention chirurgicale, en prétendant que c’est pour son bien. L’épisode évoque aussi une affaire de vol de produits pharmaceutiques à l’hôpital, perpétré par des médecins peu scrupuleux, sous l’œil goguenard du personnel syndiqué, constamment en grève. J’ai trouvé qu’ici la satire manquait un peu de mordant, malgré une chute bien trouvée.

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Line Man est un épisode forcément daté mais très divertissant, à propos des services de téléphonie défaillants en Inde et de la difficulté d’obtenir une ligne de téléphonie fixe en bon fonctionnement à l’époque (appareil coûteux, délais interminables pour l’installation). Jaspal est ici un usager mécontent, victime des piratages répétés de sa ligne et conséquemment de factures d’abonnement astronomiques. A cela s’ajoute l’histoire d’un voisin qui veut marier sa fille à un technicien des lignes téléphoniques (contre son consentement, celle-ci menace de se pendre à un cordon de téléphone!). Le technicien n’hésite pas à utiliser ses compétences pour passer des appels aux frais des abonnés, tandis que les appareils ont une fâcheuse tendance à tomber en panne (Jaspal emploie même les services d’un adepte de la magie noire pour tenter de faire remarcher son bigophone). La satire est ici très pertinente, éclairant notre rapport aux objets techniques et la préoccupations exagérée que nous leur accordons.

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Enfin, TV Serial vise les créateurs de fiction télévisée en Inde, les intrigues ineptes qu’ils produisent et leur manque de professionnalisme. Jaspal est un confiseur qui vient de purger une peine de prison pour l’intoxication alimentaire de l’un de ses clients. Il se réoriente vers un nouveau métier, producteur de séries télé. Il veut créer une tragédie, même s’il est incompétent pour cela. Lors d’une scène amusante, il s’entretient avec un autre producteur, qui lui explique que ses comédies ont fait des bides jusqu’à ce qu’il ajoute aux épisodes des rires enregistrés pour faire croire que la série était vraiment drôle (à cet égard, Flop Show est irréprochable, ne comportant aucun rire enregistré). Jaspal veut employer des actrices, mais son épouse faisant une crise de jalousie, il se résout à utiliser des acteurs travestis à la place. Il finit par obtenir une récompense pour sa série, un trophée dans la catégorie…comédie! Un épisode final réussi qui fait regretter que le show s’arrête en si bon chemin.

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Pour conclure, vous avez deviné que j’ai grandement apprécié Flop Show, malgré les limites flagrantes de la réalisation. J’ai retrouvé cet humour caustique dans un film récent de Jaspal Bhatti, tourné peu avant son décès accidentel en 2012: Power cut traite, comme son nom l’indique, des coupures de courant intempestives qu’endure la population indienne, mais est quand même moins convaincant que cette minisérie, considérée comme la meilleure création de l’humoriste. Chaque épisode se clôt par une chanson satirique (histoire d’en rajouter une couche) et par un générique de fin complètement décalé, raisons supplémentaires de ne pas faire l’impasse sur cette comédie à sketches inventive et dont l’humour ne rate jamais sa cible.

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