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J’aime beaucoup les dramas scénarisés par Mitani Koki, en particulier Furuhata Ninzaburo (déjà évoqué sur ce blog) et le taiga drama Shinsengumi. C’est donc avec intérêt que j’ai visionné Osama no Restaurant, une série en 11 épisodes d’environ 50 minutes diffusée en 1995 par Fuji TV, réalisée par Kono Keita et Suzuki Masayuki, dont les personnages sont les membres du personnel d’un restaurant de Tokyo spécialisé dans la haute cuisine française. La gastronomie est très présente dans les dramas japonais en général, mais le plus souvent, c’est la cuisine nipponne, riche de nombreux plats exotiques, qui est abordée. Cette série, qui se déroule intégralement en huis-clos à l’intérieur de l’établissement La Belle Équipe, bénéficie d’un très bon casting et accumule les scènes drôlatiques, mais est aussi révélatrice du prestige dont jouit notre cuisine dans ce pays. les épisodes sont émaillés de répliques en français, prononcées le plus souvent sans  écorcher les mots, mais avec un savoureux accent nippon.

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Dans le premier épisode, le restaurant est sur le déclin, la qualité de la cuisine s’est dégradée et la réputation de ce qui fut un établissement de grand standing est en chute libre. le vieux propriétaire est décédé il y a peu et c’est son plus jeune fils, Harada Rokuro (Tsutsui Michitaka), le fruit d’une liaison qu’il eut avec une maîtresse, qui hérite de l’enseigne et à qui échoit la tâche de redorer le blason de la Belle Équipe. Pour cela, il contacte celui qui exerça la profession de garçon au service de son père, Sengoku Takeshi (interprété par Matsumoto Koshiro IX, un fameux acteur de kabuki, le descendant d’une longue lignée d’artistes spécialisés dans ce genre théâtral). Sengoku est un serveur stylé qui connait sur le bout des doigts les règles d’un service de première classe. Il accepte de reprendre ses fonctions, mais tout en ayant un statut somme toute modeste, il prodigue nombre de conseils avisés au personnel, n’hésitant pas à les critiquer vertement s’ils manquent de professionnalisme, mais aussi à leur prodiguer moult encouragements.

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Pour Sengoku, on ne transige pas avec les principes: ainsi, il précise que sur une table, la décoration florale ne doit jamais être plus haute que le verre à pied, que les vins doivent être servis à température ambiante, que le serveur ne doit jamais toucher les vêtements des clients en posant les plats, ni interrompre une conversation à une table ou poser les couverts en se tenant à gauche des personnes attablées, qu’il se doit de décrire le plus brièvement possible le menu et de proposer en entrée des mets moins relevés que les suivants. Sengoku a aussi conservé une mémoire précise des lieux: ainsi, il est capable de retrouver l’emplacement précis sur les étagères du cellier d’un Montrachet du millésime 1974. Appui précieux pour Rokuro, il est cependant parfois considéré comme un casse-pied par la brigade de cuisine, par exemple lorsqu’il suggère sciemment à des clientes de choisir des plats à la carte que la cheffe de cuisine n’a pas l’habitude de préparer, pour la mettre à l’épreuve (épisode 2).

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La cheffe, Isono Shizuka, est jouée par Yamaguchi Tomoko. Elle pratique une cuisine créative et a un fort potentiel dans son métier, ce dont elle ne semble pas avoir conscience initialement. Sengoku, pour qui elle a un penchant, cherche à lui donner confiance en ses capacités, mais doit composer avec son fichu caractère: elle n’en fait qu’à sa tête, fume comme un sapeur dans la cuisine, organise une grève du personnel contraignant Sengoku à s’atteler lui-même aux fourneaux tandis que la brigade passe le temps en jouant aux cartes (épisode 4) ou menace de quitter l’établissement pour accepter l’offre d’emploi d’un grand restaurant parisien (épisode 8). La relation entre Sengoku et Shizuka est particulièrement développée dans l’épisode 5, où le garçon incite la cheffe à composer un nouveau plat, une « surprise de homard à la mousse de crevette ». Elle met une nuit à élaborer le mets parfait, après plusieurs tentatives infructueuses testées par le palais exigeant de Sengoku. Finalement, cette épreuve permet à la cuisinière d’acquérir une meilleure estime de soi.

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Le protagoniste le plus ambivalent du drama est le gestionnaire du restaurant, Mizuhara Noritomo (Nishimura Masahiko, connu pour son fameux rôle de policier crétin dans Furuhata Ninzaburo). Endetté, il a contracté des emprunts auprès d’individus peu recommandables qui constituent une menace permanente pour lui. Pour se renflouer, il échafaude des projets foireux, se lançant sans succès dans l’élevage bovin ou le commerce des poussins. Il n’hésite pas à piquer dans la caisse, mais comme il n’est pas assez intelligent pour le dissimuler, cela se sait vite et il risque alors de perdre sa place. Ses relations avec son petit frère Rokuro sont d’abord conflictuelles, il lui reproche ses tenues voyantes (surtout son Tuxedo très kitch) et sa désorganisation. De plus, les frangins sont rivaux en amour, ils courtisent tous deux la barmaid Masako (Suzuki Kyoka), grande spécialiste des cocktails maison (dont le « Masako spécial », variante du cocktail Bellini). Rokuro, cependant, finira par pardonner les turpitudes de Mizuhara et prendra sa défense devant le personnel, assurant que, malgré ses défauts, sa présence à la tête des employés est indispensable.

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Un autre personnage marquant est Kajihara Tamio (incarné par Ono Takehiko), le maître d’hôtel. C’est le doyen des employés en poste, il a bien connu le précédent propriétaire. D’origine modeste, il semble manquer d’assurance, mais est rempli de fierté lorsque sa photo paraît dans la presse, illustrant un article élogieux pour le restaurant. Kajihara peut être d’une grande maladresse et éprouve des complexes de n’occuper qu’un poste subalterne dans l’établissement. L’épisode 6 illustre ce point. l’ex-épouse de Kajihara vient diner avec son fils. Le maître d’hôtel, pour faire bonne figure, prétend qu’il est le directeur de la Belle Équipe et qu’il s’apprête à épouser la barmaid. Il bénéficie de la complicité des autres employés (qui montent une mise en scène pour permettre à Kajihara de se valoriser devant son rejeton), mais Mizuhara n’est pas dans la combine, ce qui engendre quelques scènes de quiproquo comiques. L’intrigue est révélatrice du désir de reconnaissance, de l’aspiration contrariée à un position sociale plus élevée qui le caractérisent.

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Autre membre de la brigade mis en avant, le pâtissier Narushi (Kajihara Zen). C’est le maillon faible de la brigade, il fait preuve de bonne volonté mais compose des desserts sans originalité, loin de la créativité de la cheffe. Sengoku conseille à Rokuro de le renvoyer, car selon lui il handicape la renommée du restaurant. Narushi, lorsque son talent culinaire est mis en doute, va se réfugier dans le cellier, auprès du sommelier Oba Kinishiro (Shirai Akira), un employé distant et hautain, qui tire vanité des prestigieuses médailles obtenues dans sa discipline. En son absence, la cheffe est obligée de se procurer les desserts dans une pâtisserie des environs, sans avertir les clients qu’ils ne sont pas de fabrication maison (chose à éviter formellement dans un restaurant de première classe, comme le souligne Sengoku). Finalement, Narushi garde son emploi contre l’avis du garçon, mais parviendra à gagner son estime en concoctant un dessert succulent. Narushi est en retrait durant la plupart des épisodes, sauf dans les deux derniers où il joue un rôle central dans l’intrigue, néanmoins même à ce stade le personnage manque d’épaisseur psychologique.

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C’est d’ailleurs le principal défaut du drama, le petit personnel est un peu délaissé par les scénaristes. Hatakeyama Hidetada, le sous chef (joué par Taguchi Hiromasa) n’apparaît jamais autrement que comme un gâte-sauce balourd qui accumule les gaffes et un gourmand invétéré vaguement comique. Sasaki, le plongeur, tout comme Wada le commis font presque de la figuration, ne prononçant que de rares répliques anodines. Enfin, Gérard Duvivier (Laurent Jaquet), le  garde-manger (autrement dit, le responsable des plats froids), le seul français de la brigade, reste au second plan alors que c’est un personnage qui aurait pu être mieux exploité (comme c’est souvent le cas dans les séries asiatiques, où les personnages interprétés par des occidentaux ont tendance à demeurer des figures neutres et son loin d’avoir un rôle prépondérant dans l’intrigue). On remarquera l’allusion flagrante à Julien Duvivier et à son film La belle équipe, ce qui ne devrait pas surprendre car ce cinéaste s’exporta bien au Japon dès les années 30, où il eut les faveurs des critiques comme du public (tout comme René Clair, Jean Renoir et quelques autres), sans doute son nom est-il toujours pour les nippons évocateur de la culture cinématographique française.

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Les personnages principaux, quant à eux, sont heureusement parfaitement campés et c’est un plaisir de suivre leurs interactions. La direction d’acteurs est à louer, on ressent une véritable complicité entre les protagonistes. Bien sûr, j’ai préféré certains épisodes à d’autres. Outre le sixième, qui met en valeur le maître d’hôtel et que j’ai déjà évoqué, le troisième est intéressant car il possède une véritable tension: chaque membre de la brigade est contraint d’avoir un entretien avec la direction car un employé doit être viré par souci d’économie. Chacun met en avant ses atouts, et c’est l’occasion d’en savoir plus sur leur passé et leur personnalité. La chute est astucieuse, en l’absence d’accord sur le choix de la personne à renvoyer, Sengoku propose un moyen de sortir par le haut de cette situation inextricable. Le dernier épisode, où le garçon est de retour après un an d’absence et où il met la cheffe et le pâtissier au défi de réaliser des plats difficiles, vient conclure le drama sur une note positive.

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En fait, un seul épisode ne m’a pas convaincu, le septième. Le restaurant reçoit des membres du gouvernement japonais et des délégués de l’union européenne en pourparlers. L’ambiance à table est glaciale, les plats repartent sans être consommés et le représentant de la France, par snobisme, refuse de consommer des spécialités de son pays cuisinées par des japonais. Les tentatives pour détendre l’atmosphère, aussi bien les blagues du commis que les tours de magie du maître d’hôtel, échouent, avant qu’un évènement inattendu ne finisse par décrisper les négociateurs. L’épisode est amusant, mais le comportement buté de ces éminents clients frise le ridicule et ne paraît pas très réaliste. Cependant, les plats proposés, comme dans les autres épisodes, correspondent bien aux menus sophistiqués de nos restaurants étoilés. Il est vrai que la série a bénéficié de l’apport d’un consultant célèbre au pays du soleil levant, Yukio Hattori, qui est le chef de l’Académie culinaire française du Japon et le directeur une prestigieuse école de nutrition.

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Malgré une bande musicale omniprésente et pas toujours utilisée à bon escient (et une chanson de générique, Precious Junk de Ken Hirai, sans originalité et qui rappelle des tubes pop maintes fois entendus), les qualités d’écriture du drama, tout comme les répliques savoureuses en français dans le texte (à l’instar des plats cités, « feuillantine de saumon », « médaillon de homard au caviar » ou encore « chou à la crème », dénomination importée telle quelle au Japon) et la variété des épisodes (certains se déroulent avant ou après les services, voire même un jour de fermeture du restaurant) rendent l’ensemble délectable. Le message récurrent, symbolisé par la chorale formée par les membres du personnel lors de leur temps libre, est un plaidoyer pour les vertus du travail d’équipe et du dépassement de soi en vue d’exceller dans son domaine et de gagner ainsi en amour-propre. Difficile de ne pas y souscrire. Les amateurs de bonne chère et de comique de situation, pour peu qu’ils ne craignent pas les huis-clos un brin claustrophobiques, trouveront sans doute le menu du drama à leur goût.

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