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Je me souviens avoir lu il y a une dizaine d’années le magnifique roman de Robert McLiam Wilson, Eureka Street, dans sa traduction française. Un texte au style enlevé, à l’humour mordant, alternant les passages légers, d’une fantaisie débridée et une description empreinte de gravité de la situation en Irlande du Nord au milieu des années 1990, en pleine période des Troubles. A ces atouts s’ajoute la qualité littéraire de l’ensemble,  les dialogues crus et percutants tranchant avec les évocations poétique de la ville de Belfast par le narrateur. L’adaptation du roman par la BBC Northern Ireland, scénarisée par Donna Franceschild, est une réussite, parvenant à retranscrire avec fidélité les faits marquants et l’ambiance si particulière du récit. Réalisée par Adrian Shergold, la minisérie en 4 épisodes de moins d’une heure bénéficie d’une bande musicale originale (due à Martin Phipps) mêlant rythmes urbains et airs d’inspiration gaéliques, sans oublier la participation du groupe Radiohead, auteur de quelques morceaux spécialement créés pour la série.

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C’est l’histoire de deux amis, l’un catholique et l’autre protestant, qui tentent de vivre et de faire fructifier leurs projets malgré les tensions politiques et sociales qui caractérisent Belfast à cette époque difficile. Deux trajectoires opposées, mais une même vision désenchantée du conflit et une même volonté de voir l’Ulster en finir avec ses éternelles divisions. La série foisonne de personnages insolites et drôlatiques. Le tout est filmé avec une caméra dynamique, n’hésitant pas à l’occasion à proposer des angles de vue audacieux, tels que des mouvements tournants, des contre-plongées, des protagonistes indiscernables dans une lumière surexposée ou au contraire des intérieurs obscurs largement sous-exposés. Si le déroulement de l’intrigue ne saurait être qualifié de réaliste, les vues extérieurs de la cité, où les graffitis les plus divers ornent les façades décrépites et les passages filmés nerveusement, caméra à l’épaule, évoquent le cinéma social cher à des réalisateurs britanniques tels que Ken Loach ou Mike Leigh.

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Tout comme dans le roman, le narrateur est Jake (Vincent Regan), jeune membre d’une famille catholique. Jake est un poissard, sa vie professionnelle est chaotique et sa vie sentimentale malheureuse (il s’est séparé de sa petite amie Sarah car celle-ci a avorté de leur premier enfant sans le prévenir). Par le passé, il fut un teigneux, cherchant la bagarre à tous propos, mais il s’est finalement assagi. Il exerce un métier détestable, un job purement alimentaire pour lui: la saisie de mobilier chez des gens qui ne peuvent plus rembourser les dettes contractées auprès d’usuriers sans scrupules. Il sillonne la ville dans un fourgon avec ses collègues Crab et Hally, tous deux sont des rustres sans morale. Hally (joué par Des McAleer) est particulièrement mis en avant dans la série (plus que dans le roman): c’est un beauf raciste et violent, qui voue une haine féroce envers les catholiques (ainsi, il raconte qu’il a fait une nuit un cauchemar où le pape l’a obligé à boire le vin de la communion et une autre nuit un rêve où il dégomme des catholiques à coups de fusil mitrailleur). Le trio traite sans ménagement les personnes chez qui il intervient, n’hésitant pas le cas échéant à s’emparer de leurs outils de travail et même à forcer la porte d’entrée lorsqu’elles sont absentes.

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Un incident est pour Jake la goutte d’eau qui fait déborder le vase: lorsque le trio doit prendre possession d’un lit médicalisé au domicile d’une femme alitée, Crab et Hally la virent sommairement du matelas, alors qu’elle est sous perfusion, provoquant la fureur du mari. Ce dernier est tabassé par Crab, avant que Jake n’intervienne pour le calmer. Après cela, il démissionne (dans le roman, il trouve ensuite un emploi mal rémunéré d’ouvrier du bâtiment, alors que dans la série il reste au chômage), écœuré par le comportement primaire de ses acolytes. Il faut dire que Jake est atypique dans ce milieu, il ne manque pas de culture (il est capable de citer les auteurs littéraires classique) et de finesse d’esprit. Il dissimule le fait qu’il est catholique (non pratiquant) pour ne pas s’attirer des ennuis, mais sous l’emprise de la boisson, il peut perdre tout contrôle: ainsi, il se fait tabasser après avoir apostrophé un poète, Shague Ghinthoss, chantre de la lutte armée contre l’occupant anglais, qui venait de déclamer des vers controversés. Jake est un adepte du pacifisme, il porte un regard caustique sur le sectarisme des forces politiques en présence.

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Jake a été élevé par des parents adoptifs, Matt et Mamie, à qui il rend toujours visite et qui se font du souci pour lui. Le fait qu’il ait grandi sans ses véritables géniteurs peut expliquer l’attachement qu’il éprouve pour un gamin des rues, Roche (Ciaran Owens), qu’il rencontre alors que ce dernier vend des journaux à la criée. Roche a pris la mauvaise habitude de voler des automobiles et de les conduire ensuite de façon désastreuse, sans permis évidemment. Constatant qu’il fuit son domicile familial, Jake décide de l’héberger chez lui (malgré ses craintes d’être suspecté de pédophilie) et lui donne de quoi se nourrir et s’habiller. Roche est en quelque sorte pour lui un substitut de l’enfant qu’il n’a pas eu avec Sarah, il devient son protecteur attendri.

De plus, le garnement est occasionnellement son informateur, comme l’illustre l’affaire OTG. Un mystérieux sigle, OTG, apparaît à travers la ville, tagué sur de multiples édifices publics. Les habitants se perdent en conjectures quant à la signification des trois lettres, chacun a sa propre théorie suivant ses préoccupations du moment. Roche affirme avoir surpris l’auteur de l’inscription et l’avoir suivi discrètement. Cependant, le sens véritable du message n’est jamais éclairci au cours de l’intrigue, il s’agit sans doute plutôt d’une façon malicieuse d’ironiser à propos de la prolifération des sigles en Ulster, désignant une multitude de groupuscules politiques et d’organismes étatiques.

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Jake tombe souvent amoureux, mais ne parvient pas à avoir une relation sur le long terme. Pire, ses passades lui occasionnent des ennuis, comme lorsqu’il se fait tabasser par un policeman qui s’avère être le fiancé d’une de ses petites copines. Il passe son temps libre avec ses compagnons de beuverie, ses seuls vrais amis: Chuckie, Slat, Deasley, Septic Ted. Ces trois derniers bénéficient dans le roman d’une présentation détaillée, absente de la série. Chuckie, par contre, est l’autre personnage principal d’Eureka Street. Il est incarné avec énergie par Mark Benton. Par bien des côtés, il est l’inverse de Jake. Issu d’une famille protestante, ce jeune trentenaire est complexé par un physique enveloppé. Il vit chez sa mère Peggy (Marie Jones), mais a la ferme intention de devenir un riche businessman. Au départ, il a une allure un peu caricaturale, avec ses lunettes rafistolées à l’aide d’un sparadrap, sa coiffure ringarde et sa manie de comptabiliser ses faits et gestes depuis sa naissance (nombre d’heures de sommeil, nombre de repas ingurgités…). Mais il se métamorphose vite en jeune loup ambitieux, prêt à tout pour réussir, y compris recourir à l’arnaque.

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Chuckie est un personnage hautement comique, au destin improbable. Il gagne beaucoup d’argent en passant une annonce dans la presse proposant des godemichés géants (qu’il ne possède pas en réalité). Les souscripteurs lui envoient des chèques, après quoi il affirme être en rupture de stock et leur fait parvenir des chèques de remboursement tamponnés de la mention « gode géant remboursé ». Honteux de devoir se présenter à leur banque munis d’une telle information, la plupart renoncent à revoir leur argent. Ensuite, Chuckie parvient à embobiner des organismes d’investissement en leur présentant des projets mirifiques visant à rapprocher les communautés protestantes et catholiques. Miser sur l’obsession des décideurs pour la coexistence pacifique en Ulster lui permet de lever des sommes considérables. Il s’associe avec Findlater, un consultant financier exubérant qui l’entraîne dans des entreprises hasardeuses visant à exporter toute une gamme de produits estampillés Irlande du Nord (le plus souvent indûment). Chuckie, obsédé par l’argent, illustre de façon cocasse les dérives du capitalisme.

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Nouveau riche, il arbore des tenues qui ne sont pas toujours de bon goût, comme un ensemble avec fourrure et chapka. Il proclame vouloir œuvrer pour le développement économique de l’Ulster, mais achète une grosse berline allemande, trop volumineuse pour être garée, qu’il stationne au milieu de la chaussée (provoquant des embouteillages monstre) et commande des tonnes de produits d’import pour sa mère dépressive, pensant ainsi lui redonner le moral (comme si l’accumulation de biens matériels peut avoir cet effet). Autre fait contradictoire chez lui, ce protestant conserve fièrement une photo de lui enfant avec le pape (dans la série, il n’est pas précisé que vouloir à tout prix approcher des célébrités est une manie dans sa famille depuis des générations). La réussite professionnelle de Chuckie est invraisemblable, et sa vie sentimentale tout autant. Il séduit une belle blonde américaine, Max (Elisabeth Röhm), une fille inconstante qui a multiplié les liaisons amoureuses, enjouée et sensuelle. Max a eu un passé difficile: fugueuse, elle a été traumatisée par la mort de son père, un diplomate abattu en arrivant en Ulster, alors qu’il devait commencer de travailler à des négociations de paix à Belfast (le roman aborde plus en détail son parcours).

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Chuckie, malgré ses aspects risibles, a un bon fond. Une fois riche, il fait preuve de munificence envers Tick, un poivrot qui fréquente le même bar que lui, et lui accorde une grosse somme d’argent. Il propose à Jake, en difficulté financière, d’intégrer son entreprise. Il est soucieux du bien-être de sa mère, même s’il éprouve une certaine répulsion lorsque cette dernière retrouve la joie de vivre en devenant lesbienne, formant un couple avec son amie Caroline (Sorcha Cusack, que l’on a vu récemment dans la série Father Brown). Chuckie va même jusqu’à créer un parti pacifiste, l’annonçant lors d’une émission télévisée avec des accents de Martin Luther King, alors qu’il est sous l’emprise de stupéfiants. Tout ce qui arrive dans sa vie semble être le fruit d’un heureux hasard et il pense ne pas mériter d’avoir eu autant de chance. C’est presque malgré lui qu’il est devenu millionnaire et célèbre. Il montre que tout est possible dans la vie, même si le contexte socioéconomique semble à priori défavorable.

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Je n’ai pas encore évoqué un des personnages prépondérants de la série: Aoirghe, la colocataire de Max (jouée par Dervla Kirwan). C’est une militante politique du mouvement « just Us », elle prône l’unification de l’Irlande et est hostile au pouvoir britannique. Elle rencontre Jake par l’intermédiaire de Chuckie, mais leurs entrevues sont toujours houleuses. Jake est fatigué de toutes les revendications politiques, pour lui l’histoire tumultueuse de l’Irlande se résume à des irlandais qui s’en prennent à d’autres irlandais. Lorsqu’il se fait tabasser par un flic, Aoirghe monte au créneau et alerte les organisations de défense des droits de l’homme. Elle veut exploiter politiquement sa mésaventure en la présentant comme l’illustration de la brutalité des autorités envers le peuple. Jake ne tolère pas cette récupération, tout comme le fait que « just Us » s’en prenne violemment à une manifestation de pacifistes. Aoirghe est vindicative, mais elle a des circonstances atténuantes: son père est handicapé à vie, cloué sur une chaise roulante, depuis une perquisition policière à son domicile qui a mal tourné. L’évolution de la relation conflictuelle entre les deux jeunes gens, centrale dans le roman, est parfaitement rendue dans la minisérie.

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En moins de quatre heures, la fiction télé ne peut certes pas refléter toute la richesse du roman. Des personnages secondaires sont passés à la trappe et certains passages savoureux ont été oubliés (comme celui où Chuckie et ses potes participent à un trajet ferroviaire dénommé « le train de la paix », entre Dublin et Belfast, pour manifester contre l’IRA, convoi qui est arrêté…par une bombe qui explose sur la voie). Mais l’essentiel est présent, tous les faits les plus significatifs du récit sont retranscrits avec vitalité. Le contexte politique, celui d’un cessez-le-feu fragile entre belligérants, est habilement exploité. Il reste le plus souvent en toile de fond, par une fusillade entendue au loin ou le son crachotant d’une radio égrenant des incidents entre factions.

Mais il arrive aussi qu’il surgisse brutalement, comme lors de la scène montrant l’attentat survenant sur Fountain Place: la caméra se déplace au ralenti entre les victimes qui jonchent le sol, tandis qu’un commentaire en voix off du narrateur précise la nature du terrorisme (c’est la population entière qui est visée, plus que les victimes qui n’étaient là que par hasard, instruments involontaires de la terreur). On pourrait citer d’autres extraits marquants, comme la scène finale, illustrée par un lent traveling tourné à l’aube depuis les toits, où Jake monologue avec lyrisme sur la ville de Belfast, discernant ce qui constitue selon lui son identité profonde. Eureka Street parvient à construire un récit déjanté et réjouissant, tout en n’atténuant pas le sérieux de son propos, qui est de condamner le sectarisme politico-religieux (d’autant plus absurde que ceux qui s’opposent ne sont souvent pas pratiquants et ne se combattent plus que par habitude). Trouvant un parfait équilibre entre légèreté et gravité, c’est une fiction à découvrir d’urgence, aussi bien sous forme littéraire que télévisuelle.

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