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En faisant l’inventaire de ma vidéothèque, j’ai retrouvé cette minisérie de BBC Scotland, rarement rediffusée outre-Manche mais qui reste un programme culte du fait de l’excellence de son casting et de ses dialogues mémorables. En 6 épisodes de près d’une heure, il s’agit de la création télévisuelle la plus fameuse de John Byrne (également auteur au théâtre de The Slab Boys Trilogy, un ensemble de pièces mettant en scène des ouvriers d’une manufacture de tapis chargés de la teinte des tissus, dont j’ai pu voir dans les années 90 une adaptation cinématographique assez réussie). Tutti Frutti, réalisé par Tony Smith, raconte la tournée chaotique d’un groupe de rock’n’roll mythique, les Majestics, à l’occasion de leur jubilé d’argent (les 25 ans de la formation), alors que leur leader, Big Jazza McGlone, vient de disparaître dans un accident de voiture (après avoir percuté violemment, en état d’ébriété, un abribus) et doit au dernier moment être remplacé au pied levé par son frère Danny (incarné par Robbie Coltrane). Bien vite, ce dernier s’aperçoit que les relations au sein du groupe sont mouvementées, les conflits entre les fortes personnalités qui le composent étant fréquents.

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Le premier épisode débute par l’enterrement de Big Jazza, où les membres survivants des Majestics se livrent à une belle interprétation a capella de Three Steps to Heaven, d’Eddie Cochran (lui-même mort dans un accident de voiture peu après l’enregistrement de cette chanson). C’est l’un des points forts de la série, qui propose par la suite d’autres performances a capella de titres bien connus tels que Baby I Don’t Care (Elvis Presley), All I Have To Do Is Dream (The Everly Brothers) ou encore une version quelque peu lymphatique d’Only The Lonely (Roy Orbison).

Le frère de la victime, Danny, est présent aux funérailles. Constatant sa ressemblance physique avec le leader disparu, le manager du groupe, Eddie Clockerty (Richard Wilson, qui deviendra par la suite célèbre pour son interprétation de l’inénarrable Victor Meldrew dans One Foot in the Grave), le persuade de remplacer Big Jazza. Eddie est un personnage comique, obsédé par le profit (il tient une boutique d’articles pour amateurs de rock où il vend toutes sortes de produits dérivés, comme des mugs ou des teeshirts à l’effigie des Majestics) et dont la culture musicale laisse pour le moins à désirer. Sa secrétaire, miss Janice Toner (Katy Murphy), dotée d’un sens de la répartie à toute épreuve et qui, face à ses exigences, n’hésite pas à lui tenir tête, même si elle passe plus de temps à se limer les ongles qu’à travailler, est le personnage secondaire le plus marquant de la série. 

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Tout juste revenu de New York, Danny retrouve dans un bar, où elle exerce la profession de serveuse, une ancienne camarade de classe, Suzi Kettles (Emma Thompson), qui va bientôt faire partie du groupe en tant que chanteuse et guitariste. Suzi est une fille indépendante, qui vit seule mais est depuis peu séparée d’un mari violent, un dentiste sadique. Danny tente difficilement de la séduire, tandis qu’il loge chez elle à titre provisoire, dormant dans un lit de fortune, une baignoire. Apprenant les mauvais traitements que lui a infligé son mari, il n’hésite pas à se pointer à son cabinet dentaire pour lui refaire le portrait à coups de fraise électrique. Sous une apparence un peu balourde, ce rocker est un grand sensible, loyal envers ses amis les plus proches et prêt à les soutenir au moindre pépin. Heureusement pour lui qu’il a bon caractère, car la tournée n’est pas une sinécure. Le groupe se produit dans les salles des fêtes miteuses des villages perdus de la campagne écossaise et cohabiter quotidiennement avec les divers éléments des Majestics n’est pas toujours facile. Si Fud O’Donnell (Jake d’Arcy), le guitariste d’appoint, est le plus effacé et le membre de la bande qui fait le plus preuve de  responsabilité (marié et jeune papa, il doit concilier vie d’artiste et vie de famille), les deux autres sont bruts de décoffrage.

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Bomber MacAteer, le batteur (joué par Stuart McGugan) est un type baraqué et hautement susceptible. Il s’emporte à la moindre remarque et va parfois jusqu’au pugilat. Tout objet qu’il trouve à portée de main lors de ses crises de colère risque de subir ses foudres, même s’il s’agit d’un précieux instrument pour le groupe (ainsi, une scène montre une guitare électrique fichée dans une plate bande après avoir été lancée à travers une vitre volant en éclats). Mais Bomber est aussi la mémoire des Majestics, il est capable d’évoquer avec précision chacun des concerts de la bande ayant eu lieu au fil des décennies.

Vincent Diver, le virtuose de la guitare incarné par Maurice Roëves, a un look très typé de star américaine du rock des années 50, fringué d’un Perfecto et de bretelles aux couleurs du drapeau des USA. C’est l’une des figures centrales de la série, un personnage borderline, qui mène une vie de patachon et est porté sur la bouteille. Vincent vit une véritable descente aux enfers au fil des épisodes, il est poursuivi par la malchance et a bien du mal à gérer une vie sentimentale compliquée.

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Diver est marié mais a une petite amie, Glenna (Fiona Chalmers), qui prétend être enceinte de lui et le poursuit à travers les étapes de la tournée. C’est une fille possessive, avec des tendances suicidaires, mais à laquelle il est très attaché. Lors d’une interview réalisée dans les studios d’une petite station de radio, Vincent et Bomber sont questionnés par une auditrice qui s’avère être l’enfant caché qu’il eut, à son insu, avec une admiratrice, lors d’une passade survenue en 1964, suite à un concert. Devenue une jeune femme névrosée et instable, elle retrouve Vincent et le poignarde, ce dernier ne devant sa survie qu’à l’épaisseur du pull de laine qu’il porte, un vêtement amoureusement confectionné par Glenna. Le rocker subit au fil des épisodes maintes déconvenues, pour finir dans une déchéance physique et morale dont il ne se relèvera pas. Sa désespérance est mise en évidence dans une scène mémorable où on le voit à genoux et en larmes devant les téléviseurs d’une devanture de magasin diffusant des images de sa gloire passée de vedette des Majestics.

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Vincent est un écorché au caractère trop impulsif pour traverser l’existence sans heurts et son destin tragique donne une tonalité assez noire à l’intrigue de la minisérie, même si bien des péripéties relèvent de la pure comédie. Si le mélange des genres est ici réussi, on le doit à l’interprétation sans faille des acteurs principaux, qui parviennent à rendre crédibles les protagonistes du récit, jouant avec naturel des dialogues très écrits, où fusent les répliques cocasses. Le langage est certes parfois difficile à saisir, car truffé d’expressions typiquement écossaises, mais grâce aux sous-titres en anglais, on arrive à comprendre l’essentiel, même si certaines références culturelles spécifiques à cette région peuvent nous échapper. D’autre part, l’histoire progresse parfois bien lentement, il y a des longueurs, en particulier dans le premier épisode où l’on suit une visite par Danny et Suzi du bâtiment de la Burrell Collection, fameuse galerie d’art de Glasgow. Une séquence interminable, qui permet cependant de voir la plupart des œuvres exposées. D’autres scènes, où Danny confie ses états d’âme à Dennis (Ron Donache), le chauffeur et accessoiriste du groupe, peuvent aussi paraître longuettes et redondantes.

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Mais la minisérie offre quelques rebondissements mémorables. Par exemple, lorsque le van du groupe percute le véhicule du manager, un accident improbable au croisement de routes de campagne désertes qui contraint Eddie, Janice et Vincent à passer une nuit à la belle étoile, en attendant des secours près de leur véhicule en carafe qui a pris feu. Ou encore la séance d’enregistrement en studio d’un nouveau disque des Majestics, où s’invitent un quartet de saxophonistes de jazz et un trio d’accordéonistes interprétant à leur façon des standards du rock. On peut aussi évoquer les passages où les rockers pètent les plombs, comme lorsque Vincent, fou de colère, défonce la porte du bureau d’Eddie à coups de tête, s’ouvrant le crâne, ou bien quand les Majestics  se livrent à une féroce bataille lors d’une répétition sur la scène du Pavilion Theatre de Glasgow. Cependant, ce qui reste en mémoire, plus encore que les vies agitées de ces artistes ingérables voire destroy, ce sont les nombreuses interprétations de standards du rock’n’roll qui émaillent la série.

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Les titres se succèdent, interprétés par le groupe, diffusés par un tourne disque ou un poste de radio: That’s All Right (Mama) d’Elvis Presley; Promised Land, No Particular place to go et Almost Grown de Chuck Berry; Put Your Sweet Lips Closer to the Phone et He’ll Have to Go de Jim Reeves; That’ll Be the Day (Buddy Holly); Bye Bye Love (les Everly Brothers); Rockin’ Through the Rye (Bill Haley et les Comets); Tutti Frutti et Rip It Up de Little Richard; Love Is Strange de Bo Diddley (une chanson que l’on retrouve dans la minisérie de Dennis Potter, Lipstick on Your Collar); You’re Sixteen de Johnny Burnette; At the Hop de Danny and The Juniors…et la liste n’est pas exhaustive. On trouve aussi dans les dialogues des références à des groupes oubliés comme The Honeycombs, Billy J. Kramer and the Dakotas ou le duo the Allisons, une allusion à Gene Pitney, interprète de 24 Hours from Tulsa et à un obscur morceau humoristique, Splish Splash. D’autres styles musicaux font une brève apparition, comme la country avec une interprétation de Love Hurts de Felice et Boudleaux Bryant et même de la musique folklorique, représentée dans la série par les Tartan Lads, vêtus de leur kilt traditionnel.

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Quelques années plus tard, John Byrne a tenté de renouveler le succès de Tutti Frutti avec une autre série en 6 épisodes, Your Cheatin’ Heart, qui s’intéressait cette fois à la scène musicale country d’Aberdeen. Le titre fait référence à une chanson de Hank Williams datant de 1952. On retrouve dans cette série une certaine nostalgie, les souvenirs musicaux de la jeunesse de l’auteur au travers des nombreux morceaux qui jalonnent les épisodes. Si le casting est toujours de premier ordre (on retrouve par exemple Katy Murphy, dans le rôle d’une chauffeuse de taxi et membre à ses heures d’un duo de country western) et les dialogues léchés (bien que souvent plus impénétrables que ceux de Tutti Frutti), le scénario, où survient un meurtre crapuleux, des règlements de compte sanglants entre malfrats et l’évasion rocambolesque d’un détenu, est un peu confus et se développe de façon décousue. Mais la série, bien qu’inférieure à celle consacrée au rock vintage, mérite d’être vue pour son ambiance déjantée et ses personnages hauts en couleurs, comme son héroïne au caractère bien trempé, Cissie Crouch.

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Tutti Frutti est une minisérie dont le charme réside dans l’attention portée aux détails: les dialogues fourmillent de références culturelles et les relations entre les protagonistes forment l’essentiel de la narration, parfois au détriment de la progression de l’intrigue. Certes, cette histoire aurait pu être racontée en seulement trois ou quatre épisodes, mais suivre les interactions au sein du groupe, les menus faits de leur vie quotidienne, est très plaisant, surtout parce que les acteurs semblent prendre leur pied et incarnent à la perfection leurs personnages.

La série se termine par un climax spectaculaire, le clou de la tournée, un grand concert au Pavilion Theatre durant lequel Vincent projette de se suicider. La fin ouverte laisse au spectateur le soin de supposer une issue à l’intrigue, plus ou moins tragique. Le succès de Tutti Frutti peut d’ailleurs être attribué au juste équilibre trouvé entre le drame et la comédie. A noter enfin la présence sur le DVD édité il y a quelques années (tardivement, à cause d’un problème de droits d’auteur, dû à une scène du premier épisode où Danny interprète une version parodique de Tutti Frutti) de numérisations de croquis de la main de John Byrne, qui permettent de découvrir ses talents de dessinateur caricaturiste. On peut aussi visionner les épisodes en streaming sur le web, si on arrive à décrypter les dialogues sans sous-titrage: à ne pas manquer pour se remémorer les hits légendaires du rock en savourant un programme so scottish.

Il y avait l’embarras du choix pour sélectionner une chanson emblématique de la minisérie. J’ai opté pour No Particular Place to Go de Chuck Berry, que la vidéo ci-dessous vous permet de réécouter.

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