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Comme dernièrement les médias ont évoqué le procès de Klaus Barbie, il y a 30 ans, j’ai pensé qu’il n’était peut-être pas inutile de consacrer un article à cette minisérie néerlandaise, disponible depuis peu avec des sous-titres anglais, à propos du parcours du businessman et criminel de guerre Pieter Nicolaas Menten et du journaliste qui l’a longuement traqué, Hans Knoop. En 3 épisodes de 45 minutes environ, diffusée par la chaîne batave Omroep Max, il s’agit d’une restitution précise des faits, à peine romancée. Le fait de proposer des fictions qui collent étroitement à la réalité est très tendance dans ce pays, qui a proposé dernièrement des miniséries telles que Land Van Lubbers, biopic d’un ancien premier ministre catholique, ou encore De prooi, histoire de l’ascension et de la chute du banquier Rijkman Groenink, directeur de la banque ABN AMRO. De Zaak Menten, réalisé par Tim Oliehoek, est l’adaptation par Jan Harm Dekker et Robert Jan Overeem d’un récit écrit par Hans Knoop qui fit sensation lors de sa publication en 1977.

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La narration navigue entre les années 70, la fin des années 30 et la deuxième guerre mondiale, chaque flashback apportant de nouveaux élément, le plus souvent à charge pour Pieter Menten, éclairant peu à peu les divers aspects de sa personnalité complexe. La réalisation est classique, mais il est à noter que la série parvient bien à restituer les seventies, grâce à des décors très soignés et au traitement de l’image, lui donnant une patine rétro rappelant l’esthétique des films de cette époque. Cette impression d’être transporté dans le temps est renforcée non seulement par les extraits de reportages télévisés et les gros titres des journaux datant de cette période qui émaillent les épisodes, mais aussi par la bande musicale comprenant des extraits de chansons à succès: Dynamite du groupe Mud, Lost in France de Bonnie Tyler, No More Heroes de The Stranglers (pionniers du punk rock) ou encore Time in a Bottle de Jim Croce. Quant à la ritournelle du générique, il s’agit du thème de la série Baretta, interprété par Sammy Davis jr.

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Lors du premier épisode, Hans Knoop, le rédacteur en chef du quotidien De Telegraaf (joué par Guy Clemens) s’implique personnellement dans la traque de l’ancien nazi après avoir reçu un appel d’un journaliste Israélien, Chaviv Kanaan, accusant Menten d’être responsable de l’exécution de beaucoup de juifs (dont des membres de la famille de Chaviv) dans des villages de la Pologne occupée. Le reporter hébreu réagit après avoir vu au JT un sujet à propos de la vente aux enchères d’une partie de la collection d’art du richissime businessman, qu’il sait être le fruit de la spoliation des biens des juifs, transférés illégalement vers les Pays-Bas par wagons entiers. Hans Knoop, né pendant la seconde guerre mondiale dans une famille juive, vécut le conflit dans la crainte d’être déporté et, par la suite, devint correspondant de presse à Tel-Aviv, puis reporter au Nieuw Israëlietisch Weekblad. Son passé explique sa motivation à voire Menten traduit en justice, son acharnement à rechercher des preuves de ses crimes. Mais la minisérie n’aborde pas en détail son background et se contente de le présenter comme un journaliste intrépide et intègre, soucieux de voir la vérité éclater au grand jour.

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La première rencontre entre Menten (incarné par Aus Greidanus) et Hans Knoop, lors d’une visite par ce dernier de la luxueuse propriété de l’homme d’affaires (comprenant la plus grande piscine privée d’Europe et une vaste collection de tableaux de l’époque romantique), est presque amicale. Menten affirme qu’il a aidé des juifs pendant la guerre et qu’il a des preuves de ce qu’il avance. Il est très conciliant et va jusqu’à proposer d’effectuer un don substantiel en faveur de la fondation Simon-Wiesenthal. Mais, lorsque Knoop poursuit ses recherches, épluchant patiemment les archives de la presse en vue d’écrire des articles accusateurs, Menten tente dans un premier temps de l’amadouer en achetant son silence, puis constatant son indifférence vis à vis de l’argent, cherche à l’intimider en le menaçant de représailles juridiques. Pour le businessman, la meilleure défense est l’attaque: il a déjà demandé des dédommagements pour les objets d’art qui lui ont été volés (1 million de florins réclamés à l’Allemagne et 600000 aux Pays-Bas) et n’a pas hésité à proférer des accusations à l’encontre d’un juge qui l’avait condamné après la guerre pour avoir porté un uniforme allemand.

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Cependant, on n’a jamais l’impression qu’Hans Knoop est en danger, les seuls individus qui s »opposent à son enquête sont des membres de sa rédaction, dont certains publient des articles favorables à Menten, selon eux dans un souci d’équité journalistique, mais sans doute pour de basses raisons de rivalité professionnelle. Heureusement, Hans peut compter sur le soutien indéfectible de son épouse Betty (Noortje Herlaar), très compréhensive face aux absences répétées de son mari qui parcourt l’Europe inlassablement en quête de preuves. Le journaliste est secondé par un détective privé et par un caméraman, Gijs Jongstra (Rein Hofman) qui finira par le trahir en témoignant à la décharge de Menten lors de son procès (contre une importante somme d’argent). Il rencontre le frère de Pieter, Dirk Menten (Hans Croiset) qui vit en France, sur la Riviera: cet homme âgé, qui fut autrefois membre de l’équipe olympique néerlandaise de waterpolo, vit paisiblement en exil, après avoir été condamné pour avoir profité financièrement des spoliations des nazis. Il se montre de prime abord réticent à vider son sac devant le journaliste, mais finit par s’y résoudre.

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Il faut dire que les relations entre les deux frères sont exécrables: Pieter va jusqu’à accuser Dirk d’avoir été présent lors des exécutions en Pologne qui lui sont reprochées, alors que lui-même n’y aurait pas été mêlé. Le témoignage de Dirk ainsi que ceux récoltés auprès de témoins lors d’un voyage d’Hans Knoop en URSS, où il assiste aux fouilles d’un charnier dans la région de Lviv, dessinent les contours d’une réalité bien sombre: Pieter Menten est bien responsable des crimes dont on l’accuse. Suite à un conflit de voisinage avec une famille juive, le jeune Menten a commencé à éprouver un fort ressentiment envers les individus de cette confession. Lorsque les soviétiques, à la fin des années 30, ont réquisitionné tous les biens de la demeure cossue des Menten, Pieter a pris la fuite et s’est réfugié à Cracovie. C’est alors qu’il s’est lié d’amitié avec un officier SS, Schönegart (Julian Looman), avec lequel il se livra à partir de 1939 à un trafic lucratif d’objets d’art, soutirés à des juifs pour un prix dérisoire, en profitant d’un rapport de force  nettement en leur faveur.

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Parmi les œuvres qui rentrent alors en possession des nazis, on trouve des toiles de grande valeur signées Raphaël Mengs, Isaac Israëls ou encore Maurycy Gottlieb. La série passe vite sur cette période essentiellement passée par Menten à Lemberg, la plaque tournante du trafic, et préfère évoquer les crimes bien plus graves qu’il commit en tant que membre des SS: son rôle dans le massacre des professeurs polonais de Lviv comme dans les exécutions de Podhorodze (en tout, il fit éliminer près de mille personnes, juives ou non). Quelques scènes rendent compte de l’horreur des tueries: des victimes sommées de se tenir sur une planche où elles sont mitraillées chacune à leur tour, une femme obligée par un SS de garder son regard fixé sur un proche sur le point d’être abattu, une fosse où  s’entassent des condamnés avant d’être canardés par des nazis positionnés en surplomb (une scène pénible qui m’a rappelé l’effroyable attentat du Bataclan). Ce sont de courts passages de la minisérie, mais particulièrement marquants.

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Si Pieter Menten ne semble nullement tiraillé par sa conscience et se trouve conforté dans ses dénégations par sa femme Meta (Carine Crutzen) qui le croit innocent et ne cesse de le clamer, il est aussi la cible d’activistes bien décidés à faire de sa vie un enfer: ceux-ci placardent aux alentours de sa demeure des affiches dénonçant son passé nazi, déposent des oiseaux morts dans sa piscine, le harcèlent en faisant tournoyer sans relâche un avion au dessus de chez lui et vont jusqu’à déclencher un incendie dans sa propriété. Lorsque la menace judiciaire se précise, Menten part précipitamment pour la Suisse (à temps car il a été prévenu de son arrestation imminente par  mystérieux informateur), mais le fugitif finit par être retrouvé. Hans Knoop, de son côté, n’est pas physiquement inquiété mais éprouve des difficultés à faire se mouvoir les rouages de la justice: on lui affirme dans un premier temps que rien ne peut être reproché à Menten sur le sol des Pays-Bas et que les résultats d’une enquête extrajudiciaire ne peuvent pas être utilisés pour déclencher une procédure légale. De plus, la minisérie suggère que certains membres du KVP (Katholieke Volkspartij), le parti au pouvoir, craignaient de voir leur implication pendant la guerre révélée lors d’un procès à l’encontre de Menten et ne souhaitaient pas qu’il ait lieu.

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Le dernier épisode retrace le procès de 1977, où les témoignages accablants pour Menten s’accumulent et qui se solde par une condamnation à 15 ans de prison. Après l’appel de Menten, un second procès a lieu en 1979, où l’habile avocat du businessman montre que lors du procès qui lui a été intenté après la guerre (en 1951), un accord avait été conclu avec le ministre de la justice de l’époque, Leendert Antonie Donker, et que par conséquent l’affaire est close…avant qu’une preuve inattendue découverte par le journaliste provoque enfin la chute de Menten. Ces deux procès riches en rebondissements sont intéressants à suivre, mais l’interprétation des acteurs manque singulièrement de passion.

Le problème est que les créateurs de la minisérie, à l’instar d’ Ecos del desierto présenté sur ce blog il y a quelques semaines, n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre pour traiter un sujet aussi grave, ils ne peuvent se permettre de romancer les faits à loisir. De plus, vu la brièveté du programme, les personnages secondaires restent dépeints sommairement. Surtout, si l’on perçoit bien les racines des motivations d’Hans Knoop, le parcours de Menten pendant les premières années du conflit reste nébuleux: comment un trafiquant d’art sans scrupules est-il devenu en aussi peu de temps un bourreau à la solde de la barbarie nazi? Quels sont les ressorts de sa haine mortelle envers les juifs? On termine donc le visionnage de la minisérie en ressentant une légère insatisfaction,  avec l’impression de n’avoir pas en main toutes les pièces du puzzle, même si De Zaak Menten, mené sans temps morts, examine avec sérieux un passé dramatique qu’il est louable d’évoquer aujourd’hui encore, pour perpétuer sa mémoire parmi les jeunes générations.

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