Mots-clefs

, , , , , , , , , , , , ,

tea6

J’ai toujours été amateur de fiction policière classique, de ces histoires à l’atmosphère délicieusement surannée, cérébrales et astucieuses, où le crime est un défi à la sagacité des enquêteurs, un problème élégant posé par un assassin esthète. De plus, je suis très friand de récits de crimes impossibles et de problèmes de chambre close, et je ne dédaigne pas à l’occasion un beau crime parfait. Je ne pouvais donc pas manquer de regarder cette websérie (visible sur YouTube), qui propose quelques exemples délectables de meurtres ingénieux et des discussions macabres autour de tasses de thé évoquant L’assassinat considéré comme un des beaux-arts, singulier essai  de Thomas de Quincey. En 8 épisodes dont la durée n’excède pas 16 minutes, cette première saison est réalisée par Wenceslas Lifschutz et scénarisée par Sandra Enz et est le fruit des efforts conjoints d’un collectif d’artistes lyonnais, la 3ème Dimension et demie, et d’une association basée à Couzon-au- Mont-d’Or, les Dragons Gradés.

tea3

Tea Time est un huis-clos dont l’unique décor est le salon où se réunissent chaque mardi cinq femmes désœuvrées de la bonne société, à l’invitation d’Hélène, la doyenne du groupe (jouée par Pascale Rousseau). Bien loin des mondanités convenues, leurs discussions portent sur les meurtres récents qui ont fait les choux gras d’une presse avide de sensationnel. Par exemple, elles évoquent dans le premier épisode l’assassinat du journaliste Gaston Calmette et le procès de madame Caillaux qui se solda par son acquittement: elles admirent l’habileté de l’avocat parvenu à ses fins en présentant le cas comme un crime passionnel, une manifestation d’hystérie féminine. L’action de la websérie se situe donc vers 1914, à la fin de la Belle Époque, un contexte historique également suggéré par le décor bourgeois et les costumes des protagonistes.

tea5

L’intrigue démarre véritablement quand Hélène annonce, à la stupéfaction générale, qu’elle a commis un assassinat. Sa victime est un curé, elle l’a choisi car elle ne supportait plus ses discours moralisateurs. Il représentait pour elle le carcan de la religion (on est à une époque marquée par la poussée de l’anticléricalisme). Par ailleurs, le meurtre constitue selon elle un moyen pour une femme de s’émanciper, de retrouver une nouvelle jeunesse après avoir vécu une existence corsetée d’épouse bourgeoise. Le second épisode détaille le modus operandi alambiqué de son crime, un meurtre en chambre close perpétré dans une église, déguisé en improbable accident (le prêtre a été transpercé par la lance que portait une statue). Le procédé est astucieux, mais risqué car il fait intervenir des complices, sources potentielles d’indiscrétion. Comme Hélène s’en est sortie sans avoir été inquiétée, l’idée germe parmi ses amies de commettre chacune à leur tour un crime parfait, avant de relater leurs exploits lors des prochaines réunions hebdomadaires.

tea4

Elles prennent bien soin d’établir des règles strictes: aucune ne doit attenter à la vie d’une autre de ces dames, ni porter les soupçons sur l’une d’elle pour se disculper. Le troisième épisode relate le meurtre commis par Eugénie (Sabrina Marion), une jeune femme un brin collet monté qui souffre d’avoir dû épouser un roturier et de mener une vie terne et discrète. C’est pour cela qu’elle choisit de tuer une cantatrice célèbre, elle envie cette femme admirée qui triompha su scène. De tous les meurtres de la série, c’est assurément le plus désordonné, mais la conclusion ne manque pas d’ironie: Eugénie joue de malchance, commet quelques maladresses, mais finit par s’en sortir grâce à un heureux concours de circonstances.  Le quatrième épisode est consacré au forfait de Suzanne (Valeria Foschia), un crime impossible de la meilleure veine (sans doute le plus ingénieux du lot) exécuté avec maestria par cette femme froide et calculatrice, devant une assemblée de témoins crédules.

tea7

La victime de Suzanne est un éminent ethnologue, un confrère de son mari, professeur tout comme lui, les relations entre les deux hommes ayant été marquées par une implacable rivalité. C’est donc en quelque sorte pour protéger son époux que Suzanne a agi, en exploitant la croyance superstitieuse en la malédiction associée à une amulette sacrée rapportée d’une expédition lointaine par le scientifique. La méthode employée pour empoisonner le malheureux savant est machiavélique et non dénuée de panache. Ensuite, l’épisode 5 se penche sur la benjamine du groupe,  Marguerite (Solène Salvat). C’est l’histoire la plus romantique et la plus poignante: la victime est le cousin de Marguerite, un écrivain maudit et suicidaire, qui, peu avant de mourir, a recouvert les murs de son logis de poèmes écrits en lettres de sang. Bien que versant dans le mélo larmoyant, l’intrigue reste psychologiquement crédible.

tea8

Les épisodes 6 et 7 portent sur le double meurtre perpétré par Angèle (Edeline Blangero). C’est un crime qui fait froid dans le dos, une terrible vengeance envers un mari infidèle et sa maîtresse, le premier étant sauvagement poignardé, tandis que l’autre est noyée dans une baignoire. C’est un fait divers sordide, mais qui révèle la noirceur de la personnalité d’Angèle, la cruauté qui se dissimule derrière la bienveillance et l’amabilité apparente de cette quarantenaire enjouée. L’affaire est exposée en deux temps, d’abord lors d’un épisode où débattent, une fois n’est pas coutume, les maris de ces dames (joués par Wenceslas et Patrick Lifschutz, Aymeric Raffin et Anaël Rimsky-Korsakoff). Ils croient en l’innocence d’Angèle et échafaudent une théorie basée sur un faisceau de déductions et de preuves qui semblent solides. Ces messieurs n’ont cependant pas le beau rôle, car ils se trompent du tout au tout: l’épisode suivant révèle comment ils ont été dupés et par qui. Là, c’est quand même un peu tiré par les cheveux, mais la supercherie ne manque pas de piquant.

tea9

L’avant dernier épisode se termine par un excellent cliffhanger (cependant annoncé par un flash forward dès le début de la série). Je ne révèlerai rien de l’épisode final, qui conclut la fiction par un rebondissement savoureux, bien qu’assez prévisible (je l’avais subodoré bien avant). La conclusion laisse espérer une seconde saison captivante (à ce jour, celle-ci a déjà été écrite mais doit encore être tournée). Globalement, j’ai été agréablement surpris par cette production, astucieusement scénarisée,  filmée de façon maitrisée, avec une sobriété de bon aloi. L’ajout de dessins illustrant les évènements qui se sont produits extramuros est également appréciable: créés par Jonathan Noyau et Vincent Coperet, ils permettent d’éviter au récit par ailleurs très statique une certaine monotonie et donnent à l’ensemble un style BD dont l’ambiance british fait songer à certains albums polardesques récents (comme Green Manor de Bodart et Vehlmann ou encore l’ adaptation du Diable de Dartmoor de Paul Halter, une enquête du docteur Twist, par Francis Cold et Jean-Pierre Croquet).

tea10

Le jeu est sans fausses notes, à part quelques rares répliques prononcée avec raideur et, malgré le faible budget, la reconstitution parvient à convaincre. Cependant, on peut regretter que les dessinateurs n’aient pas été mis à contribution pour effectuer des pastiches des illustrations criardes des revues de faits-divers populaires à l’époque, comme le Petit Journal. D’ailleurs, si les habituées du salon font souvent référence aux articles de la presse, les journaux de la Belle Époque ne nous sont montrés que très brièvement et le plus souvent en plan large. Mais ce n’est qu’un détail négligeable dans une websérie qui constitue un divertissement de choix, avec en prime une  critique de la mentalité de la haute bourgeoisie perceptible à l’occasion de commentaires méprisants des protagonistes à l’encontre de la servante (Mylène Queyrat) ou d’autres individus d’extraction modeste. Les amateurs de polars « old school » peuvent donc s’y plonger sans hésitation.

tea1

Publicités