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C’est l’adaptation d’un classique de la littérature chinoise, une œuvre écrite en 1947 par Qian Zhongshu et publiée en France il y a de cela 30 ans sous le titre La forteresse assiégée. Une fiction satirique dont l’action se déroule à la fin des années 1930 et pendant les années 40, lors de la guerre sino-japonaise, un conflit ici relégué au second plan. En 10 épisodes de près de 45 minutes, la série dirigée par Huang Shuqin narre les mésaventures de Fang Hongjian, un fumiste bardé de faux diplômes qui parvient brièvement à s’insérer dans le monde académique, doublé d’un séducteur malchanceux qui finit par subir les affres d’un mariage raté. La réalisation a un peu vieilli et l’image de qualité VHS est par moments très sombre, mais la qualité du casting et de la direction d’acteurs inspirée, tout comme la grande fidélité de la série au roman, font que ce programme est aujourd’hui encore tenu en haute estime dans son pays d’origine.

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Le premier épisode se déroule en 1937, sur un bateau de croisière, le Vicomte, qui venu des côtes européennes se dirige vers Shanghai. Fang Hongjian (Daoming Chen) est un jeune passager d’apparence élégante, censé avoir étudié dans de prestigieuses écoles, alors que ses titres universitaires ont en vérité été forgés par un faussaire irlandais basé à New York. Habillé à la dernière mode, il joue les gandins et courtise deux femmes qui effectuent le  même voyage que lui. L’une est une femme de mauvaise vie, miss Bao (Lili Ge), avec qui il a une brève liaison, mais qui se garde bien de lui révéler que son fiancé l’attend à destination. L’autre est une femme plus distinguée, mais aussi plus distante, qui ne cède pas de prime abord à ses tentatives de séduction: miss Su (Yuanyuan Li). L’ambiance  de cet épisode initial est résolument frivole, mais on saisit d’emblée la personnalité immature et inconstante du protagoniste principal. Parmi les passagers, outre des juifs qui fuient l’Europe, on trouve beaucoup de français. Si on entend des bribes de conversation dans la langue de Molière qui sont tout à fait crédibles, on  a droit à un bel anachronisme lorsque des croisiéristes entonnent en chœur Les Champs-Elysées de Joe Dassin!

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Les diplômes bidons, tel celui de l’université imaginaire de Criden, font illusion lorsque Fang débarque à Shanghai. Il a même droit à un article élogieux dans une feuille de chou locale. On lui déroule le tapis rouge et on l’invite à prononcer un discours sur l’apport de l’occident à la culture chinoise devant un public attentif. L’auditoire en ressort décontenancé lorsque Fang affirme que les contributions de l’Ouest à la nation sont essentiellement l’opium et la syphilis! Une assertion désinvolte bien dans son style, mais qui érode nettement son aura médiatique. Cependant, il trouve vite un travail dans un établissement bancaire grâce aux relations professionnelles de son oncle. Ses parents cherchent à le marier, mais il a du mal à trouver chaussure à son pied. Ainsi, on lui présente une fille de bonne famille dont il n’apprécie guère l’attitude soumise et compassée. Il préfère fréquenter miss Su, une chinoise aisée qui vit dans une demeure spacieuse d’inspiration coloniale, au comportement plus libéré. Le père de Fang approuve leur relation sans réserves. Ses conceptions du couple sont très traditionalistes: pour lui, un homme doit toujours épouser une femme de statut social inférieur (or; la prétendue supériorité de Fang lui vient de ses diplômes usurpés) et une divination est toujours requise au préalable d’ une union pour savoir si celle-ci sera heureuse.

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Miss Su fut une étudiante studieuse en France et, différence notable, son parcours universitaire brillant n’est pas du chiqué. Elle tombe amoureuse de Fang, mais alors qu’elle cherche à le séduire, celui-ci s’éloigne progressivement d’elle (refusant même de l’embrasser lors d’un rendez-vous romantique au clair de lune). Car dans le même temps, Fang a rencontré la sœur de miss Su, mademoiselle Tang Xiaofu (Lanya Shi). Il est attiré d’emblée par son innocence, sa naïveté juvénile et sa spontanéité. Elle semble mieux s’accorder à sa personnalité. Dès lors, il multiplie les maladresses en présence de Su, comme lors d’un dîner en présence d’un notable qui la courtise et se pique de poésie et où il se moque du texte d’un poème calligraphié sur un éventail, sans savoir qu’il a en réalité été composé par miss Su en personne. Autre bévue: lors d’une soirée en compagnie de professeurs de philosophie, il se ridiculise en buvant plus que de raison et en répondant à côté aux questions de ses interlocuteurs, au sujet d’un penseur occidental qu’il est censé connaître.

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Ce passage de la série, comme dans le roman, porte un regard caustique sur les milieux intellectuels. On y découvre un philosophe qui se prétend l’ami du logicien Bertrand Russell, alors qu’il a seulement eu un unique échange de courriers avec lui (ce qui ne l’empêche pas de pontifier et de se pousser du col). Fang rencontre bien des individus arrogants, à l’instar de Zhao Xinmei (Da Ying) qui deviendra par la suite son meilleur ami. Xinmei travaille dans une agence de presse mais vise un poste d’universitaire. C’est un prétendant de miss Su: il cherche à dévaloriser Fang aux yeux de cette dernière et le regarde constamment de haut. Mais notre antihéros va connaitre un cuisant échec: il rompt brutalement avec miss Su, mais ne parvient pas à conquérir Tang Xiaofu, qui le rejette car il ne correspond pas à son idéal (elle souhaite être le premier amour de son futur mari). Miss Su, de son côté, épouse un homme âgé qui a une situation, au grand dam de Zhao. C’est alors que celui-ci fraternise avec Fang, le considérant dès à présent comme son égal dans l’infortune sentimentale: curieux duo que le désabusement face à la versatilité de la gent féminine a fini par rapprocher l’un de l’autre.

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La structure de la série est calquée sur celle du roman avec des parties nettement distinctes. Après une première section dédiée aux mésaventures amoureuses de Fang, une seconde traite de son voyage en compagnie d’un groupe d’enseignants vers l’université de Sanlu, située dans une province reculée et de sa brève prise de fonctions dans cet établissement. Une troisième partie, beaucoup plus sombre que les précédentes, se concentre sur l’étude du mariage catastrophique dans lequel Fang s’est engagé. Si les thèmes abordés et le ton du récit varient, il y a une constante: les petites phrases distillées par la voix off, extraites du roman. Des commentaires qui ne manquent pas de sagacité, par exemple: « la femme est par nature un animal politique », « plus on est confus à sa lecture, meilleur est le poème » ou encore le proverbe français qui donne son titre à la fiction, « le mariage est comme une forteresse assiégée, ceux qui sont dehors veulent y entrer, ceux qui sont dedans veulent en sortir » . La série retranscrit aussi la manie de l’auteur pour les métaphores animalières, analogies du comportement humain où les oiseaux et les singes reviennent le plus souvent.

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La second volet de la série débute donc par l’obtention d’un poste d’enseignant à l’université de Sanlu, qui se trouve dans la province de Ji’an. Zhao Xinmei et quelques autres, promus à l’instar de Fang, l’accompagnent dans une laborieuse expédition vers le lieu de leur affectation, qui les amène à s’enfoncer à l’intérieur des terres, à traverser les étendues rurales arriérées du Hunan et à subir maintes épreuves: voyage dans des bus bondés, promiscuité du logement, nourriture avariée et pleine de vers, difficultés pour retirer de l’argent à la banque locale (qui exige qu’un tiers se porte garant pour notre groupe d’universitaires en vadrouille).  La description de ce voyage, qui s’étale sur deux épisodes, comporte bien quelques longueurs, mais ne manque pas de cocasserie. En particulier,  un personnage se distingue par sa propension au ridicule: l’éminent professeur Li Mei-Ting (joué par You Ge).

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Li Mei-Ting, d’allure guindée et affichant un air de respectabilité, a le chic pour se couvrir de ridicule, comme lorsqu’il emprunte une délicate ombrelle en papier pour se protéger d’une soudaine pluie battante ou lorsqu’il est surpris par ses collègues en train de manger des victuailles en suisse, pour éviter d’avoir à les partager. Il est foncièrement individualiste et, si ses initiatives se révèlent le plus souvent maladroites, il peut s’avérer d’une judicieuse roublard: il transporte dans ses bagages quantité de faux papiers d’identité pour pouvoir faire face à toutes les situations, ainsi que des médicaments de contrebande en provenance de l’occident, dissimulés dans un compartiment secret. Le personnage est présenté sous un jour sympathique, mais une fois qu’il a pris ses fonctions de chef instructeur à Sanlu, il se révèle inflexible, établissant avec sévérité un règlement instaurant une séparation stricte entre hommes et femmes, interdisant notamment aux professeurs célibataires d’instruire des étudiantes. Une mesure excessive qui ne manque pas de soulever un tollé.

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Les épisodes prenant place à Sanlu constituent une satire du milieu professoral. Gao Songnian dirige l’établissement en tentant de maintenir une bonne entente entre les enseignants, qui ont tendance à se dénigrer mutuellement en vue d’obtenir les postes les plus convoités. Ainsi, un professeur de langues vivantes, Liu Dongfang, met en doute les compétences de Han Xue-Yu (interprété par Yelu Gu), qui donne des cours d’Histoire. En réalité, comme Fang s’en aperçoit vite, ce dernier est comme lui un imposteur, diplômé de la pseudo université de Criden. Liu est parvenu à faire illusion pendant des années grâce à son aplomb et car personne n’a cherché à vérifier son CV. Cependant, Gao a des doutes à propos de Fang et ne lui propose qu’un poste de professeur associé, tout en lui promettant de prendre plus tard du galon et d’obtenir la chaire de philosophie. Le directeur affirme vouloir prendre pour modèle des établissements prestigieux comme Oxford ou Cambridge, mais la réalité est moins reluisante. Par manque de place, les enseignants et les étudiants doivent parfois cohabiter dans les mêmes dortoirs. Les coups bas sont monnaie courante: ainsi, Han cherche à miner la crédibilité de Fang en mettant en cause la qualité de ses cours, des élèves faisant office de mouchards lui ayant rapporté les lacunes de son enseignement.

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Zhao Xinmei a lui aussi une expérience difficile de Sanlu. Il est harcelé par Wang Chu-hou, une prof bigleuse qui a jeté son dévolu sur lui et use du moindre prétexte pour l’approcher et tenter de le séduire. Mais Zhao est plutôt attiré par la belle épouse d’un universitaire de renom. Surpris par Gao en sa compagnie alors qu’il lui fait la cour, il est bientôt contraint de démissionner et de quitter l’établissement. Fang finit aussi par être viré, non du fait de son incompétence, mais parce qu’un professeur jaloux a indiqué au directeur qu’il est possesseur d’un ouvrage subversif, un traité anglais sur le communisme. Ce sont des raisons politiques qui en définitive le font déchoir. Il apparait, à travers la description de ce microcosme, qu’un certain conformisme social et le fait d’avoir des opinions consensuelles comptait plus alors dans la réussite d’une carrière académique en Chine que d’être talentueux dans son domaine de prédilection. Une vision désabusée, mais la troisième partie de la série (les deux derniers épisodes) qui aborde le mariage, est plus encore connotée négativement.

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Sun Roujia, incarnée par Liping Lü, est une charmante jeune femme que Fang rencontre lors du périple devant l’amener à Sanlu. Elle doit y obtenir une modeste affectation d’enseignante d’anglais à temps partiel. Au premier abord, elle lui apparait sous un jour très favorable: elle est serviable, débrouillarde et d’une grande fraicheur d’esprit. Mais, lorsque plus tard il décide de l’épouser, il doit déchanter. Une fois en couple, elle devient invivable: elle prend la mouche face à toute remarque qui lui semble désobligeante, se révèle capricieuse et vindicative, sur le mode passif-agressif. Le fait que Fang peine alors à retrouver un emploi décent n’arrange pas les choses. Miss Sun, qui travaille dans une banque, gagne plus que son mari, ce qui est mal perçu par les parents rétrogrades de l’époux. De plus, elle fait mauvaise impression lors de sa visite à leur demeure, en ne se prosternant pas devant le portrait de l’empereur qui figure dans le vestibule, comme l’usage le prescrit.  Fang finit par être embauché dans le secteur journaliste, mais doit vite démissionner, par solidarité avec son employeur, qui désapprouve la mainmise des japonais sur la presse nationale, dont la liberté d’expression n’est plus qu’un vain mot. Sun Roujia, ainsi que ses parents, voient d’un mauvais œil le parcours chaotique du jeune homme et le considèrent comme un méprisable loser.

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Les relations exécrables de Fang avec sa belle-mère n’arrangent rien. Cette dernière est très suspicieuse à son égard, elle le soupçonne de maltraiter sa fille. Elle conseille à miss Sun de tenir son mari sous son contrôle et de ne pas être aux petits soins pour lui. Fang sombre dans la dépression, voyant son mariage prendre l’eau. Les plans le montrant cheminant seul dans les rues balayées par le vent de Shanghai illustrent la solitude pesante qu’il ressent. Un détail symbolise le dysfonctionnement du couple: la vieille horloge offerte par les parents de Fang, qui retarde de plusieurs minutes toutes les heures. Au début, les époux corrigeaient régulièrement l’instrument, mais ils ont fini par s’habituer et laissent les aiguilles indiquer un temps inexact, tout comme ils ne cherchent même plus à se rabibocher après leurs fréquentes disputes. Qian Zhongshu met dans la bouche de son antihéros des paroles bien acerbes: il affirme préférer la compagnie d’un chien à celle d’une femme, car l’animal est plus reconnaissant, affectueux et obéissant.

A travers le portrait d’un individu dans la marge, Wei Cheng décrit sur un ton caustique la pesanteur des relations sociales en Chine, le poids des traditions et la prépondérance du statut familial ainsi que de l’appartenance à un réseau relationnel sur les qualités intrinsèques de l’individu. Une vision critique qui a sans doute trouvé un écho chez nombre de lecteurs et de téléspectateurs chinois, expliquant la popularité jamais démentie de cette fiction dans son pays. La série, sans être parfaite (outre un anachronisme gênant pour nous français, l’intrigue progresse sur un rythme parfois bien nonchalant), présente un intérêt certain pour un occidental désireux d’avoir un aperçu des mœurs et des mentalités jadis en vigueur au sein du Céleste Empire, d’autant plus que le tout est agrémenté d’un humour réjouissant.

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