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Cette semaine, j’expérimente une formule un peu différente, qui pourra être renouvelée ultérieurement, en se penchant sur le parcours d’autres acteurs ou actrices. J’ai sélectionné, parmi les anciennes séries où joua Peter Capaldi, deux productions à mon sens particulièrement mémorables, tournées bien avant Doctor Who, The Thick of it ou The Field of Blood. Ces deux miniséries sont des adaptations d’œuvres littéraires et ont pour autre point commun d’être des récits de mystère, où le fin mot de l’intrigue n’est révélé que dans les toutes dernières minutes. D’autres choix auraient été possibles; comme la série de détective Chandler & Co où Capaldi interprète un spécialiste des dispositifs électroniques d’écoute qui épaule un duo d’enquêtrices intrépides (une fiction classique mais avec des scripts de bonne tenue) ou encore The Secret Agent, une honnête adaptation d’un roman d’aventure de Joseph Conrad. Cependant, Mr. Wakefield’s Crusade et The Crow Road se distinguent par leur caractère original et difficilement prévisible. Examinons les par ordre chronologique.

Mr. Wakefield’s Crusade

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Je n’ai pas lu le roman dont a été tirée cette minisérie en 3 épisodes (de 45 minutes) produite par la BBC, mais une chose est sûr: après l’avoir visionnée, il me hâte de découvrir l’œuvre de la galloise Bernice Rubens. En effet, cette adaptation réalisée par Angela Pope est délectable, typiquement british de par l’excentricité de ses personnages, et dotée d’une chute inattendue (bien que des indices aient été soigneusement disséminés au fil des épisodes, donnant une chance au spectateur attentif de résoudre le puzzle).

Peter Capaldi incarne le rôle principal: Luke Wakefield est un riche oisif qui se considère comme un raté. Sa naissance a été une déception pour ses parents, qui souhaitaient avoir une fille. Son parcours scolaire et professionnel est un fiasco. Son mariage s’est soldé par un divorce, son épouse bisexuelle l’ayant quitté pour aller vivre en Australie avec une femme. Mais Luke est millionnaire, depuis qu’il a hérité de la fortune de sa mère, et vit dans un luxueux appartement d’une propriété de grand standing près de Regent’s Park. C’est un solitaire au tempérament égocentrique. Il éprouve des difficultés pour communiquer avec autrui de façon naturelle et il a donc peu d’amis. Un jour, lors d’une visite au bureau de poste près de chez lui, il est témoin de l’effondrement d’un homme dans la file d’attente, terrassé par une crise cardiaque, une enveloppe serrée dans la main. Wakefield subtilise la missive et ne résiste pas à la tentation de l’ouvrir une fois revenu chez lui.

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Le défunt, un dénommé Sebastian Firbank, s’adresse dans la lettre à une certaine Marion, affirmant avoir commis envers elle « un acte monstrueux ». Ces propos étranges enflamment l’imagination de notre oisif, qui se persuade que cette femme a été assassinée par ce Sebastian, une thèse que semble accréditer pour lui la découverte faite peu après d’un corps non identifié à Wimbledon Common, qu’il apprend en regardant le journal télévisé. Dès lors, rien ne saurait arrêter Luke dans sa croisade pour découvrir ce qui s’est tramé autour du mystérieux Firbank. Cette quête devient pour lui une véritable obsession. Il perçoit un allié en la personne du portier de sa propriété (Richard Griffiths), un employé débonnaire qui se réjouit de la présence parmi les résidents  de ce singulier individu, dont le comportement baroque tranche avec l’ennuyeuse mondanité des gens qu’il fréquente quotidiennement. Ce portier (dont le nom n’est jamais précisé), qui s’amuse à ses dépens, lui apprend à utiliser le téléphone de façon à programmer un appel vers son propre récepteur. Wakefield, qui a une tendance marquée à l’affabulation, s’invente bientôt une petite amie imaginaire, Sandra, qui lui téléphonerait régulièrement (il a bien rencontré une Sandra, brièvement, mais rien ne s’est passé entre eux). Il finit même par se persuader de la réalité de sa liaison, la recherchant vainement dans la rue suite à un rendez-vous fictif qu’il s’est lui-même fixé.

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Luke est schizophrène, il a la manie de se parler à lui-même: bref, il est un peu barge. Mais ça ne l’empêche pas de mener rondement son enquête: il prend contact avec Richard (joué par Michael Maloney), un peintre et marchand d’art qui fut un ami proche de Sebastian. Un individu ténébreux qui semble dissimuler de lourds secrets et détient l’ensemble de la correspondance passée du défunt. Luke parvient à s’en emparer lors d’une visite au domicile de Richard, opérée sous une fausse identité en l’absence de ce dernier. Le passé épistolaire de Sebastian renforce ses soupçons. Dans l’une des lettres, Firbank affirme sans détours avoir tué sa femme Marion. Les folles hypothèses se bousculent dans l’esprit enfiévré de Wakefield, qui songe bientôt à une complicité entre Sebastian et Richard. Notre enquêteur en herbe est pour le moins borderline: Lorsque son ex-épouse Connie (Mossie Smith) lui rend une visite inopinée, il la jette dehors sans ménagement et déchire ses photos la représentant dans la foulée, furieux qu’elle vienne le déranger pendant ce qu’il considère comme une croisade personnelle de la plus haute importance, un moyen pour lui de s’accomplir enfin dans une entreprise valorisante, de retrouver une certaine estime de soi.

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Guidé par le dévoilement progressif de la teneur des missives, Luke poursuit son enquête, visitant un bordel pour obtenir des renseignement sur feu Mr. Firbank (on s’aperçoit à cette occasion que l’intimité avec la gent féminine lui cause une certaine gêne) ou se rendant au Pays de Galles sur les traces d’un peintre décédé du nom de Brian Masters (il pense que Sebastian l’a assassiné pour le réduire au silence), toujours en employant la vaste panoplie de postiches à sa disposition lui permettant d’endosser moult identités d’emprunt. Parfois, la paranoïa le guette, il croit qu’on veut intenter à sa vie et rassemble tout un arsenal de couteaux de cuisine pour faire face à la supposée menace qui pèse sur lui. Le personnage est lunatique, instable, par moments inquiétant, comme lorsqu’il reçoit une dame (interprétée par Pam Ferris) qui a répondu à son annonce parue dans les journaux pour retrouver Marion Firbank, mais qui n’est qu’une homonyme de la femme recherchée: importuné par ses incessantes réclamations en vue d’obtenir la récompense financière promise par l’annonce, il la menace avec un couteau à découper. Mais au fond, il est inoffensif, il cherche surtout à tromper son ennui et à oublier l’insignifiance  de sa propre existence, en voulant devenir l’homme qui a résolu brillamment l’affaire Sebastian Firbank.

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Mr. Wakefield’s Crusade contient sans doute une des meilleures prestations de Peter Capaldi, le personnage excentrique et excessif qu’il y interprète semblant taillé sur mesure pour lui. Le scénario est le point fort de la minisérie, habilement construit et comportant des éléments de misdirection pour égarer le téléspectateur et mieux le surprendre lors des révélations finales, qui projettent un nouvel éclairage sur la succession des évènements passés. On peut donc savourer tout autant la fiction en la visionnant une seconde fois, une démarche qui permet de reconsidérer les pièces du puzzle à la lumière de ce que l’on sait désormais. D’autre part, la réalisation est supérieure à la moyenne des productions de la BBC du début des années 90, la caméra dynamique donnant un caractère enlevé à l’ensemble, tandis que le générique décalé imitant la graphie des parchemins enluminés médiévaux  ne manque pas d’originalité. Surtout, l’atmosphère singulière de cette histoire rappelle les polars psychologiques d’un maître de l’étrange,  John Franklin Bardin, et en particulier Qui veut la peau de Philip Banter ? Ceux qui aiment les fictions policières de ce type, anticonformistes et insolites, devraient trouver cette minisérie à leur convenance.

The Crow Road

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Iain Banks est surtout connu en France pour ses romans de science-fiction, en particulier le cycle de la Culture. Mais il est également l’auteur d’œuvres de littérature générale réputées dans les pays anglo-saxons, parmi lesquelles The Crow Road, une histoire à mi-chemin entre le récit initiatique et l’énigme policière. On peut se demander pourquoi les écrits hors SF de Banks, malgré leurs qualités, n’ont pas été édités dans notre pays. Peut-être est-ce dû au cloisonnement strict entre littérature générale et littérature de genre qui prévaut encore aujourd’hui et à la manie de vouloir faire entrer les auteurs dans des cases, de nier le fait qu’ils ne puissent pas être catégorisés facilement. Cette adaptation sérielle en 4 parties de près d’une heure, par Bryan Elsley (le showrunner de Skins), fidèle au roman (même si le contexte de celui-ci, la guerre du Golfe et les dernières années du tatchérisme, est beaucoup moins présent), est une fiction introspective et mystérieuse, non linéaire et agencée avec habileté, prenant place dans les majestueux décors du littoral écossais.

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C’est l’histoire d’une famille, les McHoan, vivant dans la région d’Argyll. Lors du premier épisode, le personnage principal et narrateur, Prentice (Joseph McFadden), qui poursuit ses études à l’université, retourne chez lui pour assister à l’enterrement de sa grand-mère, une femme à laquelle il était attaché, appréciant sa personnalité fantasque (ainsi, même à un âge avancé, elle avait l’habitude de grimper aux arbres). Elle est décédée dans des circonstances improbables, en faisant une chute mortelle depuis les hauteurs du manoir familial, en brisant au passage la verrière de la véranda. De plus, un incident survient au crématorium, où son pacemaker explose, laissé par inadvertance dans sa dépouille par son médecin, qui meurt d’une crise cardiaque en constatant son erreur. En fait, l’histoire récente des McHoan semble n’être qu’une suite de drames étranges. Prentice s’interroge sur la mystérieuse disparition de son oncle Rory (Peter Capaldi), un motard à la personnalité insaisissable, un écrivain amateur auteur d’un roman à clef censé contenir des révélations sur d’inavouables secrets de famille.

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Prentice a une liaison avec celle qui fut la petite amie de Rory, Janice (Patricia Kerrigan). Il récupère chez elle des documents lui ayant appartenu, dont des fragments de son roman, qui porte le titre éponyme « The Crow Road », contenus sur des disquettes 5 pouces 1/4 lisibles sur des unités informatiques obsolètes (même pour l’époque) datant des années 80. Cette « route des corbeaux » est une expression imagée signifiant simplement la mort. Dans son récit, Rory revient sur la mort inexpliquée de la tante de Prentice, épouse de son oncle Fergus Urvill, lors d’un accident automobile à la cause non élucidée, livrant par bribes des indices troubles. Prentice se demande si Rory a fui une vérité trop difficile à supporter ou si il a été réduit au silence par un assassin. C’est un adolescent mal dans sa peau, qui recherche le sens de l’existence et se demande si le destin existe vraiment et si tout peut avoir une explication rationnelle en ce bas monde. Par ailleurs, il est jaloux de son grand frère Lewis, qui a épousé celle dont il était secrètement amoureux, sa cousine éloignée Verity (Simone Bendix).

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Le récit navigue entre le présent et le passé, multiplie les flashbacks sur l’enfance de Prentice et de Rory (ce dernier ayant consigné des évènements traumatiques de sa jeunesse comme lorsqu’il a été battu par un camarade de jeux ou encore le jour où il a été secouru d’une grange en proie aux flammes), construisant par petites touches un portrait de cet oncle si difficile à cerner. A cela s’ajoutent des réminiscences de discussions entre Prentice et ses proches. Son père, Kenneth (Bill Paterson) est un pur rationaliste qui lui affirme que l’homme n’est pas au centre de l’univers et que l’au-delà n’existe pas. Prentice se souvient que ce même père, aujourd’hui auteur à succès de contes pour enfants, aimait autrefois lui narrer des légendes celtiques (il prétendait même que l’essentiel de ce qu’un homme laisse sur Terre est constitué par les histoires qu’il transmet aux générations futures) et le contraste avec la vision désenchantée du monde qu’il professe n’en est que plus flagrante pour lui. Ce père qu’il peine à comprendre disparait à son tour lors d’un stupide accident, frappé par la foudre après avoir grimpé sur le faîte de son manoir, en étant éméché au retour d’une soirée bien arrosée. La personnalité de Kenneth semble diamétralement opposée à celle de l’autre oncle de Prentice, Hamish (Paul Young), très croyant et qui pratique avec dévotion le culte anglican à sa manière non orthodoxe.

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Hamish croit à la prédestination et aux manifestations sur terre de la puissance divine. Sa conception de la vie est moins ambigüe que celle de l’autre oncle de Prentice, Fergus (David Robb), le gérant d’une verrerie à la pointe de la recherche sur les propriétés des matériaux, un scientifique pourtant non dénue de ferveur religieuse, qui tire fierté d’avoir confectionné un magnifique vitrail représentant l’arrivée du Christ à Jérusalem. Le jeune homme se souvient aussi d’une discussion avec Rory, qui lui a confié qu’il est sage d’admettre que l’on ne peut tout expliquer, qu’à l’instar des cercles de mégalithes dont la fonction réelle reste mystérieuses pour nos contemporains, il convient de faire preuve d’humilité et d’admettre l’étendue de notre ignorance. Prentice, confronté à ces philosophies de vie contradictoires, trouve chez son amie d’enfance, Ashley (Valerie Edmond), quelqu’un à qui confier ses états d’âme. De plus, cette dernière, qui exerce le métier d’informaticienne, lui répare de vieux ordis lui permettant de lire les disquettes obsolètes de Rory et participe activement à l’enquête qu’il mène pour éclaircir les zones d’ombre du passé.

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Les indices sont ténus. Quel rôle a joué le passage secret donnant accès aux combles du manoir? Les boîtes d’allumettes en provenance de contrées lointaines, reçues par Kenneth qui en fait la collection  (il est féru de  philuménie) ont-elles vraiment été envoyées par Rory ou par un tiers pour faire croire qu’il est encore en vie? Finalement, la série fournit une explication satisfaisante aux mystères de la famille McHoan, tous les éléments s’emboîtent parfaitement, même si certains faits secondaires restent nimbés d’un voile équivoque, laissant au téléspectateur un certaine latitude d’interprétation. The Crow Road raconte une histoire policière assez classique en définitive, mais d’une façon non conventionnelle, sous la forme d’un récit à tiroirs, et se double d’une réflexion ontologique. Rory est indiscutablement un personnage singulier dans la filmographie de Peter Capaldi: il tient une place centrale dans l’intrigue et pourtant il y brille le plus souvent par son absence, n’étant dépeint qu’au travers des visions subjectives de ceux qui l’ont jadis côtoyé. La minisérie, qui s’adresse à un public attentif et porté sur la réflexion psychologique, est en tout cas un exemple réussi de polar métaphysique.

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