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J’aime regarder de temps en temps des petites comédies sans prétention, à condition qu’elles proposent des intrigues bien construites. C’est le cas de O Grande Gonzalez, un whodunit désopilant qui nous plonge dans l’univers des spectacles pour enfants, avec ses clowns et autres prestidigitateurs. Les 10 épisodes d’une trentaine de minutes sont visibles sur des sites de streaming  (des sous-titres anglais et espagnols sont disponibles). La minisérie est une création de Porta dos Fundos, une web TV inventive dont le logo en forme de pictogramme peut faire penser aux geeks à celui du jeu vidéo Portal 2. C’est une comédie policière un brin loufoque et excentrique, qui connut un certain succès aussi bien sur internet que lors de sa diffusion sur Fox Brasil en novembre 2015. Créée par Ian SBF (diminutif d’un nom à rallonge dont je vous fait grâce) et Gregorio Duvivier (apparemment sans lien de parenté avec Julien Duvivier), c’est une série à petit budget mais qui bénéficie d’un scénario non linéaire. La musique du générique est immédiatement reconnaissable: c’est un tube de Queen, A Kind of Magic.

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Porta dos Fundos a été fondé par des scénaristes et comédiens ayant travaillé pour Globo et qui ont créés cette structure pour avoir une plus grande liberté d’expression. Leurs nombreux sketches, au ton volontiers caustique et qui ne font pas dans la dentelle, dénonçant sans détour les maux de la société brésiliennes, leur valurent une grande popularité sur le web et l’inimitié de certains corps de métiers, cibles de prédilection de leurs gags (comme la police ou les ecclésiastiques). Cette minisérie, cependant, ne fait pas montre d’un humour particulièrement offensant, juste un peu leste par moments. L’intrigue est dans la lignée des romans policiers d’énigme classiques. Lors d’une fête d’anniversaire pour enfants, le magicien Gonzalez (Luis Lobianco), meurt noyé en effectuant un tour périlleux devant un parterre de gamins, inspiré d’un célèbre numéro d’Harry Houdini, la cellule de torture chinoise, consistant à plonger menotté dans un aquarium rempli à ras bord et à se défaire au plus vite de ses liens. Les premières constatations suggèrent qu’il ne s’agirait pas d’un simple accident, mais d’un meurtre perpétré en usant d’un mystérieux stratagème pour rendre le procédé du prestidigitateur pour s’évader inopérant.

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L’enquête est menée par un duo de flics, dont l’un est instable émotionnellement, sujet à des crises de larmes imprévisibles (Lucimar, joué par Antonio Tabet), tandis que l’autre a un passé insolite, ayant eu autrefois pour mission de s’infiltrer dans l’entourage d’un gros bonnet de la pègre, travesti en femme pulpeuse adepte des jeux sadomasochistes (Wagner, incarné par Joao Vicente de Castro). La paire a une fâcheuse tendance à se chamailler à tous propos, mais conduit consciencieusement les interrogatoires des suspects, convoqués un par un au commissariat. Le récit comporte nombre de flashbacks, reconstituant par fragments les évènements de la journée fatidique. Chaque témoignage apporte de nouveaux indices, ainsi que la vision subjective des faits tels qu’ils furent vécus par les différents protagonistes. On retrouve donc dans chaque épisode les mêmes scènes, considérées sous un éclairage différent, comme ce fut le cas dans la minisérie néerlandaise De geheimen van Barslet ou encore dans Forestillinger, une production danoise (deux fictions certes bien plus ambitieuses que celle-ci). La construction éclatée de l’intrigue permet de multiplier les coups de théâtre…et d’embrouiller le spectateur, perdu dans les méandres d’une histoire touffue.

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Les détectives découvrent rapidement que Gonzalez avait le chic pour se faire des ennemis. Il était en conflit avec la famille coréenne qui le logeait, leur devant des arriérés de loyer. Peu avant sa mort, il a eu une altercation avec le clown Romulo (Fabio Porchat), un individu vénal qui a la manie de racketter les artistes qu’il côtoie, leur demandant de verser de l’argent dans une prétendue cagnotte commune. Le clown lui a de plus joué un tour pendable, remplaçant une colombe (devant lors d’un tour se matérialiser dans une cage) par un lapin blanc, causant la panique parmi les jeunes spectateurs lorsque le magicien envoie dans leur direction l’animal, croyant leur lancer un volatile. A la suite du clown, une brochette de suspects tous plus barrés les uns que les autres défilent devant les enquêteurs. A commencer par le grand rival de Gonzalez, le magicien Gerardi (joué par Gregorio Duvivier), qui prétend que le défunt lui a dérobé sa propre cellule de torture chinoise et lui fait une concurrence déloyale.

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Gerardi évoque son passé commun avec Gonzalez: leur rencontre alors que ce dernier, comédien raté, multipliait les stand-up devant un public peu sensible à son humour de bas étage, leur éphémère collaboration lorsqu’ils formèrent un duo de danseurs de smurfs essayant en vain de se synchroniser lors de leurs prestations, le refus de Gonzalez de devenir son assistant et d’apprendre la magie à ses côtés. Gerardi ne lui a pas pardonné d’avoir diffusé sur les réseaux sociaux une vidéo embarrassante le montrant plongé dans un aquarium lors de son numéro fétiche, juste au moment où il perd son slip de bain, révélant son anatomie à travers la paroi transparente.  Autre élément qui renforce les suspicions le concernant, le fait que Gerardi, un vrai chaud lapin qui ne manque pas une occasion de sortir sa baguette magique, aurait eu une liaison avec Vanessa (Thati Lopes), la bimbo assistante de Gonzalez et petite amie de celui-ci (une fille sans complexes qui ose tout, y compris effectuer un numéro de pole dance suggestif devant un public de bambins bouche bée).

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Parmi les autres suspects, on trouve Jurandir, le vendeur de hotdogs paranoïaque, qui aurait par le passé travaillé pour les services secrets et qui à présent voit des conspirations partout. Jurandir soupçonne des truands de vouloir céder du plutonium enrichi à des terroristes, contre une valise de billet, en réalisant la transaction où se déroule la fête et cherche constamment un mystérieux contact porteur d’un message confidentiel. Il y a aussi Antonio, le propriétaire de la maison où a lieu l’anniversaire, un type près de ses sous et au comportement louche (il a été aperçu en train de verser un mystérieux liquide dans le chapeau du magicien). Il y a également un caméraman bodybuildé qui a filmé les différents protagonistes durant les heures ayant précédées le tour fatal et dont la caméra a été dérobée pour enregistrer une scène érotique compromettante. Mais les personnages les plus déjantés sont sans doute les parents ayant organisé la fête d’anniversaire, Rebeca et Camillo.

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Rebeca (jouée par Clarice Falcao) est une épouse volage, dotée d’un appétit sexuel insatiable. A la fête d’anniversaire, elle séduit aussi bien le clown Romulo que Gonzalez. On la soupçonne d’être une veuve noire: son ex-mari, un cuisinier, est mort des suites de blessures multiples au couteau, mais la thèse de l’accident est douteuse. Son mari Camillo est un brave type, mais qui se laisse dominer par sa femme. Il ne veut pas voir ses fréquentes infidélités et se réfugie dans un monde imaginaire en chocolat, occasion pour la série de proposer quelques scènes surréalistes matérialisant le fruit de son imagination fiévreuse (dans l’épisode 8). Avec tous ces personnages baroques, l’histoire est déjà passablement embrouillée, mais l’intervention d’un sosie de Gonzalez vient encore la compliquer. C’est avec lui que le magicien conçût un numéro de téléportation (raté car la différence de corpulence entre les deux était évidente). Son apparition laisse penser à une éventuelle substitution d’identité, mais peut-être est-ce seulement l’une des nombreuses fausses pistes semées par les scénaristes.

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Évidemment, la série ne se prend jamais au sérieux, même les personnages secondaires sont azimutés (à l’instar de l’équipe de techniciens chargée des investigations, qui se trompe de scène de crime et échafaude les théories les plus saugrenues). O Grande Gonzalez est une fiction loufoque, désordonnée, parfois bavarde (les prises de bec entre les détectives, intempestives, tendent à ralentir le rythme de l’intrigue), mais en définitive on est bien devant un whodunit dans les règles de l’art, avec de la misdirection, un faisceau d’indices pouvant permettre au téléspectateur de reconstituer le puzzle et à la fin la résolution de l’énigme devant tous les suspects réunis.

Il n’est pas difficile de deviner comment le magicien a pu trépasser sur scène dans son aquarium (à vrai dire, c’est la seule solution plausible qui m’est venue à l’esprit en suivant l’enquête), mais il est bien plus ardu d’expliquer tous les faits qui se sont déroulés autour de la fête, de les assembler en un tout cohérent. Les explications, fournies dans les dernières minutes par une gamine, se tiennent, révélant une histoire abracadabrantesque relevant de la farce, mais où les détails les plus obscurs prennent un sens nouveau, capillotracté mais logique. Le cliffhanger de la dernière scène laisse entrevoir la possibilité d’une seconde saison. Une suite qui serait bienvenue, car même s’il ne s’agit nullement d’une série indispensable, juste un petit divertissement lorgnant vers la parodie (on pense vaguement aux mystères de Clayton Rawson où figure le grand Merlini), l’entrain avec lequel cette fantaisie débridée est interprétée et l’originalité de la présentation en font une agréable distraction.

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