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A nouveau une destination inédite sur Tant de saisons: le Kenya, avec une websérie originale qui m’a captivé. En 12 épisodes de durée variable (jamais plus de 25 minutes), c’est une création de Jim Chuchu, en collaboration avec un collectif d’artistes kényans d’avant-garde, The Nest (surtout connu pour un film rassemblant les témoignages de membres de la communauté LGBT, Stories of Our Lives et auteur cette année d’un curieux court métrage à regarder équipé d’un casque de  réalité virtuelle, Let This Be a Warning, un récit de SF où un équipage composé exclusivement d’africains quitte la Terre pour aller coloniser une planète éloignée). Tuko Macho (un titre que l’on peut traduire par « nous sommes en alerte ») nous montre le côté sombre de la capitale Nairobi, la violence qui sévit dans les quartiers déshérités, les inégalités sociales criantes aggravées par l’impunité dont jouissent les plus puissants, à travers l’histoire d’un groupe clandestin de justiciers commettant des kidnappings de personnes au comportement moralement répréhensible, avant de les soumettre à la vindicte des réseaux sociaux.

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Cette organisation terroriste observe la ville de Nairobi grâce aux nombreuses caméras de surveillance présentes dans les rues, des enregistrements vidéo en continu auxquels ils ont accès depuis qu’ils sont parvenus à pirater le système informatique mis en place par les autorités. Le leader de ces rebelles est Jonah, alias Biko (Tim King’oo), un individu déterminé, voire jusqu’au-boutiste, qui semble mû autant par un désir de justice que par une soif de vengeance. Au fil des épisodes, des flashbacks dévoilent par fragments son passé: il fut membre d’une unité de l’armée (KDF, Kenya Defense Forces) chargée de convoyer des paquets de bulletins de vote avant une élection, à cette occasion il s’est aperçu que lesdits bulletins étaient marqués, indication flagrante d’une fraude électorale de grande ampleur. Alors que son ami Stevo (Paul Ogola), également militaire, souhaite ne rien révéler pour protéger sa corporation, Biko décide de devenir un lanceur d’alerte, avec l’aide d’une journaliste, Bertha Yego (Millicent Ogutu), mais sa dénonciation se révèle sans effet, les tricheurs restent aux postes de responsabilité. Pire, il doit quitter l’armée et peine à trouver un emploi, partout on le montre du doigt et le traite de balance. Il est gagné par un sentiment amer de désillusion et d’injustice.

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Après avoir été séquestré par Bernadette Kadhu (Marianne Nungo), une femme politique cruelle en poste au ministère de l’intérieur, Biko est battu et torturé avant d’être jeté inconscient dans un cours d’eau. Heureusement, avant de périr noyé, il est recueilli à temps par une bande de marginaux, avec à sa tête Mwarabu (Njambi Kolkai), une jeune femme qui vit dans un repaire discret, entourée de laissés-pour-compte qui survivent grâce à de petits larcins. On ne sait pas grand chose de Mwarabu, qui reste un personnage mystérieux, on ne voit pas bien ce qui la motive pour seconder Biko dans ses actions de vigilantisme. Ce qui est sûr, c’est qu’elle est plus modérée que lui, elle finit par prendre ses distances avec ses positions extrêmes, elle ne perçoit pas toujours la justification morale de ses actes et est surtout préoccupée par la sécurité des siens, leur imposant un long couvre-feu en les confinant au QG secret du groupe. Il est vrai que Biko prend de plus en plus de risques, allant jusqu’à planifier  l’enlèvement de Bernadette Kadhu, agissant ainsi par désir de vengeance personnelle, tout en affirmant être guidé par une impérieuse volonté de justice sociale.

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La première victime des Tuko Macho est Charlo, un malfrat de seconde zone qui pratique le carjacking, sévissant habituellement de nuit, avec une rare férocité envers ses cibles. Il est enlevé avant d’être attaché à une chaise électrique. Biko diffuse ensuite sur le net une vidéo le montrant à sa merci où il précise d’une voix camouflée en off les faits qui lui sont reprochés, avant d’inviter les utilisateurs des réseaux sociaux à voter pour ou contre sa condamnation à mort (je précise en passant qu’au Kenya, la peine de mort est inscrite dans la législation du pays, mais les autorités n’ont procédé à aucune exécution depuis longtemps). Si Charlo est jugé non coupable par les votants anonymes, il est relâché séance tenante. Dans le cas contraire, son exécution est immédiate. Il n’y a pas de demi-mesure, de peine intermédiaire. On voit bien que Biko a ressenti durement l’injustice de la société envers lui, le fait que les plus roués ou les plus puissants peuvent sévir en toute impunité lui est insupportable. Le personnage est ambivalent: il veut redonner le pouvoir au peuple, mais vu sous un autre angle, ses kidnappings peuvent être perçus comme de la pure vendetta, témoignent peut-être de sa propre volonté de puissance, à moins qu’il s’agisse surtout d’un défi orgueilleux lancé au système judiciaire qui l’a jadis profondément déçu.

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A la suite de Charlo, c’est une missionnaire évangélique, le pasteur Kangai, qui est enlevée et subit le même traitement, avec verdict des internautes: elle est accusée d’avoir causé un accident de la route mortel avant de prendre la fuite et d’avoir par la suite acheté le silence des témoins. Puis c’est au tour d’un officier municipal, surnommé Big Show, un homme qui abuse de son autorité pour obtenir des passe-droits et intimide la population de Nairobi quotidiennement. Biko permet à toutes les personnes que Big Show a humilié de trouver dans sa condamnation par la multitude un exutoire, un soulagement immédiat. Mais avec sa victime suivante, il dépasse les bornes: il kidnappe un chauffard pris en flagrant délit de vitesse excessive dans les rues de Nairobi, sous l’œil des caméras de surveillance. Il propose aux utilisateurs des réseaux sociaux la même alternative, pour une simple infraction (pouvant certes conduire à des conséquences dramatiques dans les rues bondées de la capitale) le malheureux peut être passible de mort. En refusant une gradation des peines, en ne faisant pas la distinction entre grande et petite criminalité, ne montre-t-il pas que ses motivations ne sont pas aussi pures qu’il le prétend, n’est-il pas en train d’instaurer la terreur, ne glisse-t-on pas vers un monde orwellien où les masses anonymes exerceraient une justice impitoyable?

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Un détective des services de police se lance à la poursuite des terroristes: Salat (joué par Ibrahim Muchemi). Avec son équipe, il cherche à localiser le lieu où sont basés les ravisseurs, en examinant les détails du décor dépouillé des vidéos postées par les terroristes, il arrive à circonscrire la zone. Il parvient aussi à identifier une des membres du groupe, la jeune et inexpérimentée Hena (Kelly Gichohi), surprise en train de jeter un regard en direction d’une caméra. S’engage alors un contre la montre pour la retrouver à temps et empêcher de nouvelles victimes. Il tente aussi d’intimider ceux qui participent aux votes macabres en laissant entendre que ses services sont capables de déterminer leur identité.

Salat est un personnage attachant, il veut arrêter les criminels mais comprend dans une certaine mesure leurs motivations, étant témoin chaque jour de la corruption qui gangrène la société, à commencer par la hiérarchie policière. Il conçoit que les Tuko Macho, discrètement neutralisés, peuvent constituer une épée de Damoclès pour la population, incitant les humbles comme les puissants à respecter la loi et les autres citoyens. Salat est un solitaire, mais il se confie volontiers à son amie, une prostituée du nom de Nikki, qui bien que vivant dans la marge (la prostitution est illégale au Kenya), a plus d’affinités avec lui que ses collègues et constitue pour le flic une source de réconfort. Nikki, victime potentielle de violences, n’est cependant pas rassurée par l’existence des Tuko Macho, car elle ne perçoit pas clairement les contours de leur conception moralisatrice de la justice.

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Le scénario de la websérie est très bien agencé, avec quelques rebondissements inattendus dans les derniers épisodes. La narration alterne entre le présent et des flashbacks montrant le parcours de Biko, expliquant ainsi pourquoi il est devenu un justicier sans merci. La série est de plus entrecoupée d’extraits de programmes télévisés, interviews, micro-trottoirs ou JT, montrant l’effervescence provoquée dans toutes les strates de la société par les terroristes, les débats qu’ils engendrent au sein de la population. Il convient de souligner la qualité de la réalisation, qui a une patte particulière: des décors assez froids et dénudés; de longs plans fixes mettant en valeur les dialogues entre protagonistes; des scènes violentes illustrées par une musique anxiogène, où viennent s’interposer des images fugitives, apparaissant par flashs et renforçant l’atmosphère poisseuse de la fiction; des plans de caméra parfois peu orthodoxes, où les acteurs sont cadrés très haut, en plan large et sont cantonnés au bas de l’image. J’ai eu le sentiment que la mise en scène était très étudiée, conçue pour signifier un sentiment d’oppression et de déshumanisation.

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Tuko Macho ancre son intrigue dans la triste réalité d’une capitale kényane surnommée ironiquement « Nairobbery », où l’insécurité est flagrante, les vols et extorsions fréquents, tout comme les règlements de compte sanglants entre malfrats. L’État donne le mauvais exemple, les violences policières sont monnaie courante, les affaires impliquant des personnes haut placées se sont multipliées récemment (notamment les scandales « Anglo-Leasing » et « Goldenberg », qui défrayèrent la chronique il y a quelques années), le président Uhuru Kenyatta en personne a été suspecté d’avoir trempé dans des exactions post-électorales et a fait l’objet d’une procédure du TPI (qui a fini par abandonner les charges à son encontre, malgré des soupçons de pressions exercées sur les témoins). Il est certain que le programme Kenya Vision 2030 présenté en 2008 pour le développement à moyen terme de l’économie kényane dans un environnement sécurisé semble dans ce contexte troublé avoir des objectifs bien optimistes.

La série multiplie les allusions à l’actualité politique et sociale, incluant même des extraits d’un documentaire, Kanjo Kingdom, réalisé par des journalistes d’investigation ayant enquêté sur des délits d’extorsion de fonds pratiqués par des askaris (nom donné aux forces de sécurité, en référence au nom que portèrent les troupes indigènes des empires coloniaux européens). Le souci d’authenticité se retrouve aussi dans la langue employée par les protagonistes, le dialecte sheng, mélange de swahili, d’anglais et de créole. Tous ces éléments contribuent à rendre floue pour le spectateur la frontière entre réalité et fiction, à se demander dans quelle mesure  ce qui nous est montré reflète bien des faits avérés dans toute leur noirceur.

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La websérie est spécialement intéressante de par l’ambiguïté morale qui caractérise les protagonistes. Elle suscite la réflexion sur une forme de justice alternative, qui se veut plus pure mais est foncièrement manichéenne, incitant les votants à une sanction sans nuances, instinctive, débarrassée certes des scories d’un système corrompu, mais se privant aussi des subtilités d’un jugement argumenté et équitable. Tuko Macho invite à s’interroger sur les usages actuels des réseaux sociaux, sur leurs dérives possibles. Un thème qui rejoint celui du dernier épisode de la troisième saison de Black Mirror, une série britannique qui explore les sombres perspectives que laisse entrevoir le progrès technique.  L’épisode s’intitule Hated in the Nation: l’intrigue, complexe, implique une organisation qui propose aux internautes de voter sur Twitter pour l’élimination d’une personnalité médiatique de leur choix, avant de l’assassiner au moyen d’un essaim d’abeilles mécaniques téléguidées. Vous voyez que les deux histoires, diffusées la même année, ont d’évidentes similitudes. En définitive, Tuko Macho pointe habilement les carences du vigilantisme comme substitut à la justice institutionnelle ainsi que le danger d’exploiter les réseaux sociaux à mauvais escient, en donnant aux internautes l’illusion d’un pouvoir sans restrictions, leur offrant essentiellement des alternatives simplistes. Pour conclure, on a là une fiction intelligente sur le fond, aboutie sur la forme, à découvrir avec des sous-titres anglais sur le site du collectif  The Nest.

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