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Le premier article de cette année porte sur une ancienne série française diffusée durant l’été 1981. Il s’agit d’une adaptation (en quatre épisodes d’environ une heure) d’un roman d’Eugène Le Roy publié six ans après sa mort et intitulé à l’origine Le parpaillot. Cet auteur, républicain et anticlérical, est surtout connu pour un roman régionaliste, Jacquou le Croquant, adapté à la télévision en 1969 par Stellio Lorenzi. L’ennemi de la mort, une minisérie réalisée par Roger Kahane et scénarisée par Roger Vrigny, n’a pas eu autant de succès: il est vrai qu’il s’agit d’une fiction très austère, dure et implacable et que sa conclusion est particulièrement déprimante. Mais cette œuvre singulière, qui porte un regard radicalement pessimiste sur le genre humain, mérite que l’on s’y attarde.

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Lors de l’épisode initial, dont l’action se situe lors du second Empire, Daniel Charbonnière, qui vient d’achever ses études de médecine, rentre dans son pays pour remplacer son père qui vient de décéder.  Daniel est interprété par Bernard-Pierre Donnadieu, avec beaucoup de retenue et un jeu peu expressif, mais il parvient à faire ressortir la force de caractère de son personnage. La région où le docteur Charbonnière s’installe est la forêt de la Double, en Dordogne, où les nombreux étangs et marécages insalubres provoquent alors des ravages parmi la population, lui donnant son surnom de « royaume des fièvres ». Daniel Charbonnière, qui doit faire face à une situation financière difficile, ayant hérité des dettes contractées par son père, se lance dans un combat pour venir à bout de la malaria et de la fièvre typhoïde qui sévissent dans les environs et touchent surtout les plus démunis.

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Il cherche à convaincre les habitants, propriétaires fonciers comme membres de la paysannerie, de l’importance d’assécher les étangs, mais ne rencontre qu’indifférence et incompréhension. Les grands propriétaires terriens sont viscéralement attachés à leurs possessions matérielles et ne veulent rien céder, le souvenir des assèchements imposés par l’Assemblée nationale constituante de l’époque révolutionnaire n’étant pour eux pas si lointain. Les paysans sont pour la plupart trop ignorants pour percevoir clairement les enjeux sanitaires et utilisent toujours des remèdes inefficaces issus des croyances populaires transmises de génération en génération (comme le fait d’attacher des herbes autour des bras et du cou, ou encore d’avaler des araignées).

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Daniel finit malgré tout par trouver une poignée de partisans qui s’attèlent à une tâche laborieuse: assécher un étang, avec des moyens dérisoires. Par ailleurs, il a quelques rares soutiens parmi les notables. Ainsi, maître Cherrier, le notaire (joué par Alfred Adam), un homme doté d’un solide sens pratique, un peu cynique et désabusé (il regrette son mariage qui a selon lui consisté à « additionner des sacs d’écus »), lui prodigue des conseils avisés, toujours terre à terre. Le gentilhomme Gaspard de Fersac (Bernard Fresson) partage son point de vue médical. Il devient son confident et initie avec lui une campagne de vaccination destinée à toutes les classes sociales. Mais sa santé se dégrade peu à peu et il apparaît comme un élément bien isolé parmi la petite noblesse du coin. Par ailleurs, le médecin peu toujours compter sur l’aide de La Grande (Jenny Clève), la fidèle servante de son père, à présent au service dévoué du fils de famille.

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Une histoire d’amour impossible se développe entre Daniel et sa cousine Minna (Carole Lixon), membre d’une branche aisée de sa parentèle dont le père, monsieur de Légé (Victor Garrivier) est le plus gros propriétaire de la région. Minna est une jeune femme orgueilleuse et sûre d’elle. Victime d’une morsure de serpent, elle est soignée par Daniel, qui lui avoue bientôt les sentiments profonds qu’il ressent à son égard. Minna lui propose de l’épouser, mais Daniel refuse car il estime ne pas appartenir au même monde qu’elle et car il affirme éprouver du mépris pour la mentalité bourgeoise et l’attachement à l’argent qui la caractérise. Minna est touchée au vif par son refus et dès lors éprouvera un haine tenace envers lui. Elle épouse le comte de Bretout (Christophe Malavoy), un dandy prétentieux bien éloigné de l’humilité du docteur Charbonnière.

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De son côté, Daniel a choisi de vivre, malgré la désapprobation de maître Cherrier qui voyait tout l’intérêt d’une alliance entre lui et Minna, avec une paysanne qu’il connaît depuis l’enfance, Sylvia (Nathalie Mazeas) et qu’il a soigné d’une fièvre persistante. Sylvia est une fille toute simple, une pauvresse qui voue au docteur une  admiration sincère. Minna, poussée par sa détestation, exige de Daniel le remboursement de ses dettes et lui envoie des huissiers pour saisir ses biens et l’expulser de son logement. Aveuglée par le ressentiment, elle ne voit pas qu’en agissant ainsi, elle compromet les efforts du médecin en faveur de l’éradication des affections qui ravagent le pays. Mais Daniel Charbonnière, par son intransigeance et son entêtement, également son caractère taiseux et peu sociable, a aussi une part de responsabilité dans la difficile situation où il finit par se trouver.

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Un exemple du peu de souplesse dont peut faire preuve Daniel: son attitude concernant la religion. Il est protestant de par ses origines familiales et ne voit pas l’utilité de se convertir au catholicisme alors qu’il est essentiellement un non croyant, même si cela favoriserait ses relations avec les gens du pays, l’hostilité envers les parpaillots étant largement partagée. Alors que Daniel est un personnage entier, qui semble fait d’un seul bloc, Minna change au fil des épisodes, passant de l’amour à la haine obstinée, avant d’être rongée par le remord. Une scène lugubre la montre cheminant, vêtue de noir, vers un marais putride et s’asperger le visage d’une eau  porteuse d’infections létales, pour expier ses fautes. L’assassinat brutal de son père par un pauvre hère, la conscience d’avoir nui  avec constance à un homme de bien, auront induit chez elle des tendances suicidaires.

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Le dernier épisode est d’une totale noirceur. Le comte de Bretout, conseillé par un abbé sournois et manipulateur, parvient à dresser la paysannerie contre le médecin: ils s’en prennent à ses proches et mettent le feu à sa modeste propriété. Il s’ensuit un procès où les seules personnes jugées ont été instrumentalisés par des notables et où Daniel, faisant preuve d’empathie refuse de témoigner à charge contre eux et de les condamner à la peine de mort. La dernière entrevue entre Minna et le médecin est pleine d’amertume et donne le sentiment d’un immense gâchis. Si cette histoire dénonce le conservatisme du clergé et des grands propriétaires, elle souligne aussi l’arriération, la crédulité et l’attitude grégaire des pauvres gens, leur incapacité à comprendre ce qui est pour leur bien. Le téléspectateur ne peut que ressortir déprimé d’un tel visionnage, la fin ne laissant subsister aucune lueur d’espoir.

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Le roman d’Eugène le Roy a sans doute dû paraitre daté au moment de sa publication. En 1912, le pays de la Double était en voie d’assainissement et les mentalités plus aussi arriérées, tandis que la lutte contre la maladie a progressé sensiblement à partir des années 1880 et des travaux précurseurs d’Alphonse Laveran. Les intentions de l’auteur demeurent incertaines, mais il reste qu’il s’agit d’un récit fort, porteur d’une colère froide contre la bêtise humaine. La minisérie es une production à l’ancienne, un peu académique et jouée parfois avec raideur, mais elle possède quelques scènes marquantes, révélatrices du dénuement de la population (comme celle où un berger confectionne un cercueil miniature pour y loger la dépouille de son fils victime des fièvres paludéennes) et parvient à faire ressortir la complexité psychologique de ses protagonistes principaux. A voir donc pour les amateurs de fictions historiques et de littérature engagée qui ne craignent pas de broyer du noir.

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