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Il y a quelques années, j’ai assisté aux projections d’un festival du cinéma italien où j’ai eu l’occasion de voir le film du même titre qui inspira la série. Je dois dire que c’était loin d’être la bobine la plus marquante de la sélection, malgré quelques passages très drôles. Heureusement, cette nouvelle mouture sérielle est plus réussie. Il s’agit toujours d’une création de Pif (diminutif de Pierfrancesco Diliberto, un fameux acteur et réalisateur italien), même si cette fois il est uniquement scénariste, le réalisateur étant Luca Rubuoli (connu entre autres pour la minisérie Grand Hotel). Cette première saison, une production de Rai 1, comporte 12 épisodes d’environ 50 minutes (une seconde saison doit être diffusée courant 2017). L’histoire se passe à Palerme, à la fin des années 70, où l’on suit la vie tumultueuse d’une famille de la classe moyenne, les Giammarresi, dont les membres se trouvent mêlés, bien malgré eux, aux agissements de la mafia sicilienne. Il s’agit d’un récit partiellement autobiographique, où le narrateur en voix off n’est autre que Pif, qui alterne ici pure fiction et souvenirs d’une enfance palermitaine.

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La mafia a été abordée nombre de fois à la télé italienne (sans parler du cinéma), mais ici l’approche est particulière: c’est une tragicomédie qui repose sur un équilibre subtil entre légèreté et gravité, les intrigues cocasses débouchant parfois sur une issue résolument dramatique. La mafia uccide solo d’estate n’a certes pas l’intensité de La piovra ou la précision historique de Il capo dei capi, mais utilise l’humour et la dérision comme des armes pour dénoncer les pratiques criminelles de la mafia, un fléau qui corrompt tous les échelons de la société. Il n’y a pas non plus, comme dans La piovra, de personnage hors du commun à l’instar de celui incarné par Remo Girone (le fameux Tano Cariddi), mais plutôt des individus lambda qui n’aspirent qu’à mener une vie paisible, sans enfreindre la loi. Les Giammarresi vivent dans un appartement modeste et d’apparence un peu défraîchie, ils souhaitent donc emménager dans un logement plus spacieux acquis avec de l’argent gagné honnêtement, mais leur chemin s’avère vite pavé d’ennuis.

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Le père, Lorenzo (Claudio Gioè, qui joua en 2000 dans un très bon film sur la mafia, Les Cent pas, où Pif fut assistant réalisateur) est un fonctionnaire qui travaille au service des archives administratives. Simple gratte-papier, il n’a pas un salaire mirobolant, alors que son épouse Pia (Anna Foglietta) est institutrice, mais seulement en tant que remplaçante (elle souhaite ardemment obtenir un poste permanent, mais a bien du mal à l’obtenir): Lorenzo demande à sa banque de lui octroyer un prêt mais la situation financière chancelante du couple fait que celle-ci est réticente à le lui octroyer.  C’est un père de famille consciencieux, d’une probité exemplaire, il refuse de tremper dans des magouilles pour augmenter son capital, malgré les recommandations insistantes de ses collègues et de son beau-frère, Massimo (Francesco Scianna), un garde forestier un brin vantard, à la faconde typiquement italienne. Ce dernier a le chic pour se fourrer dans le pétrin, causant bien du souci à sa sœur, déjà d’un tempérament volcanique et  anxieux.

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Au cours de cette saison, on suit aussi la vie quotidienne du fils, Salvatore (surnommé Salvuccio par son père, il est interprété par Edoardo Buscetta) et de ses camarades écoliers. Salvatore est amoureux de la petite Alice (Andrea Castellana), la fille d’un riche banquier, mais il a pour rival son ami  Fofò (Enrico Gippetto), avec qui il a l’habitude de se chamailler. Quant à son autre copain Sebastiano (Pierangelo Gullo), il se languit de son père, prétendument parti à l’étranger (en réalité, celui-ci purge une peine de prison et ne veut pas que son fils le sache). Salvuccio rencontre aussi un adulte avec qui il se lie d’amitié, le policier Boris Giuliano (incarné par Nicola Rignanese), avant d’être témoin de son assassinat par arme à feu, dans le café où il avait l’habitude de le côtoyer. Un évènement traumatisant qui va bouleverser son existence. Par contraste, les développements de l’intrigue concernant sa grande sœur Angela (Angela Curri) semblent bien futiles. Angela est une écervelée, avec un faible niveau de culture et change de petit ami comme de chemise. Elle est courtisée par Marco (Alessandro Piavani), surnommé Turin car il est originaire du Piémont, en vain car elle ne réalise pas, malgré les nombreux signaux qu’il lui envoie, qu’il est amoureux d’elle.

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Angela s’éprend successivement d’un biker volage et manipulateur et d’un fils de famille plein aux as, mais dont le père est une ponte de la mafia (il a assassiné un journaliste engagé, Peppino Impastato) dont un rival, Toto Riina, a ordonné l’élimination, le contraignant à une fuite précipitée. Angela joue de malchance, mais il faut dire que la famille Giammarresi a la fâcheuse habitude de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Chaque épisode les voit confrontés à Cosa Nostra, d’une manière ou d’une autre. Lorenzo a été le témoin de l’assassinat du brigadier Filadelfio Aparo, véritable mémoire photographique de la police. Lorsqu’il va se confesser à un prêtre, ce dernier, le père Giacinto, est acoquiné à la mafia et prétend qu’il a été victime d’une hallucination (d’ailleurs, ce prélat est un curieux personnage, il s’en prend aux juges dans ses sermons et vénère Giulio Andreotti et son parti, la Démocratie Chrétienne). Quand il veut acheter un logement proposé à un bon prix dans une annonce, Lorenzo se rend compte qu’il s’agit d’une arnaque, la villa est insalubre et les vendeurs, membres de la mafia, la rasent en une nuit lorsque la justice commence à s’intéresser à leur douteux commerce.

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Salvuccio, à la recherche avec ses amis d’une source d’eau aux alentours de Palerme, tombe sur un barrage inachevé, en construction depuis trente ans et dont l’entreprise chargée des travaux est contrôlée par…la mafia, bien entendu. Même la famille de Pia a eu affaire à la pieuvre. En effet, quand Lorenzo demande à son beau-père de vendre un terrain lui appartenant, situé au pied du Rocca Busambra, un promontoire rocheux qui culmine à l’ouest de la Sicile, où les autorités projettent d’installer des antennes radio, ce dernier refuse tout net: c’est en effet pour lui un douloureux lieu de mémoire, autrefois un homme l’assistant durant ses travaux agricoles est mort sur cette parcelle, exécuté par la mafia en étant jeté du haut de la falaise, date à partir de laquelle il a fait vœu de silence, ne s’exprimant plus que par des mouvements de tête et des expressions faciales éloquentes.

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Cependant, c’est le frère de Pia, Massimo qui se trouve le plus étroitement impliqué avec la pègre: surpris en compagnie d’un baron de la mafia, il est incarcéré et tombe sous la coupe de Tommaso Buscetta, un parrain qui vit dans une cellule dorée où il a droit à tous les égards. Massimo obtient la protection et les faveurs de Buscetta (qui organise même son mariage avec sa fiancée Patrizia au sein même de la prison), mais est contraint de travailler pour ses lieutenants, les cousins Salvo, et à racketter des citoyens, les menaçant de mort s’ils ne veulent pas payer, avant qu’on ne lui ordonne de zigouiller un débiteur récalcitrant (et de recourir à la lupara bianca, pratique consistant à faire disparaître toute trace de la victime, en plongeant son corps dans un bain d’acide ou en le jetant à la mer). Mais Massimo est tiraillé par sa conscience et use de manœuvres dilatoires pour ne pas exécuter le sale boulot.

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Pour le jeune Salvuccio, la mafia devient une obsession: il voit sa responsabilité partout, dans les moindres soucis du quotidien, que ce soit le mauvais état des infrastructures de la ville, les fréquentes coupures d’eau et d’électricité ou les barrages laissés en plan. A l’école, l’institutrice a invité le journaliste Mario Francese à s’exprimer devant sa classe et à dialoguer avec les élèves à propos de la criminalité qui sévit en Sicile, peu avant que ce fervent adversaire de la mafia ne soit assassiné, ce qui a grandement contribué à sa prise de conscience, l’incitant à consigner ses préoccupations dans un journal intime. Lorsque Lorenzo découvre le contenu du journal, il emmène son fils chez un psychiatre, qui diagnostique un délire paranoïaque: mais plus tard, lorsqu’il est arrêté, il s’avère que le praticien était lui aussi de mèche avec la mafia. Le garçon ne comprend pas que tout le monde fasse mine d’ignorer l’omniprésence de la pieuvre. Ainsi, à une réception donnée par un riche mafieux, se rendent des dignitaires ecclésiastiques ou des députés, des personnalités à priori respectables qui ne voient aucune objection à fréquenter un tel individu.

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La série dresse un portrait bien peu bienveillant de Palerme dans les années 70, insistant notamment sur la dégradation de l’urbanisme et le bétonnage à outrance initié par le politicien lié à Cosa Nostra Vito Ciancimino ( une frénésie immobilière appelée le Sacco di Palermo). La seule chose que la pègre semble respecter, c’est le football. Dans l’épisode 9, une rencontre en finale entre le Palermo et la Juventus de Turin met en transe la population, y compris les mafieux qui ont parié gros sur une victoire de l’équipe locale. Les élections générales de 1979 sont évoquées vers la fin de la saison: pas question pour la mafia de risquer une victoire communiste, le scrutin est truqué pour favoriser la Démocratie Chrétienne, quitte pour cela à trafiquer les listes électorales et à faire voter les morts. Ces malversations semblent déteindre sur le comportement des habitants de Palerme. Ainsi, pour obtenir des postes d’enseignants en priorité, des collègues de Pia se font passer pour des handicapés moteurs ou des malvoyants, empêchant la mère de Salvuccio d’obtenir la mutation espérée.

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Cette première saison de La mafia uccide solo d’estate présente des personnages pris dans une spirale descendante: Massimo, bien sûr, qui plonge dans la criminalité, gagnant le surnom de « don Massino », mais aussi dans une moindre mesure Pia, tentée par l’adultère et par la triche pour obtenir l’emploi convoité (elle voudrait que son frère use de ses relations haut placées pour la pistonner) et Lorenzo, qui accepte de fermer les yeux quand la mafia lui demande, d’un ton aimable où couve une menace latente, d’ accéder aux archives électorales (mais qui, rongé par le remord, est ensuite tenté de vider son sac devant la police). Le scénario habile permet de mettre en évidence la difficulté de demeurer honnête dans un environnement où la fraude est entrée dans les mœurs. On peut cependant regretter que des intrigues secondaires anecdotiques prennent une place trop importante, comme les aventures sentimentales d’Angela ou les bisbilles entre les écoliers de la classe de Salvuccio. Autre petite réserve: certes, les italiens sont réputés volubiles et expansifs, mais certains comédiens (en particulier les interprètes de Massimo et Pia) en font des tonnes, surjouant fréquemment. Enfin, le dernier épisode de la saison est un poil plus faible que les précédents, car comportant une bonne dose de sentimentalisme et résolvant par des pirouettes les situations problématiques où sont englués les protagonistes.

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Malgré ces quelques points critiquables, j’ai globalement apprécié la série de Pif car l’humour narquois qui la traverse est particulièrement efficace pour dénoncer les méfaits protéiformes de la pieuvre, sans doute autant que le serait une fiction plus sérieuse. Les épisodes sont émaillés d’images d’archives, le plus souvent des extraits d’actualités d’époque, judicieusement choisis. Les amateurs de voitures vintage pourront y découvrir quelques modèles emblématiques de la période, comme la Fiat 127. Il convient aussi d’évoquer la bande musicale nostalgique, où on peut remarquer quelques anciens tubes italiens des seventies, tels que Figli Delle Stelle d’Alan Sorrenti, Solo Tu de Matia Bazar ou encore Un’Emozione da Poco d’Anna Oxa, des madeleines pour les moins jeunes parmi les téléspectateurs. Tout cela fait que j’attends avec curiosité la seconde saison, qui je l’espère saura gommer les quelques défauts de la première tout en poursuivant  l’exploration des divers aspects du crime organisé en Sicile avec un humour aussi grinçant.

Ci-dessous, une vidéo du tube italo disco de 1977, Solo Tu, que l’on entend à plusieurs reprises au cours de la série.

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