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Nouvelle destination sur le blog: la Suisse, avec une minisérie en deux parties qui constitue à ce jour la production télévisuelle la plus coûteuse de ce pays. Gotthard est une coproduction entre plusieurs chaînes helvètes (la francophone RTS, l’italianophone RSI, la germanophone SRF), une entreprise médiatique autrichienne (ORF) et une chaîne allemande (ZDF). Il s’agit d’une reconstitution à gros budget du chantier du premier percement du tunnel ferroviaire du Saint-Gothard, initié en 1872. L’action de la série se situe entre 1873 et 1882 et mêle des personnages historiques et d’autres purement fictifs. Diffusée initialement au festival de Locarno durant l’été 2016, quelques mois avant de passer à la télé, cette minisérie en 2 épisodes d’1h30 s’avère instructive, montrant l’étendue des difficultés (aussi bien techniques que financières) de l’entreprise et insistant sur les problématiques sociales (mouvements de grèves ouvriers engendrés par la pauvreté et l’insécurité des travailleurs, épidémies engendrées par le manque d’hygiène). Certes, la trame narrative comporte quelques poncifs, mais l’ensemble captive par son caractère spectaculaire et la minutie avec laquelle les données historiques sont exploitées.

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Le personnage central de Gotthard est un jeune technicien allemand, Max Bühl (Maxim Mehmet): fort aussi bien en maths qu’en géologie et désireux de percer (au propre comme au figuré), il se rend en 1873 sur le chantier du tunnel (à Göschenen, le lieu du portail nord de l’ouvrage d’art) pour se faire embaucher. Max est volontaire et énergique, mais son premier poste est de nature modeste: il est chargé de la logistique, du convoyage des matériaux nécessaires aux travaux. Pour cela, il doit négocier avec un charretier du coin, Anton Tresch (Christoph Gaugler), un homme bourru et aussi têtu que ses mules, auquel il octroie un avantageux contrat d’exclusivité. Max trouve un logement dans l’établissement tenu par la fille de ce dernier, Anna (Miriam Stein), qu’il partage avec un ouvrier piémontais remuant nommé Tommaso (Pasquale Aleardi) avec qui il se lie vite d’amitié, malgré leurs différences de caractère: l’allemand est travailleur et introverti, tandis que l’italien est un fêtard doublé d’un coureur de jupons. Max ne tarde pas à rencontrer le concepteur genevois de ce projet titanesque, Louis Favre (incarné avec prestance par Carlos Leal), qui décèle chez lui un fort potentiel et l’envoie étudier dans une école d’ingénieur réputée de Lucerne.

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On peut regretter que Louis Favre reste un peu en retrait tout au long de l’intrigue par rapport à Max. On ne le voit que par intermittences, lors de ses visites du chantier ainsi qu’à l’occasion de réunions tendues avec les investisseurs et le conseil fédéral. On nous le présente comme un technicien visionnaire, brillant mais qui a parfois du mal à faire face aux défis qui se présentent à lui, particulièrement ceux d’ordre financier. Il est ami avec Alfred Escher (Pierre Siegenthaler), un politicien influent, patron du Crédit suisse et directeur de la société des chemins de fer du Gothard. Le contrat qu’il signe avec lui est contraignant: se basant sur l’estimation de la durée du chantier, il stipule que de fortes primes doivent être versées à l’entreprise Favre en cas d’avance sur l’échéance, mais qu’en cas de retard important, Favre doit s’acquitter d’une caution exorbitante (8 millions de francs). Un contrat léonin qui le met constamment sous pression, même si Escher lui vient en aide en surestimant l’avancée des travaux face aux investisseurs. Ceux-ci, peu enclins à mettre la main au portefeuille pour subvenir aux besoins du chantier, contribuent à placer Favre dans une position difficile: il n’a pas les moyens matériels d’assurer pleinement la sécurité dans le tunnel (par exemple, par l’ajout de cheminées de ventilation ou encore par des travaux de maçonnage des murs de soutènement).

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Malgré les talents de négociateur d’Escher, qui officie dans le monde des affaires zurichois, la compagnie finit par tomber en faillite, conduisant Louis Favre au désespoir. Dans la fiction, il semble sur le point de se suicider avec son revolver lorsque Max intervient avec une idée originale devant permettre de poursuivre les travaux malgré tout: il lui propose d’émettre sa propre monnaie, le franc Favre et de payer les ouvriers par ce biais. Ceux-ci pourront utiliser ses deniers pour acheter des produits dans les commerces présents sur les sites du chantier. Au bout de quelques mois, les francs Favre seront convertis en francs suisses, les ouvriers bénéficiant en sus d’intérêts substantiels (ils s’élèveront à 8 %, après d’âpres négociations). C’est Max Bühl qui tire son patron d’embarras, allant même jusqu’à défendre avec conviction son idée devant un attroupement d’ouvriers sceptiques. Il faut dire que pendant toute la minisérie, ce dernier se révèle proactif, initiant des innovations techniques majeures. De plus, il détermine par triangulation le tracé optimal du forage, permettant à terme aux équipes des portails nord et sud de faire la jonction. Dans la réalité, ces calculs ont été effectués par plusieurs ingénieurs, qui les affinèrent successivement. Quant aux trouvailles de Max, on peut penser qu’elles ne furent pas le fruit d’un seul individu aux intuitions géniales.

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Max est présenté comme le héros du chantier, son rôle est crucial à de multiples reprises. Il étudie les roches excavées pour établir le profil géologique de la montagne. Lorsque les tunneliers rencontrent une couche dure de gneiss entouré de serpentine sur laquelle les forets se brisent, il préconise l’utilisation de la dynamite récemment inventée par Alfred Nobel. Le convoyage des caisses de dynamite s’avère périlleux, le produit devant être maintenu à une température supérieure à 4 degrés, sous peine de devenir instable (le kieselguhr assurant la stabilité du mélange se séparant alors de la nitroglycérine, induisant des risques accrus d’explosion). Une scène pleine de suspense montre le cheminement en carriole vers un entrepôt chauffé où les caisses doivent être entreposées, sur une route en mauvais état et sous la menace continuelle de chutes de pierres. Une expédition périlleuse qui s’avérera dramatique pour la tête du convoi. Mais malgré les risques, la dynamite constitue un progrès technique considérable par rapport aux chantiers antérieurs où seule la poudre était employée (comme lors du percement du tunnel du Mont Cenis, particulièrement long et couteux).

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Max constate aussi les risques d’inondation causés par le percement des couches crayeuses tendres. Il préconise un maçonnage à base de ciment de Portland, mais se heurte aux réticences de la compagnie, qui affirme n’avoir pas les moyens de couvrir les coûts de l’opération. Une fois son diplôme d’ingénieur en poche, il invente des locomotives fonctionnant à l’air comprimé et munies pour cela de gros réservoirs cylindriques, des engins devant remplacer les polluantes locomotives alimentées au charbon. Ceci devant bénéficier à la santé des ouvriers et permettre de réduire le nombre des cheminées de ventilation jalonnant la galerie. Les améliorations du chantier permettent aux travaux de progresser à une vitesse accrue (on atteint en moyenne près de 6 mètres de progression toutes les 24 heures). Mais malgré ses succès professionnels, Max doit faire face à l’hostilité d’un autre ingénieur de la compagnie, Bachmann (Maximilian Simonischek), envieux de sa réussite et qui le critique sévèrement à la moindre occasion. Bachmann est un personnage négatif, méprisant et cynique envers les ouvriers, masquant son incompétence derrière une attitude arrogante et qui plus est atteint d’absinthisme.

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Bachmann est un protagoniste qui manque de profondeur, son personnage existe uniquement pour s’opposer à Max Bühl et par contraste mettre en valeur les décisions de ce dernier. Le principal reproche que l’on peut faire à Gotthard est le manque de finesse dans l’écriture des personnages fictifs. Les allemands et les italiens se conforment aux clichés propres à leur nations respectives. L’histoire comporte quelques intrigues sentimentales, qui appliquent des recettes éprouvées. Il y a un classique triangle amoureux constitué d’Anna, Max et Tommaso, amenant ce dernier à une jalousie maladive envers Max. Il y a aussi une romance contrariée entre Max et une étudiante de l’école d’ingénieur de Lucerne, Maja (Anna Schinz). On trouve aussi une jeune femme, Laura, qui se fait embaucher sur le chantier grimée en homme (endossant pour cela l’identité de son frère disparu). Selon les vues misogynes de l’époque, une femme sur un chantier porte malheur, elle ne pouvait donc être acceptée comme telle. Heureusement, ces histoires secondaires, assez anecdotiques, ne prennent pas une large place dans la minisérie, qui privilégie une description à peine romancée du déroulement mouvementé du chantier.

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J’ai trouvé le programme très convaincant sur le sujet des conflits sociaux. Les ouvriers sont pour la plupart italiens alors que les contremaitres et ingénieurs sont en général allemands ou originaires de Suisse alémanique. Il s’ensuit une certaine défiance entre ces deux milieux de cultures différentes, venant envenimer la lutte des classes. La fiction insiste sur la dureté des mouvements de grève. D’abord, des voix s’élèvent pour protester contre les retenues pratiquées sur la paie (pour les frais d’assurance et le prix de l’huile des lampes) ainsi que contre l’éviction des travailleurs qui ont été blessés dans le tunnel. En échange de la promesse faite par Louis Favre d’accorder des primes substantielles aux ouvriers, ceux-ci renoncent à la grève illimitée, mais les meneurs, à l’instar de Tommaso, habile tribun et partisan des idées marxistes, sont renvoyés sur le champ. Cependant, ce n’est que partie remise: la fréquence des décès due aux carences de sécurisation du chantier (les cas mortels d’asphyxie se multiplient) conduit à un mouvement beaucoup plus dur. C’est la grève de 1875, qui paralysa longuement les travaux et finit par être violemment réprimée.

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L’histoire accorde ici encore un rôle central à Max: c’est lui qui prend la décision de faire appel à des soldats de la milice locale pour forcer les grévistes à céder. La scène de l’affrontement entre les deux camps est un temps fort du deuxième épisode. On voit comment une initiative malheureuse d’un soldat (tirer une balle, alors qu’il n’en a point reçu l’ordre) provoque une fusillade se soldant par 4 morts parmi les manifestants. Cet évènement tragique est restitué à l’écran avec une tension dramatique intense, soulignée par des ralentis d’ouvriers tombant sous la mitraille. Un autre drame, sanitaire celui là, fait l’objet de développements conséquents, pointant du doigt la gestion défaillante du chantier: une épidémie mortelle se propage parmi les mineurs et la population alentour, provoquée par un ver parasite identifié lors d’un examen de tissus prélevés post-mortem sur une victime de la contagion (grâce à l’utilisation d’un instrument récemment mis au point, le microscope optique). Conséquence: des mesures d’hygiène drastiques sont prises, bien tardivement: on ordonne aux ouvriers de déféquer dans des seaux devant être nettoyés après chaque journée, pour éviter toute contamination.

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Globalement, Gotthard est bien documenté, avec un soin évident du détail: par exemple, lors de la jonction entre les deux équipes de tunneliers, une photo de Louis Favre, récemment décédé lors d’une visite d’inspection, est brandie par les travailleurs, comme ce fut le cas dans la réalité. Mais les historiens n’ont pas manqué de pointer quelques éléments manquant de véracité. Le terrible affrontement lors de la grève de 1875 se déroule dans la fiction à l’entrée du tunnel nord, par souci de télégénie sans doute, alors qu’en fait le drame eut lieu au village du camp de base. Le dépassement des coûts du percement aurait été quelque peu exagéré (dans les faits, la somme déboursée n’excédait pas de plus de 15%  le budget prévisionnel). Les causes des décès dans la galerie de forage n’étaient pas en majorité imputables au manque d’air comme le suggère la minisérie, mais à des facteurs divers (comme par exemple des éboulements soudains dus à un usage mal contrôlé des explosifs). Surtout, à la fin du second épisode, sur des images de l’inauguration du tunnel en 1882, une voix off précise qu’il y eut 177 morts sur le chantier alors qu’en réalité les victimes furent au nombre de 199.

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On peut aussi reprocher à Gotthard de se concentrer sur les péripéties du chantier du côté de l’entrée nord (à Göschenen, dans le canton d’Uri), n’accordant que peu de développements aux problèmes survenus au niveau de l’entrée sud (à Airolo, dans le canton du Tessin), où la rupture d’un lac de barrage contribua à ralentir les travaux. Mais ces bémols mis à part, c’est une production assez réussie. La réalisation, due à Urs Egger, sans parvenir à donner une dimension épique à cette éprouvante aventure humaine, met habilement en valeur la dangerosité des forages à cette époque reculée. Pas de mauvaise surprise concernant la localisation: la version française que j’ai pu voir bénéficie d’un doublage correct. Surtout, malgré le caractère convenu de quelques ficelles scénaristiques, l’essentiel nous est présenté avec clarté: l’ampleur des défis techniques, les problèmes chroniques de financement et l’émergence d’âpres luttes sociales constituant une étape marquante de l’histoire du mouvement ouvrier suisse. Autant de raisons de s’intéresser à cette minisérie, dont la diffusion (ce n’est sans doute pas un hasard) a coïncidé avec la mise en service en décembre dernier du nouveau tunnel de base du Saint-Gothard, actuellement le plus long ouvrage de ce type au monde.

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