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Le rôle de la télévision peut être d’inciter un peuple à réfléchir sur les zones d’ombre de  son propre passé. Cette minisérie, réalisée pour le quarantième anniversaire d’un triste évènement, les atrocités de la « caravane de la mort » au Chili, en est une bonne illustration. Réalisée  par Andrés Wood (connu surtout pour son film Mon ami Machuca, qui se penchait déjà sur le Chili des années 70) pour la chaîne Chilevisión, en 4 épisodes de près de 50 minutes, elle est centrée sur le parcours de Carmen Hertz, avocate et militante pour le respect des droits de l’homme, se focalisant en particulier sur le destin tragique de sa famille et sur son inlassable quête de vérité, sa patiente collecte d’informations au fil des décennies pour trouver les preuves de culpabilité des hauts responsables du régime de Pinochet. Construit de façon non linéaire, le récit navigue entre 1973, le milieu des années 80 et 2000 et décrit les faits avec une précision chirurgicale, n’hésitant pas à montrer crument la violence de la répression. Une production poignante, hélas difficilement accessible au public non hispanophone.

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Carmen Hertz est interprétée par deux actrices: la jeune avocate est jouée par Maria Garcia Omegna, la même à l’âge mûr par Aline Kuppenheim. Le premier épisode revient au préalable sur les évènements de 1973 antérieurs au coup d’État du 11 septembre. On voit que les derniers mois de la présidence de Salvador Allende furent agités, notamment à cause des difficultés rencontrées pour mettre en place la réforme agraire et les problèmes de nature économique qui en découlèrent. Une scène montre Carmen Hertz en train de débattre avec une assemblée de paysans dubitatifs quant à la politique menée par l’Union Populaire. La minisérie ne cherche pas à idéaliser la société chilienne du début des années 70 et montre bien que la crise traversée par le pays constituait un contexte propice à un coup de force de l’armée. A cette époque, l’avocate est mariée à Carlos Berger (Francisco Celhay), un journaliste qui dirige la station de radio de Calama, dans le nord du pays et est lié au parti communiste. Quelques passages montrent le couple avec leur bébé partant en vadrouille sur les routes traversant le désert, allant pique-niquer au bord de l’océan: des images d’un bonheur simple voué à être éphémère.

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La série revient à plusieurs reprises sur l’arrestation du journaliste, incarcéré à l’instar de ses camarades de parti: on se saisit de lui sans ménagements alors qu’il est en train de s’exprimer en direct à la radio, haranguant les auditeurs. La panique s’empare alors de Carmen, on la voit réunir les documents possiblement compromettants pour son mari et aller les disperser dans le désert. Vient ensuite chez elle une ferme résolution pour obtenir, en vain, la libération de Carlos, avant que la mort de celui-ci ne survienne, prétendument lors d’une tentative de fuite survenue pendant un transfert de prisonniers. Carmen apprend la nouvelle de nuit, par les occupants d’un véhicule militaire braquant vers elle le rayon blafard d’un projecteur. Habitée par une colère froide, la jeune femme n’aura dès lors de cesse de réclamer la justice, se heurtant à un mur en harcelant les autorités et cherchant à alerter l’opinion à propos de l’élimination sans merci des opposants au régime à l’automne 1973, un nettoyage opéré dans diverses localités, telles que Copiapó, Antofagasta, Calama ou Arica.

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La série couvre une période de 27 ans, entre 1973 et 2000: une bataille légale de longue haleine, menée essentiellement à Santiago, consistant surtout à éplucher les monceaux d’ archives disponibles. J’avoue avoir été parfois désorienté par les allers et retours incessants entre époques et par la répétition de certaines scènes montrant les membres de la hiérarchie militaire dans leurs bureaux ou en tournée d’inspection dans le désert d’Atacama. Néanmoins de nombreuses images tirées de reportages d’époque (parfois issues des fonds de l’INA) permettent de bien cerner le contexte des évènements: on voit par exemple une manifestation de soutien à Allende sévèrement réprimée, des images filmées à Washington après l’assassinat de l’ambassadeur Orlando Letelier perpétré par la DINA (la police politique) dans le cadre du plan Condor, des illustrations montrant des corps d’opposants largués dans l’océan depuis des hélicoptères ou plus récemment un reportage sur l’arrestation de Pinochet à Londres, sans oublier les images restées célèbres où on le voit se lever de sa chaise roulante et marcher d’un pas alerte.

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Des éléments reviennent de façon obsédante au fil des épisodes. C’est le cas du bruit assourdissant des hélicoptères Puma qui passent régulièrement dans le ciel en 1973 sous le regard médusé de l’héroïne, ceci voulant sans doute signifier l’impuissance de Carmen face à la puissance de l’appareil étatique. C’est aussi le cas d’une scène montrant le général Sergio Arenallo Stark, le militaire qui a dirigé la « caravane de la mort », tranquillement assis, en train de cocher  dans une liste d’opposants les noms des hommes à abattre, en employant un stylo rouge sang (l’acteur qui incarne ce sinistre personnage, José Soza, a un physique remarquable, son nez cassé le rendant immédiatement reconnaissable). Stark semble savourer cet instant où, tel un démiurge, il peut décider de la vie ou de la mort des prisonniers d’un simple trait de plume. On note aussi un leitmotiv plus allusif, l’image de Carlos Berger se jetant dans l’océan et disparaissant sous les eaux sous l’œil inquiet de Carmen, un détail prémonitoire de sa perte prochaine qui hantera longtemps l’avocate.

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Chaque époque évoquée réserve des scènes fortes. 1973, bien sûr, avec la tuerie de Calama où Berger est, d’après la minisérie, la première victime et où un militaire enragé mitraille les prisonniers réunis en plein désert avec le visage cagoulé. Ou encore le peloton d’exécution de Copiapó, qui fauche des opposants alignés les yeux bandés après que ceux-ci, se sachant condamnés, aient entonnés effrontément un chant révolutionnaire.  En 1985, Carmen Hertz, qui milite au sein du Vicariat de la Solidarité, une organisation catholique créée pour promouvoir les droits de l’homme au Chili, est particulièrement exposée. Elle reçoit des menaces téléphoniques (comme un cliquetis de revolver en guise de message d’avertissement) avant que sa fille ne soit sauvagement assassinée (ainsi que son chien), comme le montre une scène choquante. Une autre scène marquante la présente en train de visiter, dans des locaux insalubres, une prison clandestine pour détenus politiques instaurée par le CNI (Central Nacional de Información, le successeur de la DINA). A cette époque, son travail est difficile, la justice fait obstruction et retarde ses investigations. Elle fait face comme elle peut aux intimidations, comme en témoigne une scène où elle sort de chez elle avec son fils dans les bras, tout en brandissant un revolver pour intimider des voisins menaçants.

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Les passages se déroulant en 2000, soit peu après l’arrestation de Pinochet, sont forcément moins intenses. Mais quelques scènes sont éclairantes, comme celle où Carmen a une entrevue avec le juge Guzmán (joué par José Manuel Salcedo), celui là même qui a inculpé le dictateur pour crime contre l’humanité: s’ensuit une discussion sur les difficultés de la procédure judiciaire en cours, où est évoqué brièvement un autre juge célèbre, l’espagnol Baltasar Garzon. On retiendra aussi la prestation de l’avocate devant la cour suprême du Chili, où elle expose le fruit de ses recherches: elle reconstitue alors la chronologie des évènements et souligne la responsabilité du sommet de la chaîne de commandement, les militaires chargés des éliminations d’opposants  ayant bénéficié d’une rapide promotion au sein de la hiérarchie. Elle s’appuie sur un témoignage crucial: celui d’un colonel responsable de la garnison de Chuquicamata (lieu de la plus grande mine de cuivre du monde), Arturo Rivera (Alfredo Castro), un militaire qui a côtoyé le général Stark et, des décennies plus tard, est prêt à soulager sa conscience.

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Arturo accepte de témoigner (à charge contre le général Stark), incité à le faire par son épouse, Inés (Paulina Urrutia), une femme qui était, sous le régime de Pinochet, engagée en faveur d’une démocratisation du régime. Ainsi, selon la série, elle apparait dans une manifestation pacifique contre la torture (en 1985) qui est rapidement dispersée à coups de lance à eau. Le colonel faisait partie de ces officiers qui avaient des réserves sur les méthodes répressives employées, par exemple il était favorable à la restitution des corps des exécutés à leurs familles, au lieu de les enterrer discrètement dans le désert comme cela a été décidé.

Ecos del desierto est une minisérie édifiante, intense et constitue sans doute un visionnage essentiel pour les chiliens d’aujourd’hui, dans une société dont les blessures du passé ne sont toujours pas refermées. Elle a été saluée comme un parfait exemple de bonne télévision par certains critiques. Cependant, on peut avoir quelques réserves sur la forme, qui manque parfois de subtilité. Si les scènes de violence sont percutantes, la série peine à dépeindre avec conviction la vie de famille de Carmen: ses discussions avec Carlos Berger traitent essentiellement de politique et sont trop démonstratives, soulignant lourdement l’ affiliation idéologique du couple (une scène montre même l’avocate en train de chanter une berceuse à son bébé qui est… une version enfantine de L’internationale).

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Le quatrième épisode, très didactique et où abondent les images d’archives, m’a donné le sentiment d’être face à un documentaire déguisé en fiction. Mais difficile de blâmer Andrés Wood: la gravité des faits abordés, leur importance dans la conscience collective ne lui laissaient pas une marge de manœuvre suffisante pour lui permettre de romancer l’intrigue à sa guise. La minisérie, rythmée par une remarquable bande musicale (où figure Ángel Parra, un artiste de gauche qui fut interné sous Pinochet, mais aussi des chanteurs de la jeune génération comme Manuel Garcia) demeure cependant une œuvre puissante, une reconstitution diablement efficace dans sa dénonciation de la dictature. Plus efficace encore que le beau film documentaire de  Patricio Guzman, Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz, 2010), qui abordait aussi bien la vie des astronomes travaillant dans les observatoires du désert d’Atacama que la recherche obstinée par des fouilleurs amateurs des ossements des victimes de la « caravane de la mort ». Une productions de qualité, indispensable, tout comme cette minisérie, à la compréhension de l’histoire récente du Chili.

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