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Cette semaine, je vous propose de nous pencher sur une série policière récemment diffusée par Netflix et initialement programmée sur la chaîne espagnole TVE. Il s’agit d’une coproduction entre l’Espagne et Cuba, distribuée à l’international par une société basée à Berlin, Wild Bunch. La minisérie se compose de 4 épisodes d’une durée variant entre 1h15 et 1h30 environ. Il s’agit de l’adaptation de la tétralogie de romans noirs de Leonardo Padura narrant les enquêtes d’un flic de La Havane, Conde, dans les années 90, période difficile pour le régime castriste, suite à la chute du mur de Berlin et à la dislocation de l’URSS. La série vaut surtout pour sa réalisation classieuse, sa bande musicale riche et atmosphérique et son ambiance de film noir. En outre, elle donne un aperçu éclairant  de la vie dans la capitale cubaine en temps de crise et évoque les zones d’ombre du passé, les dérives ayant marqué les décennies suivant la prise de pouvoir de Fidel.

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Il existe un autre projet (de la chaîne américaine Starz) visant à adapter les fictions de Leonardo Padura, intitulé Havana Quartet, où Conde sera joué par Antonio Banderas. A l’instar des deux séries à propos des Borgia (de Canal et Showtime), il sera intéressant de comparer les qualités respectives des différentes moutures. Cuatro estaciones en La Habana place la barre assez haut pour ce qui est de la réalisation, très travaillée. Félix Viscarret a filmé magnifiquement La Havane, faisant ressortir son architecture si particulière, l’élégance surannée de ses bâtiments décatis datant de l’époque coloniale, les slogans castristes impérieux qui ornent les murs des édifices publics, sans oublier de montrer les travaux de rénovation des monuments les plus emblématiques (en particulier le siège de l’académie des sciences, l’imposant Capitolio National). De plus, des travelings de La Havane vue du ciel permettent de se figurer la densité et le caractère hétéroclite du tissu urbain.

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Les musiques sont variées, avec des morceaux de jazz typiques des films noirs, des chansons rétro évoquant la nostalgie de l’époque pré-révolutionnaire et des échantillons du répertoire d’artistes cubains contemporains. Au fil des aventures de Conde, des scènes de rue restituent la vie quotidienne dans les artères de La Havane et apportent une touche d’authenticité à la série. Le climat capricieux de l’île est aussi mis en exergue, les ondées soudaines et violentes, la moiteur des jours de la saison chaude et les vents violents qui balaient parfois le pays avec insistance. A la fin de certains épisodes, on a droit à un montage de photos anciennes montrant le peuple de La Havane dans toute sa diversité. Bref, un effort particulier a été fait pour donner le sentiment au téléspectateur de s’immerger dans la société cubaine.

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Le premier épisode, Vientos de la Habana, est le plus long. Il prend le temps de présenter les personnages principaux. Conde est interprété par Jorge Perugorría: c’est un flic expérimenté et efficace, au caractère bouillonnant, peu enclin à se soumettre aux injonctions de sa hiérarchie. Il a un penchant pour la boisson et les belles femmes et a une passion secrète, l’écriture (il occupe son temps libre à la rédaction d’un roman et a la velléité d’abandonner son job de policier pour se consacrer pleinement au métier d’écrivain). Il est secondé par un flic consciencieux, Manolo (Carlos Enrique Almirante), soucieux de ne pas déplaire à ses supérieurs. Le chef de Conde, le major Antonio Rangel (Enrique Molina), grand amateur de cigares, affiche au travail une mine sévère, mais au fond il est d’une nature conciliante. Il est constamment accablé de soucis, régulièrement soumis à des pressions politiques exercées pour que les enquêtes de ses subordonnés ne mettent pas en cause les pontes du régime.

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Conde aime passer des moments conviviaux avec sa bande d’amis quadragénaires, comprenant entre autres un médecin volontiers critique à l’égard du régime et son propre frère, un handicapé en fauteuil roulant (blessé de guerre en Angola), fêtard exubérant  au caractère irrévérencieux. Ces personnages secondaires, bien qu’attachants, ne sont présents que lors de courtes scènes apportant un peu de détente (et des commentaires désillusionnés sur les espoirs déçus de la révolution)  dans des récits à l’atmosphère poisseuse. Conde a bien sûr un informateur: Candito, dit El Rojo (Mario Guerra), un rouquin un peu couard mais qui met à profit ses nombreuses relations dans les milieux interlopes pour rencarder le policier.

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L’intrigue du pilote est assez sordide: l’investigation porte sur l’assassinat d’une jeune prof de lycée, Lissete, membre de la jeunesse communiste, à la réputation sulfureuse (elle a régulièrement des relations sexuelles avec ses élèves) Sur les lieux du crime, des tablettes de méthamphétamine sont retrouvées, ainsi que de la marijuana. Très vite, l’enquête s’oriente vers les réseaux de trafiquants de drogue, en particulier celui d’un caïd surnommé « le jardinier », qui pâtit de la concurrence de dealers russes. Une guerre des gangs meurtrière se déclenche, mais Conde suit aussi la piste des lycéens qui fréquentaient l’enseignante en soirée, monnayant les sujets des examens contre la fourniture de drogues. Le scénario ne manque pas de rebondissements mais la fin ne surprend guère. Plus que  l’histoire, finalement très classique, ce sont les passages atmosphériques typiquement cubains qui font tout l’intérêt de l’épisode, comme cette virée au volant d’une belle américaine, une Chevrolet des années 50, le long du Malecón, la célèbre promenade du front de mer de La Havane.

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Pasado perfecto, où l’enquête porte sur la mystérieuse disparition d’un businessman au moment de conclure un marché important avec des hommes d’affaire japonais, présente une intrigue avec plus de fond que celle de l’épisode précédent. Le disque dur de l’ ordinateur du PDG a été effacé, tandis que les employés de l’entreprise semblent chercher à dissimuler les agissements passés de leur patron. L’épisode a le mérite d’aborder les particularités de l’économie planifiée cubaine (avant la libéralisation de ces dernières années) et l’autonomie accordée à certaines entreprises en vue de faciliter le contournement de l’embargo américain. Également, on voit la volonté des dirigeants cubains d’étouffer l’affaire pour éviter qu’un scandale financier mettant en cause un entrepreneur qui était jugé exemplaire n’éclate inopportunément. D’autre part, dans cet épisode,  Conde retrouve Tamara (Laura Ramos), une ancienne petite amie, devenue l’épouse du businessman introuvable. Une histoire intéressante, mais vu le nombre restreint de suspects et les indices fournis, l’issue s’avère assez prévisible.

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Máscaras, le troisième épisode, est celui qui, a mon avis, développe l’intrigue la plus captivante et la mieux agencée. Le corps d’un jeune homme travesti est retrouvé dans un parc. Il s’agit d’Alexis, le fils d’un diplomate qui est une figure légendaire du régime, héros de la lutte contre Fulgencio Batista à la fin des années 50. Conde évolue en terrain miné: son enquête tend à remettre en cause la véracité du passé glorieux du diplomate, qui a le bras long, tandis qu’une enquête interne aux services de police vise le policier et que des pressions sont exercées sur Manolo pour qu’il témoigne contre lui. L’épisode évoque l’homophobie du régime dans les années 60-70, le traitement peu enviable réservé alors aux gays et leur stigmatisation dans la société. L’histoire vaut aussi par la présence de quelques personnages hauts en couleur, comme Alberto Marqués (Aramís Delgado),  un ancien directeur de théâtre, homosexuel notoire, un ami intime d’Alexis qui vit dans un cadre baroque orné d’éléments de décors scéniques évoquant sa carrière sur les planches.

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Cet épisode s’ouvre sur des images d’archives montrant Cuba à l’époque de la révolution. Mais si la suite évoque brièvement l’histoire tumultueuse du pays, on reste sur notre faim car cet aspect n’est nullement détaillé. On aurait aimé plonger plus en détail dans le passé, en savoir plus sur les acteurs de la guérilla et sur les anciens soutiens de Batista qui ont retourné leur veste. Cependant, l’enquête est habilement menée et Conde se montre sous son meilleur jour, pugnace et intuitif.

Paisaje de Otoño, le dernier épisode, traite d’une affaire d’homicide où la victime, un employé administratif prénommé Miguel et retrouvé mort noyé dans les eaux portuaires, se révèle avoir été mêlé à un lucratif trafic d’objets d’art. Parallèlement, La Havane est sous la menace de l’ouragan Félix, qui doit se déchainer sous peu selon les prévisions météo et risque de dévaster tout sur son passage (la fin de l’épisode montre d’ailleurs des images d’archives de l’île traversée par un cyclone).

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Conde est en conflit avec sa hiérarchie. Antonio Rangel a été mis à pied et remplacé par un autre officier, ce qui lui déplait fortement, au point pour lui de déposer une lettre de démission. Il mène malgré tout sa dernière enquête dans le milieu des collectionneurs d’œuvres d’art, parmi lesquels on compte des membres de la communauté cubaine de Miami. On découvre l’étendue du pillage des biens ayant appartenu aux « traitres » les plus nantis qui ont fui l’île lors de la révolution (un organisme, l' »institut de la réforme urbaine », était alors chargé de redistribuer les biens immobiliers confisqués aux opposants au régime). Il est question dans cet épisode d’authentiques toiles de Goya, de Murillo ou de Matisse faisant l’objet d’un commerce fructueux, ainsi que d’une précieuse statue de Bouddha dissimulée dans une plantation. Si le sujet de l’intrigue est prenant, la résolution de l’affaire, reposant sur un indice plutôt mince, est vite expédiée et peu originale. Néanmoins, cette ultime histoire n’est pas dépourvue d’humour, avec notamment une trame secondaire où Candito, l’informateur de Conde, pris d’une inattendue ferveur mystique, devient adepte de l’église adventiste du septième jour.

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Cuatro estaciones en La Habana est une minisérie très agréable à suivre, mais qui n’est pas sans défauts. Le jeu des acteurs est inégal, certains comédiens ont tendance à surjouer. Les intrigues sont dans la tradition du polar noir le plus classique, à l’exception peut-être du troisième épisode, elles ne surprendront pas l’amateur chevronné de fictions policières. Surtout, chaque épisode comporte quelques scènes de sexe torrides, qui semblent gratuites et n’apportent rien à l’histoire. Ces scènes sont introduites de façon artificielle comme si ces passages faisaient partie du cahier des charges des concepteurs de la série. Mais ces quelques critiques ne doivent pas vous dissuader de regarder cette fiction hispano-cubaine: l’esthétique de la réalisation et le fond des intrigues, révélateur des côtés obscurs du régime castriste font qu’en définitive, on peut très bien, comme moi, ressortir satisfait du visionnage. Les aficionados de polars noirs latinos, quant à eux, apprécieront de revisiter l’œuvre de Padura, publiée en France par les éditions Métailié et Points. En attendant la prochaine adaptation américaine.

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