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Arabela

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Souvenez-vous: l’été dernier, j’ai présenté sur ce même blog une série fantastique tchèque extravagante, Neviditelní. Il semblerait que les fictions télé délirantes sont une spécialité de cette contrée car, bien avant cette série, des productions où soufflait un vent de folie y virent le jour. Examinons deux exemples particulièrement marquants, en commençant par Arabela: en 13 épisodes d’une demi-heure, c’est une réalisation de Václav Vorlíček, avec un scénario de Miloš Macourek (le duo a commis jadis de nombreuses comédies à succès). La série revisite de façon décapante l’univers des contes de fées.

Le point de départ est simple. Karel Majer (joué par Vladimír Mensík), un présentateur télé de programmes pour enfant, découvre un jour sur les lieux d’un tournage une clochette qui, une fois agitée, matérialise un magicien du monde des contes, Rumburak (Jirí Lábus), qui se propose d’exaucer le moindre de ses vœux. Lorsque Karel lui demande de lui apprendre à chasser, le mage le téléporte au pays des légendes et lui demande de viser un ours à la carabine. Malheureusement, le présentateur abat à la place, involontairement, le loup de l’histoire du petit chaperon rouge. Dès lors, Rumburak subit le courroux du roi Hyacint (Vlastimil Brodský), qui le déchoit de ses fonctions. Dès lors, le magicien n’aura de cesse de se venger de la famille royale, aidé par une sorcière malfaisante, qui confectionne pour lui une bague lui permettant de se métamorphoser à loisir et de transformer les autres êtres selon ses désirs, simplement en tournant l’anneau autour de son doigt.

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Rumburak a un plan ignoble: il se rend dans le monde réel et prend l’apparence du présentateur Karel. Il pirate son émission où sont contées des histoires merveilleuses et modifie les récits de façon grotesque: dans ces nouvelles versions, le petit chaperon rouge dévore mère-grand, les sept nains découvrent de la dynamite et font tout sauter dans le monde des fées, le prince charmant devient kleptomane et dérobe les bijoux et le diadème de la belle au bois dormant. Le roi Hyacint et ses proches sont affligés par ces légendes dénaturées, d’autant plus que les personnages du monde des contes doivent se conformer aux histoires qui leur sont consacrés et agir en conséquence. Sans oublier que cela a des conséquences néfastes sur les enfants du monde réel, qui commencent à mal se comporter, influencés par l’immoralité des contes modifiés. Hyacint, accompagné du magicien Vigo, un dignitaire imposant doté de moustaches en croc évoquant Dali (Jirí Sovák), ainsi que ses deux filles, les princesses Arabela (Jana Nagyová) et Xenie (Dagmar Patrasová), se rend dans le monde des humains pour punir Karel, qu’il croit responsable, et restaurer l’ordre ancien. Cependant, c’est compter sans Rumburak qui a d’autres ambitieux desseins: il veut épouser Arabela et prendre le contrôle du pays féérique, en exerçant un chantage sur le roi pour obtenir gain de cause.

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La famille royale possède aussi un lot de bagues magiques, qui sèmeront vite la confusion dans le monde réel. Le présentateur est transformé en un caniche parlant, prenant l’apparence de son chien Pajda. Tandis que la sorcière a pris les traits de la reine, mystifiant Hyacint, les enfants parviennent à dérober une bague et s’en donnent à cœur joie, ridiculisant les adultes en les changeant en êtres grotesques. L’intrigue s’emballe vite, les chassés-croisés entre monde réel et imaginaire se succèdent, les protagonistes cherchant à s’emparer des précieuses bagues et du pouvoir immense qu’elles procurent.

Toutes les fantaisies sont permises grâces à ces bijoux magiques et, si les péripéties de l’histoire font la part belle à l’imagination la plus débridée, il n’empêche que le scénario est remarquablement construit, avec de savoureux retournements de situation. Il y a aussi une romance, entre le fils de Karel Majer, Petr, un étudiant dans le domaine des télécommunications (joué par Vladimír Dlouhý) et Arabela. On trouve aussi des personnages secondaires marquants. Ainsi, miss Milerová, une prof de piano obsédée par la quête d’un mari docile (pour pouvoir ensuite régenter son foyer d’une main de fer),  met le grappin sur le démon Blekota, un comparse de Rumburak, à l’allure menaçante mais qui file doux en présence de cette femme autoritaire. On peut évoquer aussi Pekota, le chevalier sans tête, ou encore l’homme aux bras démesurément extensibles (qui a les mains baladeuses), sans oublier Mekota, le gnome aux yeux de marbre et Fousek, l’insaisissable gentleman cambrioleur.

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Bien des passages font preuve d’une inventivité réjouissante. Citons celui où Petr passe un examen oral pour devenir technicien à la télévision et où Arabela, transformée en mouche, lui susurre les réponses aux difficiles questions des examinateurs. Autre exemple: les démêlés drôlatiques du roi dans le monde réel. Privé de bague et de la possibilité de rejoindre son pays au moyen d’une cape magique, il est obligé de travailler comme ouvrier dans une usine chimique, causant de gros dégâts par sa maladresse, quand il ne se retrouve pas interné à l’asile après avoir déambulé en costume d’apparat, ceint de sa couronne.

L’épisode 7 développe une idée originale: la transformation radicale du pays des contes par Xenie, aidée de Peter. Xenie a une personnalité à l’opposé de celle de sa sœur, elle est têtue et capricieuse alors qu’Arabela est douce et bienveillante. la princesse maligne remodèle le pays enchanté en le modernisant à outrance. Les maisons en pain d’épice, les donjons, c’est démodé: il faut les remplacer par des bâtiments de verre et de béton. Elle crée des usines polluantes et provoque le mécontentement de l’esprit de l’eau en faisant déverser des déchets toxiques dans la rivière. Dans cet univers asphalté, aseptisé, rationalisé, la place de chacun est redistribuée: le petit chaperon rouge devient une employée des postes, les nymphes des bois se reconvertissent dans la vente de fringues, tandis que les sept nains rentrent du boulot en prenant le métro.  Gare aux mécontents: une foule en rébellion se voit illico transformée en parc automobile klaxonnant.

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L’épisode 8 va très loin dans l’exploitation du surnaturel. Honzík, le petit frère de Petr, et ses amis, soumettent le personnel de leur école à des métamorphoses spectaculaires, après avoir transformé leurs camarades en oies ou en nains de jardin. Un malheureux professeur qui voulait apprendre à ses élèves les cris des animaux se voit soudain doté de cordes vocales lui permettant d’imiter les animaux sauvages à la perfection, causant l’hilarité de la classe, avant d’être changé en Mickey Mouse géant, tandis que le dirlo devient une gigantesque chenille se muant vite en papillon. Les effets spéciaux sont parfois rudimentaires, mais sont souvent habilement réalisés, comme lors d’une séquence où Arabela et Petr se déplacent en voiture volante, la sustentation étant assurée par une valise magique. Bien des truquages sont étonnants, mais difficilement descriptibles, je vous laisse les découvrir. Il y a un aspect surréaliste dans cette série, une surenchère dans les manifestations incongrues de la magie qui est proprement stupéfiante.

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Ne vous fiez pas à la musique mièvre du générique: Arabela est une fiction qui ne se limite pas à un divertissement innocent à destination des marmots. Loin du classicisme des contes traditionnels, il en propose une relecture irrévérencieuse, pouvant être appréciée d’un public adulte. Le monde féérique est divisé en deux régions, celle des contes pour enfants et celle des histoires pour grands enfants. On trouve ainsi dans cette zone dédiée à l’imaginaire des adultes Fantomas (il joue un rôle prépondérant dans l’intrigue) ou encore le docteur Frankenstein, inventeur prolifique (il conçoit une version mécanique du loup de la fable, un automate multifonctions mais qui a parfois des ratés, comme lorsque sa voix robotique se dérègle pendant qu’il débite ses boniments au petit chaperon rouge). Le mélange entre mondes réels et fabuleux se double de l’entremêlement de différents registres de l’imaginaire, donnant une tonalité atypique à ce récit de fantasy, à l’instar de l’univers, certes moins foutraque, des comics de Bill Willingham (les albums de la série Fables, adaptés en jeu vidéo par Telltale Games sous le titre The Wolf Among us), pour évoquer une œuvre plus récente.

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Par moments, la série porte un regard caustique sur la société. Un personnage mineur, docteur en psychiatrie, qui cherche à tout prix à donner une explication rationnelle aux prodiges dont il est témoin dans le monde des humains, est dépeint comme un individu ridicule et borné. L’épisode 11, où la famille du roi se transforme en officiels du régime en costume militaire pour faire sortir Yacint de prison, se moque quelque peu des privilèges dont bénéficient les membres de la nomenklatura et de l’obséquiosité manifestée à leur égard. Dans les derniers épisodes, des protagonistes sont métamorphosés en statues, admirées par une critique d’art qui disserte sur leur symbolisme supposé: l’occasion de brocarder gentiment cette corporation. Enfin, lorsque Arabela finit par se marier dans notre monde, elle s’extasie devant des appareils ménagers qui lui sont offerts et se félicite de devenir une épouse ordinaire: le rôle  des contes de fées dans la perpétuation des normes sociales, comme la valorisation (à destination des jeunes filles qui les lisent) du modèle traditionnel du couple et de la femme mère au foyer, est ici mis en évidence. Mais ces considérations sont secondaires: Arabela est avant tout une réussite dans le domaine de la fantasy et peut séduire des téléspectateurs de tous âges, pour peu qu’ils aiment l’imaginaire le plus débridé.

Návštěvníci

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Filmée au début des années 80, cette série est tout aussi délirante que la précédente, cette fois dans le domaine de la science-fiction. En 15 épisodes d’une trentaine de minutes, elle a été réalisée par Jindřich Polák, qui a coécrit les épisodes avec Ota Hofman. La bande musicale est notable: composée par Karel Svodoba, elle comporte des nappes de synthé typique des créations de l’époque. Sous le titre Expédition Adam 84, la série a été diffusée en France, sur Antenne 2, en 1985. Le début de l’histoire se déroule en l’an 2484. Le cerveau électronique central alerte la population d’une grave menace: la destruction de la Terre par un astéroïde géocroiseur. Un académicien, le professeur Filip (Josef Bláha), entrevoit une solution en lisant la biographie d’un savant du XXe siècle, Adam Bernau, selon laquelle celui-ci aurait à 11 ans inscrit dans un cahier une formule utile pour déplacer les continents jusqu’à une planète d’accueil. Filip sélectionne une équipe pour voyager avec lui dans le passé et récupérer le cahier, censé avoir brûlé dans l’incendie de la maison du grand homme en devenir, futur prix Nobel.

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La mission menée par Filip est composée d’Emilia Fernandez (Dagmar Patrasová), spécialiste du langage des animaux, qui communique avec les dauphins, du docteur Jacques Michell (Jirí Novotný), un épidémiologiste spécialiste des maladies du passé et d’Emil Karas (Josef Dvorák), un ingénieur électronicien. Mais rien ne se passe comme prévu. Nos visiteurs du futur ont bien du mal à s’adapter aux usages du présent et risquent à de multiples reprises de trahir leur véritable identité, malgré une couverture soigneusement élaborée (ils sont censés être des agents de la voirie chargés de construire une route, trimballant pour cela un imposant théodolite). Ils ne cessent de commettre des bourdes: Filip se trompe de cahier, dérobant celui des devoirs scolaires d’Adam, Emilia est distraite de sa mission par une liaison avec un journaliste local, Petr (Jan Hartl), Jacques Michell fait un séjour à l’hôpital après avoir utilisé un solarisateur (une lampe du futur produisant une grande chaleur) qui a fait grimper sa température corporelle à 43°, Emil cause des dégâts en employant le transmetteur servant à communiquer avec les hommes du futur (provoquant par exemple l’assèchement d’un lac de la région en voulant utiliser l’engin lors d’une excursion en barque)…Leurs mésaventures sont nombreuses.

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La mission est rendue difficile par le comportement d’Adam Bernau (Viktor Král), un adolescent surdoué mais en apparence ordinaire, qui ne réalise pas l’importance de ses découvertes mathématiques. Une bonne partie des épisodes montre la mission de Filip suivant le gamin dans ses moindres déplacements (par exemple lors d’une soirée à la fête foraine ou pendant une visite scolaire du château fort de Karlstein) ou l’espionnant grâce à des caméras miniaturisées (placées sur son cartable ou le collier de son chien) en vue de mettre la main sur les équations qu’il griffonne à ses moments perdus. Les manigances d’un forain malhonnête, qui veut s’emparer de leurs liasses de billets, viennent encore compliquer les choses. Les péripéties de l’histoire relèvent souvent du comique de situation, plaçant constamment nos héros en fâcheuse posture. Ils finiront par être démasqués par le mentor d’Adam, Alois Drahoslav Drchlík (Vlastimil Brodský), un modeste ouvrier du bâtiment, amateur de bière et de parties de belote, doté d’une grande intelligence pratique et d’une solide culture technique. Un personnage attachant dont l’humilité contraste avec l’aspect visionnaire de ses découvertes scientifiques.

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Les premiers épisodes sont les plus spectaculaires. On y découvre la société du futur, un monde pacifié et géré par une intelligence artificielle omnisciente. L’art du passé y est toujours étudié, des jeux permettent aux hommes du XXVe siècle de se familiariser avec les peintures de Picasso, du douanier Rousseau ou encore de Léonard de Vinci. Un musée présente des objets pour eux d’une lointaine époque: une machine à coudre, un grand-bi, une partition de Claude Debussy… C’est une vision rétrofuturiste de l’avenir, n’excluant pas une certaine poésie.  On suit pas à pas les préparatifs de la mission. Une reconstitution dans les moindres détails de la maison d’Adam, à Kamenice, permet aux explorateurs de se familiariser avec les objets du monde actuel. Ils emportent pour leur mission une panoplie de gadgets high-tech: lunettes avec caméra intégrée capable de transmettre des vidéos et du son, parapluie pouvant se transformer en longue-vue et muni d’un dispositif pour concentrer les nuages et faire pleuvoir à volonté, désintégrateur d’objets sous forme de mallette, laser pour la découpe de précision ou encore un étrange produit en tube, le « nasper », qui une fois appliqué dans un plat, forme en quelques secondes une gelée tremblotante, base peu ragoutante de leur alimentation.

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Les visiteurs du futur voyagent dans le temps à l’aide d’un véhicule typique des années 80, la Lada Niva « California », un 4×4  tout terrain ici dans une version améliorée, à l’épreuve du feu et des balles, amphibie, capables de forer et de se déplacer sous terre. Une voiture improbable, de plus munie d’une fonction de pilotage automatique et à distance, par commande vocale et d’un brouilleur de numéro minéralogique. Mais malgré toute l’aide technique dont ils disposent, ce monde étrange du présent ne cesse de leur jouer des tours. Ils sont intrigués par le papier monnaie, comprenant mal que des billets plus petits peuvent valoir plus que des billets de format plus grand. Pire, on leur fournit pour leur mission des billets qui ne sont plus en usage depuis une centaine d’années. Ils ne savent pas comment se comporter avec cet argent. Ainsi, arrivés dans un hôtel miteux, ils calquent leur comportement sur les protagonistes d’un film contemporain où des millionnaires claquent leur fric dans des palaces et distribuent des billets au personnel avec prodigalité. Dans les couloirs de l’hôtel, Emil a une fâcheuse tendance à tomber dans les escaliers, peu habitué à ne plus circuler que sur des tapis roulants.

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Ils se rendent compte que les archéologues du futur se sont trompés à propos de l’usage de certains objets du présent: un simple jouet d’enfant sera pris pour une figurine vénérée lors d’un culte religieux, tandis que des machines à permanenter seront confondues avec des instruments primitifs de neurothérapie. La drôlerie de la série vient fréquemment de l’incongruité des réactions des membres de la mission, comme lors du passage où Jacques Michell fait preuve d’une singulière vision du romantisme en offrant à une infirmière dont il est épris, en guise de bouquet de fleurs, un assortiment de fougères. Filip est sans doute le personnage le plus comique, affichant constamment le plus grand sérieux et toujours en décalage  avec les gens du présent par son phrasé pompeux et son comportement emprunté.  En particulier, ses relations avec Milos, le directeur obséquieux de l’hôtel, sont cocasses, ce dernier venant fréquemment, par ses interventions intempestives, le retarder dans l’exécution de tâches de la plus haute importance pour le devenir de l’humanité.

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Návštěvníci  est une formidable comédie de science-fiction, riche en trouvailles insolites. Il s’agit, vous l’aurez compris, d’une SF hautement fantaisiste, loin des spéculations de la hard science. Le seul défaut de la série est selon moi le fait que l’intrigue patine pendant quelques épisodes: il y a un « ventre mou » au milieu, où la progression de l’histoire n’est qu’anecdotique. Cependant, le dernier épisode est excellent, avec une séquence d’anthologie où la Lada des visiteurs occasionne des dégâts considérables à Kamenice en surgissant du sous-sol à des emplacements intempestifs. La chute de l’histoire est élégante et pleine d’humour. On retiendra aussi la qualité de la distribution, aussi bien pour les rôles principaux que secondaires. C’est sans doute l’une des plus charmantes exploitations du thème du visiteur du futur à la télévision (je vous conseille aussi dans ce registre un téléfilm de la BBC datant de 1980, The Flipside of Dominick Hide, avec un Peter Firth juvénile dans le rôle titre, bien longtemps avant qu’il n’interprète le Harry Pearce de Spooks). Tout comme Arabela, cette série tchécoslovaque est hautement recommandable pour tous ceux qui ont conservés leur âme d’enfant.

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