Étiquettes

, , , , , , , , , ,

evil

Pour la seconde fois en quelques semaines, direction la Chine, avec un thriller produit par IQiyi, un gros site de publication de vidéos en ligne dans ce pays. La websérie, sous-titrée en anglais (par ailleurs, un sous-titrage en français est en cours d’élaboration), comporte dans sa première saison 24 épisodes d’environ une demi-heure chacun. La seconde saison est visible depuis décembre 2016, mais je ne l’ai pas encore regardée (elle a été semble-t-il accueillie moins favorablement que la saison initiale). Evil Minds est l’adaptation des polars à succès de Lei Mi racontant les enquêtes d’un jeune profiler de génie, qui est par ailleurs un doctorant rédigeant une thèse sur la psychologie des criminels violents. Scénarisée par Gu Xiaobai et réalisée par Wu Bai, c’est une série à haute tension où se multiplient les rebondissements spectaculaires.

evil5

La mise en scène est très léchée et contribue à l’atmosphère poisseuse de la fiction, où des serial killers sévissent en donnant libre cours à leurs pulsions macabres, leur folie meurtrière se doublant de talents de manipulateurs propres à égarer la police. La gamme des plans de caméra employée est très variée, avec cependant une prédilection pour les travelings et les vues plongeantes. Les musiques sont appropriées mais manquent un peu de variété, on peut se lasser de leur répétition à chaque épisode. On remarque cependant la présence au générique d’une vieille chanson française des années 30, Sombre dimanche, interprétée par Damia (une ritournelle pour gramophones qui avait la réputation de pousser au suicide ses auditeurs, reprise récemment par Claire Diterzi). Le budget de la série est important (80 millions de yuans pour l’ensemble de cette saison) et cela se voit à l’écran. L’inconvénient d’une création aussi onéreuse est que, même si c’est certainement une nécessité financière pour les producteurs, le placement de produits manque un peu de discrétion, les marques sponsors étant souvent visibles en gros plan, y compris dans les images du générique.

evil6

Le premier épisode permet de se familiariser avec l’enquêteur, Fang Mu (Chen Ruo Xuan), un étudiant solitaire, hanté par le souvenir de ses amis disparus, mais aussi un prodige à l’esprit analytique aiguisé, capable d’intuitions fulgurantes. Il parvient à anticiper les actions du meurtrier en voyant le monde à travers ses yeux injectés de sang, de saisir la logique malsaine derrière ses actes effroyables. C’est un personnage intéressant car il est à la fois fort intellectuellement et fragile sur le plan psychologique, en proie parfois à des crises d’angoisse et à des hallucinations cauchemardesques. Il a une petite amie énigmatique, fuyante, Chen Xi (jouée par Fu Mei), rencontrée durant ses études, qui est atteinte de fréquentes pertes de mémoires (elle est obligée de noter quotidiennement sur des post-it ce qu’elle doit se rappeler le lendemain) et a été très affectée par la disparition de son père, devenu aveugle après s’être sacrifié pour elle (lorsqu’elle subit, étant enfant, un accident terrible, percutée par une voiture, elle a recouvré la vue grâce à un don de cornées de sa part).

evil12

L’étrange relation entre Fang Mu et Chen Xi constitue un des aspects les plus mystérieux de la série, mais un spectateur attentif peut deviner la véritable nature de leurs rapports, avant les explications qui surviennent au cours des derniers épisodes. Cette trame narrative est un peu languissante, mais a le mérite d’humaniser le détective et d’apporter une dimension émotionnelle à une intrigue un peu froide, construite comme une mécanique de précision implacable. Cependant, le flic que Fang Mu seconde, Tai Wei (Wang Long Zheng), a aussi une personnalité torturée et un passé rempli de zones d’ombre. Porté sur la boisson, dépressif, il ne s’est jamais tout à fait remis d’une opération d’infiltration qui s’est mal passée, où il a été obligé de tuer d’une balle dans la tête un innocent, pour prouver sa loyauté envers un baron de la drogue et poursuivre sa mission secrète sans éveiller les soupçons de la pègre. Un traumatisme qui le poursuit sans relâche et explique peut-être son instabilité émotionnelle et son comportement violent envers les suspects les moins coopératifs.

evil4

La saison est divisée en trois parties, relatant trois affaires distinctes. Les épisodes 1 à 6 développent un cas particulièrement sordide, rappelant le mythe du vampirisme. Un serial killer boit le sang de ses victimes (après leur avoir tranché la carotide), en se servant d’un récipient trouvé sur les lieux du crime. Très vite, on soupçonne l’assassin d’être atteint de porphyrie  (une infection sanguine grave induisant entre autres une vulnérabilité extrême aux rayons du soleil et un noircissement de la peau) et de sélectionner ses proies suivant la pureté supposée de leur liquide vital. Fang Mu parvient très vite à interpréter les maigres indices à sa disposition, mais ses déductions ne sont pas toutes expliquées de façon satisfaisante (on se demande bien comment il peut parvenir aussi rapidement à établir un profil  précis du meurtrier). Mais l’intrigue, prenante et enlevée, ne déçoit pas, et comprend quelques passages mémorables, comme une course poursuite effrénée à travers une zone industrielle et un face à face tendu entre le détective et le tueur psychopathe, en salle d’interrogatoire.

evil14

Il y a aussi dans ces premiers épisodes des intrigues annexes, mais peu développées, comme l’affaire d’un tueur de femmes qui viole toujours ses victimes dans des lieux où il a devant lui une vue panoramique sur la ville (on voit alors une scène de viol, chose bien rare dans  les dramas asiatiques, généralement exempts de tout contenu sexuel explicite). D’autre part, on découvre quelques personnages secondaires qui joueront un plus grand rôle ultérieurement: une pom-pom girl amoureuse de Fang et qui cherche en vain à le séduire; le directeur de thèse de Fang, Qiao Yun Ping (interprété par Yang Da Wei), un érudit en matière de criminologie, qui considère le travail de son élève comme faisant partie d’un processus thérapeutique pour son esprit tourmenté; Xing Zhi Sen (Wu Guo Hua), sergent de police et supérieur hiérarchique de Tai Wei, qui accueille avec scepticisme les déductions foudroyantes (et parfois erronées) de Fang.

evil8

La seconde enquête est plus complexe, elle se déroule du septième au treizième épisode. Il s’agit d’un long flashback: on revient trois ans en arrière, lors des études de Fang Mu dans une université, où il suit un cursus de droit. L’ambiance de joyeuse camaraderie entre les étudiants en internat laisse la place à l’effroi lorsqu’un camarade du futur profiler est retrouvé étranglé dans les toilettes. Par la suite, c’est une prof qui est à son tour victime de strangulation, son corps pendu à la rambarde d’un immeuble oscillant dans le vide. Puis c’est un couple qui est retrouvé mort, les corps disposés suivant une mise en scène aussi artistique que macabre. Fang constate qu’il existe un point commun entre les victimes: elles ont toutes emprunté le même livre à la bibliothèque dans les derniers mois. L’intérêt de l’affaire réside surtout dans le mystère qui entoure le mobile de l’assassin. Celui-ci s’avérera hautement surprenant, voire incongru, tandis que la chute de l’histoire se révélera d’une cruelle ironie pour le tueur.

evil17

La galerie des suspects est plus étoffée que dans l’affaire précédente, avec par exemple un étudiant amateur de théâtre qui dirige une représentation du Roi Lear incluant une exécution à la guillotine. Le serial killer s’immisce dans la pièce, jouant le rôle d’un bourreau affublé d’un masque effrayant et remplaçant le mannequin personnifiant la femme condamnée à la décapitation par une victime bien réelle, réduite au silence par ses soins. Malgré des péripéties grand-guignolesques, cette enquête constitue un whodunit assez bien ficelé, avec son lot de fausses pistes, dont une affaire secondaire de kidnapping, où une petite fille est enlevée par un pédophile récidiviste. Les évènements relatés dans cette partie du drama ont un fort impact sur Fang Mu, marquant à la fois la découverte de sa vocation de criminologiste et l’origine des troubles psychiques qui l’obsèdent.

evil16

La dernière affaire est la plus marquante. Elle s’étale sur plus de dix épisodes et décrit les crimes d’un serial killer retors et machiavélique. Le cas débute par la découverte des corps démembrés d’un joueur de football amateur et de sa petite amie. Puis surviennent d’autres meurtres, le tueur employant à chaque fois un modus operandi différent. Fang Mu, qui constitue à lui seul une encyclopédie vivante de l’histoire du crime, met en évidence que le coupable s’inspire successivement des procédés utilisés par des tueurs en série américains célèbres: dans l’ordre, Richard Ramirez (le tueur aux neuf doigts, adepte du satanisme, qui disposait les membres découpés de ses victimes en forme de pentacle inversé), Harold Shipman (surnommé « doctor death », ce recordman du nombre de crimes perpétrés par un serial killer injectait des doses létales de morphine à ses proies), Gary Ridgway (qui violait ses victimes avant de les jeter dans la Green River), Edward Gein (le tueur qui inspira Hannibal du Silence des agneaux, tristement célèbre pour ses dépeçages post-mortem et pour confectionner des masques avec la peau de ses victimes).

evil18

Le tueur s’inspire ensuite de criminels surtout connus en Asie et tout aussi charmants: Gomoto Machi, un psy qui employait l’hypnose pour pousser ses patients au suicide, Reyes Yaira, qui tuait des jeunes femmes en clouant au sol leurs mains et leurs chevilles, ou encore Francisco Delio, qui suppliciait ses victimes en leur arrachant les dents au moyen d’une tenaille avant de les tuer. Pendant l’enquête, Fang Mu rencontre un curieux personnage, qui fournira un élément capital pour la résolution de l’affaire: Fanzhe, un jeune autiste doté d’une mémoire prodigieuse, atteint d’un trouble obsessionnel compulsif le poussant à mémoriser tout ce qu’il lit dans les moindres détails. Le détective cerne peu à peu la personnalité du tueur, son côté superstitieux par exemple (conformément à une croyance chinoise, il commet ses meurtres la nuit pour que les fantômes de ses victimes restent dans le monde des ténèbres et ne reviennent pas réclamer vengeance).

evil7

Le scénario de cette dernière partie du drama est très malin, avec une intrigue à tiroirs et une fin à double détente. Le meurtrier se livre à un jeu de piste pervers, laissant un indice sur les lieux de chaque crime pour indiquer le modus operandi du crime qu’il projette de commettre ensuite. De plus, Fang Mu découvre que, dans son repaire, il a créé un véritable musée des serial killers, consacrant chaque pièce à l’évocation du parcours d’un tueur célèbre, en la décorant de coupures de journaux et d’instruments macabres. Enfin, c’est une affaire où l’amitié entre Fang est Tai Wei est mise à l’épreuve, ce dernier ayant découvert des indices concordants semblant incriminer le profiler, en réalité disséminés par le meurtrier pour égarer les soupçons.

evil21

Evil Minds est une websérie qui s’inscrit dans la continuité des grands thrillers américains, auxquels elle n’a rien à envier, ni sur la forme (la réalisation est de très bonne tenue), ni pour la qualité du scénario, qui ne repose pas uniquement sur le suspense et les poussées d’adrénaline, mais a aussi un côté réflexif propre à satisfaire les amateurs d’énigmes policières cérébrales (même si la rapidité surnaturelle avec laquelle Fang Mu opère ses raisonnements déductifs ne saurait être qualifiée de réaliste). En tout, cinq saisons sont prévues: espérons que les suivantes restent d’un aussi bon niveau (contrairement à certaines séries US bien connues, comme par exemple Dexter,  qui a déçu nombre de ses fans après une intéressante première saison). Pour les spectateurs friands de meurtres horribles et de tueurs en série à l’esprit tordu, cette saison est un véritable festival. Le fait de ne pas avoir été conçue pour une diffusion sur une grande chaîne de télévision lui a sans doute permis une plus grande liberté créatrice, à l’origine de son succès considérable auprès du public chinois. Une preuve de plus que ces nouveaux producteurs de contenus du web, quel que soit leur pays d’origine, sont à suivre de près.

Vidéo ci-dessous: Sombre dimanche chanté par Damia (ça ne nous rajeunit pas).

evil13

 

Publicités