Mots-clefs

, , , , , , , , , ,

ujanA

A nouveau une destination inédite sur Tant de saisons: le Bangladesh, avec une série qui semble être passée sous le radar dans nos contrées. La première saison date de 2014 et pourtant je n’ai appris son existence que récemment. En tout, il existe 3 saisons (chaque épisode durant moins de 25 minutes) que l’on peut visionner sur YouTube, avec pour les 2 premières saisons des sous-titres en anglais. Diffusée initialement par la chaîne bangladeshi BTV, c’est une fiction produite par BBC Media Action, organisme international caritatif qui milite pour la réduction de la pauvreté et l’amélioration de la santé des populations défavorisées de par le monde, et plus spécifiquement par BBC Agomoni (le département de cette société humanitaire dédié au développement sanitaire du Bangladesh). En dépeignant le quotidien d’une communauté rurale en bordure du golfe du Bengale, l’objectif de la série est de sensibiliser les téléspectateurs à la préoccupante condition des femmes dans les campagnes, souvent mariées trop jeunes et qui éprouvent des difficultés pour accoucher dans les meilleures conditions. Le programme, écrit et réalisé par Giasuddin Selim (en collaboration avec Bashar Georgis et avec l’aide d’une consultante qui a déjà travaillé pour la série britannique Call the Midwife, la sage-femme Terri Coates) a aussi été projeté dans des villages reculés de cet État du delta du Gange, où il a connu un succès d’audience considérable.

ujan17

La première saison compte 16 épisodes et se déroule dans un village agricole de l’intérieur des terres, en bordure du fleuve. Au centre de l’intrigue, il y a deux jeunes sœurs, Jasmin et Anika (jouée par Orchita Sporshia), qui se marient avec deux frères d’une autre famille, Arif (Chanchal Chowdhury) et Halim (Shamol Mawla). Anika revient dans sa région natale après avoir poursuivi des études en sciences sociales. Dès son arrivée, Arif, qui s’occupe du transport des bagages des passagers qui débarquent des navires fluviaux, tombe sous son charme et veut l’épouser. Anika voudrait poursuivre ses études avant de consentir à une union, mais est poussée par son entourage à obtempérer. De son côté, Jasmin est amoureuse d’Halim et souhaite s’unir à lui au plus vite, or la tradition veut que le grand frère se marie avant son cadet. De plus, Anika doit obéissance à ses parents, qui souhaitent eux aussi qu’elle se marie de suite. La série met en évidence le respect dû aux anciens dans ce pays et l’autorité sans partage qu’ils exercent sur leur progéniture (en particulier, le fait que les mères ont la haute main sur les questions familiales et matrimoniales). La cohabitation entre Anika et sa belle-mère sera difficile, cette dernière, au contraire de sa belle-fille plus émancipée, étant pour le respect scrupuleux des coutumes.

ujan22

Ainsi, la belle-mère affirme qu’à la maison, les hommes doivent prendre leur repas avant les femmes. Elle ordonne à Anika de mettre un voile lorsqu’elle se promène dans le village (elle ne plaisante pas avec les préceptes religieux, bien que sa dévotion n’est guère visible au fil de la série). Elle se scandalise lorsque la jeune fille appelle son mari par son prénom en présence de la belle-famille, une marque de familiarité inacceptable pour elle. Elle affirme qu’une épouse doit s’occuper en priorité des travaux domestiques. Anika est exaspérée par ces injonctions répétées, elle tient tête à sa belle-mère, réaffirmant sa volonté de partir à la capitale Dhaka pour y poursuivre son cursus, encourant par conséquent la menace d’être rejetée par ses géniteurs si elle ne se résout pas à filer droit. Elle a aussi des relations tumultueuses avec Arif. Ce dernier gagne péniblement sa vie: outre son activité de portefaix, il gère une petite épicerie avec son ami Rashid (Anowarul Haque) et vend le produit de sa pêche (dont les imposants poissons appelés panga qui pullulent dans le fleuve). Pour arrondir leurs fins de mois, Arif et Rashid participent en cachette à des jeux d’argent, ce qui est très mal vu par leur parentèle.

ujan12

La situation du couple se tend lorsqu’ Anika, en visite à Dhaka (dans le district de Paltan), surprend Arif avec une autre femme. Elle décide alors de vivre séparément et annonce qu’elle souhaite divorcer, au grand dam de ses proches les plus traditionalistes. Si elle est dans son droit, la belle-famille ne la croit pas: pire, on l’accuse d’avoir dérobé des bijoux dans leur demeure. Pour survivre, elle s’exténue au travail, alors même qu’elle est enceinte et devrait se ménager. De plus, elle s’alimente insuffisamment, mettant en danger sa santé et celle de son futur enfant. Contrairement à Anika, sa sœur Jasmin parvient à s’attirer les bonnes grâces de la belle-mère. Elle est plus conciliante, même si ce n’est qu’une façade: Halim, mécontent de ne pas avoir encore de descendance, la somme de tomber enceinte sous peine d’être répudiée (avant de revenir à une attitude plus amène) et, pour ne plus être harcelée, elle fait croire à son entourage qu’elle va avoir un bébé. Sa belle-mère lui confie de l’argent de la part d’ Arif  pour subvenir aux besoins d’ Anika, c’est donc Jasmin qui tient les cordons de la bourse: une marque indéniable de confiance envers elle.

ujan11

Il y a d’autres personnages notables dans cette première saison. Par exemple, Sultan (Fazlur Rahman Babu), le patron inflexible d’une manufacture textiles. Un homme autoritaire, qui ne supporte pas que l’on contrarie ses desseins. Dans le village, c’est de loin le plus riche (il circule en moto alors que les autres se contentent des rickshaws ou de leur bicyclette) et il fait la pluie et le beau temps en distribuant ses takas (la monnaie du Bangladesh) à ceux qui servent ses intérêts. Il exige de ses employées un rythme de travail élevé, même si le burnout conduit certaines à l’hôpital. Sultan a hérité de la fortune de son père, qui n’a rien laissé à son jeune frère Shahzada (joué par Jisan). Ce dernier veut épouser une très jeune fille, Mou (Marufa Akter Jui), mais son frère s’y oppose car elle est de rang social inférieur, le père de Mou étant simple batelier. Le comportement de Shahzada, qui refuse de partir étudier à l’étranger et mène une vie dissipée, irrite Sultan qui menace de lui couper les vivres.  Ce dernier veut par ailleurs que son frère épouse Shila, une fille de bonne famille, une union intéressante pour lui sur un plan purement financier.

ujan19

Sultan cherche également à écarter Mou, arrangeant son mariage avec un modeste planteur de maïs. La jeune fille ne veut pas d’un mariage de raison, mais finit par y consentir. Cependant, elle est très jeune et son sort émeut l’oncle Mahmat, un homme instruit qui exerce la profession d’enseignant: comparant la relation entre Mou et Shahzada à l’histoire de Chandi Dash et Rojokini (la version locale de Roméo et Juliette), il s’oppose à ce mariage précoce pour la fille, intervenant lors de la cérémonie pour déclarer l’union illégale.  Mou, dont le tempérament est proche de celui d’ Anika, se lie d’amitié avec elle lorsqu’elle est amenée à la côtoyer à la fabrique textile où elles ont toutes deux été embauchées. Shila, de son côté, voit bien que Shahzada tient plus à Mou qu’à elle et lui conseille d’écouter son cœur, même si elle doit pâtir de mesures de rétorsion pécuniaires de la part du notable local. Mais l’histoire du frère de Sultan connaitra une issue malheureuse, contrairement au parcours de son ami Rashid, qui vit en harmonie avec sa femme Lata (Sadika Swarna).

ujan14

Lorsque Lata attend un bébé, elle se rend régulièrement dans un établissement (mis en place par le ministère de la santé et de la famille)  où on lui fait un check-up pour contrôler si la grossesse se déroule bien. La série met l’accent sur la nécessité pour les femmes d’aller dans un tel centre pour des consultations fréquentes. Lata n’hésite pas à y confier ses inquiétudes à un médecin, lorsqu’elle apprend que la sage-femme du village n’a pu éviter récemment le décès d’une mère pendant un accouchement difficile. L’épisode 15 est celui où est filmé l’accouchement de Lata (une première à la télévision du Bangladesh) et où des conseils lui sont prodigués par le personnel médical, comme de privilégier le lait maternel pour alimenter le bébé. Rashid est donc heureux en couple, mais son père Bacchu  lui cause du souci: il est au chômage, porté sur la boisson et vit de mendicité (il demande régulièrement de l’argent à son propre fils). Bacchu est dans le collimateur de Sultan, car il raille son autorité. Il cherche à torpiller son projet de marier Mou à un cultivateur en faisant courir une rumeur sur la supposée bigamie de ce dernier.

ujan23

Je n’ai fait qu’évoquer les intrigues impliquant les principaux personnages, mais la fiction montre la vie du village dans sa globalité, la réalisation techniquement irréprochable et léchée sur le plan esthétique rendant le visionnage très agréable. C’est une série reposante, déroulant son scénario sur un rythme nonchalant, pour aboutir à une conclusion poignante. Le professionnalisme se retrouve aussi dans le casting, dont les performances sonnent juste. Surtout, pour nous occidentaux, Ujan Ganger Nayia est l’occasion d’avoir un aperçu sur les modes de vie du Bangladesh rural. On nous montre la vente du poisson à la criée, où les prix ont tendance à vite grimper, ainsi que le travail des artisans, tels les forgerons ou les tisserands (la confection des textiles se faisant à l’aide de rouet traditionnels ressemblant à des roues de vélo). On découvre les techniques d’impression des tissus, comme le batik décoré à la cire à l’aide de tampons de bois ou de cuivre artistement sculptés, ainsi que la confection des kanthas (couvertures brodées fabriquées à partir de saris usagés). On entrevoit les cours scolaires, où on enseigne l’œuvre littéraire de Tagore (notoirement hostile au mariage des mineures) et on assiste à la négociation de la dot (plus souvent en nature, sous forme de riz ou de bétail).

ujan29

C’est aussi une série qui aiguise l’appétit. On y voit différentes spécialités, comme le jalebi, une sucrerie frite additionnée de sirop de sucre, le mishti doi (yaourt parfumé à la cardamome), le bhuna (préparation de curry, herbes et tomates servie avec le poisson)  ou encore le pakora, un beignet de légumes ou de pommes de terres. Enfin, une scène nous montre le mariage traditionnel, en particulier la cérémonie gaye holud, marquée par des rituels précis: les invités doivent payer pour y assister et être vêtus de teintes bariolées, de la pâte de curcuma est appliquée sur le visage du promis, tandis que sa future épouse fait l’objet d’un ondoiement à l’eau sacrée du Gange. L’homme à marier arrive sur place avec ses proches, en tenant devant sa bouche un mouchoir. Tous ces éléments qui font couleur locale renforcent l’immersion du spectateur dans la fiction et contribuent au succès de cette première saison.

La seconde saison, diffusée en 2015, ne compte que 10 épisodes. Plus ramassée, elle développe une intrigue plus nerveuse, mais qui laisse bien des points en suspens, qui trouveront sans doute leur conclusion lors de la troisième saison.  Le cadre est différent: un port de pêche situé au sud de Chittagong, Cox’s bazar, un lieu idyllique où l’on trouve une des plus vastes plages du monde, bordée par la forêt de Jhau Bon, et où navigue une embarcation emblématique, le « bateau lune » (dont la courbure caractéristique facilite le franchissement d’une passe sablonneuse à quelques encablures du rivage).

ujan2

Je n’ai pas trouvé de précisions concernant les acteurs de la distribution, mais celle-ci est toujours de qualité homogène. Anika est à nouveau au centre de l’histoire: elle travaille désormais dans le milieu médical, pour une ONG dont l’objectif est d’aider les femmes à vivre au mieux leur grossesse. Elle fait la connaissance du docteur Naim, un médecin dévoué hanté par la mort de sa sœur survenue à la fleur de l’âge.  Autre personnage prépondérant de la saison, Ismail, un employé de l’entreprise de pêche locale, en conflit avec son patron Mokhles, un homme sanguin et peu scrupuleux. Ismail n’a pas assez d’argent pour subvenir aux siens et est forcé de voler pour joindre les deux bouts, suscitant l’indignation de son épouse. Lui et son collègue Moti dérobent des bidons de diesel (le carburant des bateaux à moteur). Le scénario est nébuleux: il est question de mystérieux trafics opérés de nuit dans le golfe du Bengale , d’un louche barbu, probable membre de la pègre, de connivence avec Mokhles (surveillé par Naim, qui l’a surpris commettant un acte délictueux) et de la grossesse hors mariage de Deepa, la fille de Mokhles. C’est clairement une saison de transition, on ne saisit pas tous les tenants et aboutissants et le dernier épisode semble bien précipité, mais la série conserve ses atouts pédagogiques.

ujan5

Ainsi, les épisodes témoignent de la dureté de l’existence des marins pêcheurs. Exploités par leur patron qui leur alloue des salaires dérisoires, ils doivent affronter des eaux traîtresses, disparaissant parfois en mer ou revenant mutilés après avoir essuyé une soudaine tempête (les typhons sont fréquents dans les parages). Le travail à la fabrique de pains de glace (utilisés, une fois pilés, pour la conservation des poissons) est pour eux exténuant et leur rapporte encore moins de taccas. Outre cet aspect social, la série se concentre sur des problématiques médicales. Anika incite les femmes enceintes à abandonner des pratiques coutumières, comme l’utilisation de talismans, le fait de réchauffer le corps du bébé au moyen d’argile chaud ou de sustenter le nourrisson avec du miel en remplacement du colostrum. Elle recommande aux sages-femmes de stériliser les instruments de l’accouchement, en les trempant dans de l’eau en ébullition (avec des grains de riz qui indiqueront, une fois cuits, le moment où les outils seront prêts à l’emploi). La jeune femme est motivée, mais se heurte à quelques résistances au sein de la population, qui rechigne à lui faire confiance et ne suit pas toujours ce qu’elle préconise (des futures parturientes refusent d’être auscultées par des hommes ou affirment qu’elles n’ont pas assez d’argent pour se rendre à l’hôpital, sans compter le fait que certains dignitaires religieux les dissuadent de recourir à des soins).

ujan3

On espère que des sous-titres pour la troisième saison seront bientôt proposés, car c’est une série de belle qualité, certes didactique comme souvent concernant les programmes financés par des organismes anglo-saxons à destination des pays émergents (sur ce même blog, j’ai déjà présenté des séries cambodgiennes qui illustraient ce point, Airwaves et Saving Seca). La fiction est ici un moyen de faciliter l’adhésion des téléspectatrices au message véhiculé, à savoir la nécessité de suivre les recommandations médicales favorisant l’eutocie (la normalité d’un accouchement) et la survie des nourrissons (un sujet qui tient à cœur le gouvernement du Bangladesh, qui communique activement pour promouvoir l’allaitement maternel, dans un pays où la mortalité infantile est très élevée). Même si je ne fais pas partie de la cible visée par les concepteurs du projet,  Ujan Ganger Nayia m’a intéressé pour la fenêtre ouverte que la série offre sur un monde pur nous lointain, pour son aspect informatif et le soin apporté à l’écriture du scénario (surtout en première saison). Une fois de plus: vive les séries du monde!

Captures d’écran ci-dessous: l’impression des tissus au moyen d’un tampon et les fameux « bateaux lune ».

ujan18

ujan13

Publicités