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C’est sans doute l’une des meilleures séries que j’ai visionné depuis le début de cette année: une histoire d’espionnage et de conspiration politique à l’action trépidante, qui se déroule dans l’immédiat après-guerre, en 1946, à Odessa. En 14 épisodes de près de 45 minutes, Likvidatsiya fut diffusée en 2007 sur la chaîne publique Rossiya 1 et a été réalisée par Sergey Ursulyak  (le même vidéaste qui a créé récemment une série centrée sur la jeunesse d’un fameux personnage: Stirlitz, l’agent secret du passionnant feuilleton Seventeen Moments of Spring). Le trio de scénaristes (Aleksandr Korenkov, Zoya Kudrya et Aleksei Poyarkov) s’est inspiré de l’intrigue d’un classique du petit écran russe, The Meeting Place Cannot Be Changed (Mesto vstrechi izmenit nelzia, 1979): le contexte est le même, la ville est aux prises avec une organisation criminelle aux ramifications étendues et l’officier chargé de la démanteler tutoie les frontières de la légalité pour parvenir à ses fins. Cependant, le déroulement général de l’intrigue et ses implications politiques démarquent nettement Liquidation de son illustre prédécesseur.

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Le personnage central de la série est le lieutenant colonel David Markovitch Gottsman (Vladimir Mashkov l’incarne avec expressivité), qui dirige le département d’investigation criminelle de l’armée. Pendant la guerre, il combattit en Crimée, le souvenir des sanglantes batailles est encore pour lui une plaie vive (toute sa famille et nombre de ses amis proches périrent durant le conflit). Il a fort à faire avec la criminalité galopante qui sévit à Odessa: lors du premier épisode, il parvient à opérer, avec ses hommes, un coup de filet contre le gang d’un certain Goosey et découvre un important dépôt d’armes et un millier d’uniformes militaires dérobés dans le repaire des malfrats. L’insécurité qui règne en ville inquiète fort le maréchal Zhukov (joué par Vladimir Menshov), qui vient de prendre les fonctions de commandant de la région militaire: le jour de son arrivée par le train, des saboteurs ont fait sauter les rails de la ligne de chemin de fer passant aux abords de la cité. La pression de la hiérarchie pèse donc lourdement sur Gottsman qui suit difficilement les pistes lui permettant de remonter la chaîne de commandement des malfrats, pour parvenir à identifier un dénommé Chekan (Konstantin Lavronenko), un malfrat balafré toujours vêtu d’un uniforme de capitaine.

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Gottsman est un officier entraîné qui possède quelques connexions avec le milieu de la pègre, à commencer par son oncle Yeshta, qui vit au même endroit que lui et lui fournit à l’occasion de précieux tuyaux. Son assistant, Yefim Petrov (Sergey Ugryumov), particulièrement débrouillard (entre autres combines, il sait à qui s’adresser pour obtenir des faux papiers, connaissant bien Rodya, un talentueux faussaire), est un ancien pickpocket. Il est secondé également par un gamin des rues, Mishka (Kolya Spiridonov), aussi rusé qu’entêté. Gottsman le place dans un orphelinat où il suit tant bien que mal des cours scolaires, entre deux tentatives de fugue, et participe à la chorale des enfants de l’établissement. L’officier se prend d’affection pour ce gosse turbulent mais très attachant, il le considère comme un membre de sa propre famille et finit par l’adopter légalement. D’autre part, Gottsman a sous ses ordres des militaires chevronnés comme le sergent Arsenin (Alexandr Sirin), un médecin qui fut affecté au front de l’Est et vécut le choc de la bataille de Khalkhin Gol, affrontement russo-japonais de 1939, le major Dovjik ou encore le lieutenant Tishak (Alexandr Golubyov), un plaisantin à la gâchette facile, de surcroît porté sur la boisson.

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Gottsman est respecté à la fois par les citoyens honnêtes et par les malfrats, avec qui il peut discuter franchement et négocier le soutient. Il arrive de fil en aiguille à découvrir les contours d’une organisation aux objectifs nébuleux, dirigée par l’insaisissable Akademik, autour duquel gravitent des truands de faible envergure (comme le Grec, qui sera assassinée lors de son transfert au poste de police, après son arrestation, pour l’empêcher de révéler ce qu’il sait aux autorités), des partisans de l’indépendance de l’Ukraine, des « Frères de la forêt » (militants antisoviétiques d’origine balte qui mènent une guérilla sans merci contre la férule de l’URSS dans les pays satellites), mais aussi des nazis, anciens membres de l’Abwehr, des agents de renseignement chevronnés dont les réseaux subsistent encore au sein des zones auparavant occupées par les allemands.

Les hommes de Gottsman tentent à plusieurs reprises de tendre une souricière pour piéger les criminels, mais ceux qui ne sont pas tués lors des échauffourées parviennent toujours à s’échapper. De plus, des témoins essentiels pour l’enquête sont promptement liquidés avant d’avoir le temps de parler: pour l’un, son assassinat, perpétré dans son bureau, est maquillé en suicide, tandis qu’un autre est victime d’un meurtre en chambre close (lors de l’épisode 7, où la victime a été enfermée dans une armoire de fer constamment sous la surveillance d’un soldat et pourtant est retrouvée étranglée dans sa prison improvisée au moyen d’un nœud coulant).

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Il devient évident que les criminels ont toujours un coup d’avance sur les autorités. Il doit donc y avoir un informateur dissimulé parmi le personnel militaire. Les soupçons se portent tour à tour sur chacun des subordonnés de Gottsman, dont les agissements parfois maladroits semblent suspects, mais aucune preuve tangible n’est trouvée et les doutes subsistent.  Les enquêteurs ont affaire à forte partie, des individus résolus qui s’ingénient à brouiller les pistes et n’hésitent pas à user de violence (ainsi, un indic est acculé entre les mailles d’un filet de pêche pour être ensuite mitraillé par des malfrats à la solde d’Akademik; lorsque Chekan veut fuir l’Ukraine pour se réfugier en Turquie, il en est dissuadé par la séquestration de sa petite amie Ida, menacée de mort s’il refuse de devenir trafiquant d’armes pour le compte de l’organisation secrète). De son côté, Gottsman n’est certes pas non plus un ange, il pratique l’intimidation en vue d’amadouer les petites frappes (ainsi, il monte un simulacre de peloton d’exécution pour les inciter à être obéissants). Il est bientôt épaulé par le major Vitaliy Krechetov (Mikhail Porechenkov), l’assistant du procureur militaire, qui s’avère être un enquêteur à l’esprit vif, capable d’initiatives audacieuses et méthodique. Une solide amitié se noue entre les deux hommes, dont les caractères se complètent à merveille (le bouillonnant Gottsman est tempéré par le flegmatique et mondain Krechetov).

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Krechetov est un mélomane averti, féru d’opéra. Il a servi pendant la guerre en Biélorussie, mais il reste discret sur cet épisode de sa vie. Il courtise une chanteuse et danseuse, Antonina Petrovna Tsar’ko (incarnée par Polina Agureeva), une fille un peu folâtre, coutumière des caprices de diva, mais dont le charme et la fraîcheur juvénile excuse bien des défauts. La série développe aussi deux autres intrigues sentimentales. L’une entre Gottsman et l’ancienne amie de Yefim Petrov, Nora (Elena Bruner). Nora est un personnage mystérieux, elle a de toute évidence un prénom d’emprunt, celui de l’héroïne d’Une maison de poupée d’Ibsen. Elle fréquente de temps en temps l’officier, devient sa confidente, mais garde toujours une certaine distance avec lui, esquivant ses propositions de sorties au cinéma ou à l’opéra. Sa relation avec lui est amicale, platonique. Son regard mélancolique exprime un tempérament slave, un certain fatalisme. Il y a un romantisme typiquement russe dans les scènes sentimentales qui émaillent le récit (comme celle durant laquelle Nora et Gottsman partagent une bouteille de cognac en échangeant des mots doux). La série perpétue la vision romantique du criminel de grand chemin avec le personnage de Chekan, valeureux même lorsqu’il est blessé et qui voue une passion brûlante à Ida (Kseniya Rappoport), une femme fatale au tempérament de feu qui reste avec lui malgré le danger qu’elle court à ses côtés.

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Un thème très présent dans la série est celui du rapport compliqué de Gottsman à l’autorité. Ses méthodes sont contestées car il est en lien avec les milieux interlopes mais peut se prévaloir d’une certaine efficacité. Son supérieur direct, le colonel Omel’yanchuk (Victor Smirnov) est irascible mais, malgré ses accès de colère, a beaucoup d’estime pour son officier enquêteur et n’hésite pas à le défendre le cas échéant. Gottsman a par contre des relations en dents de scie avec Zhukov, qui le fait arrêter pour insubordination lorsqu’il lui tient tête, mais le relâche très vite. Le maréchal est dépeint comme un haut gradé très strict mais avec un bon fond (lorsque Mishka lui dérobe sa montre à gousset en pleine rue, il le pardonne et l’autorise à la garder). Gottsman doit aussi collaborer avec le colonel Chusov (Yuri Lakhin), chef du contre-espionnage à Odessa, qui utilise des méthodes expéditives sans lui en référer. Ainsi, Chusov met en place l’opération « Mascarade »: des officiers de renseignement d’élite se déguisent en civils, portent des vêtements coûteux et de l’argent de façon ostensible et son chargés de circuler dans Odessa en dissimulant des armes à feu sur leur personne. Le but de la manœuvre est de provoquer les criminels pour les mettre hors d’état de nuire, sensément en état de légitime défense (de plus, chacun d’eux possède les signalements de malfrats les plus recherchés, ceux-ci devant être éliminés dès identification).

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Gottsman s’insurge contre ces méthodes brutales mais il n’est qu’un rouage dans l’appareil étatique et ses récriminations sont sans effets. Lorsqu’un chanteur à succès, Leonid Utyosov, se produit à Odessa (où il interprète sa célèbre chanson U Chernogo Morya), une trêve s’établit entre les autorités et les criminels, à l’initiative de Gottsman: ils peuvent assister au concert, mais ne doivent pas détrousser à cette occasion les membres de l’assistance. Mais  Zhukov choisit ce moment propice pour ordonner l’arrestation des malfrats, à l’insu du lieutenant colonel qui considère ce coup de filet comme un acte de traitrise. Au fur et à mesure que l’on avance dans la série, le rôle de Gottsman devient de moins en moins central, il apparait de plus en plus comme un pion dans une partie d’échecs dont les enjeux le dépassent. La structure du récit fait penser aux matriochkas, on découvre au fur et à mesure de nouvelles strates de l’organisation secrète d’Akademik, des protagonistes que l’on croyait être de premier plan dans la conspiration n’étant in fine que des seconds couteaux manipulés par des individus plus puissants. La révélation de la véritable identité d’Akademik, très tardive, ne m’a pas réellement surpris car les indices commençaient à s’accumuler concernant celui qui semblait à priori le moins soupçonnable. En fait, si la série est bien captivante, l’épisode final assez prévisible et volontiers mélodramatique n’est sans doute pas un des points forts de Likvidatsiya.

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Outre une intrigue millimétrée, la série propose aussi un portrait très vivant d’Odessa au lendemain de la guerre, une ville confrontée à des difficultés économiques non négligeables (le marché noir est florissant, la débrouille se pratique au quotidien), caractérisée par un mélange foisonnant de cultures, de dialectes divers qui coexistent sous la domination soviétique. Gottsman a pour voisinage une famille juive exubérante, au langage folklorique: la tante Pesya et son fils Emmik, tous deux bien en chair, sont des personnages secondaires essentiellement comiques, qui se chamaillent à longueur de journée à tous propos sous les yeux des passants amusés. Dans sa demeure, vit son ami de longue date Mark (Alexei Kryutsenko), un ancien pilote de guerre lourdement handicapé (physiquement et mentalement car il est amnésique) depuis qu’il a été blessé en mission par un tir ennemi, un personnage tragique, de tendance suicidaire, soutenu par sa tendre épouse Galiya. Des protagonistes qui restent au second plan, mais qui apportent une dimension humaine bienvenue et donne un aperçu de l’ambiance qui régnait alors dans les quartiers populaires, ainsi que de la vie de tous les jours des petites gens. Hélas, après les premiers épisodes, cet aspect a tendance à se faire plus rare, des personnages bien plus inquiétants tiennent la vedette (comme Victor Platov, un ancien subordonné de Gottsman, qui semble lié à la conspiration mais dont les motivations restent longtemps équivoques).

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Si la série peut être comparée à The Meeting Place Cannot Be Changed, force est de constater que Likvidatsiya possède une intrigue plus ambitieuse, qui comporte une dimension géopolitiques absente de la fiction des frères Vayner, où les criminels de l’organisation « le chat noir » ne formaient pas un réseau aussi protéiforme. Le point fort de al minisérie de 1979 était ce personnage hors du commun, le capitaine Gleb Zheglov, un flic pour qui la fin justifie les moyens, prêt à fabriquer des preuves et à se comporter lui même comme un malfrat pour aboutir à une arrestation. Le lieutenant qui le seconde, Vladimir Sharapov, idéaliste et porteur d’une conception morale de la loi n’est pas le pendant de Gottsman: ce dernier, bien que capable de reprocher vertement à ses supérieurs leurs agissements répressifs, ne les condamne pas au fond, ses propres méthodes étant (certes à un degré moindre), dénuées d’humanisme et motivées essentiellement par le désir de vengeance. Les deux séries sont néanmoins globalement d’excellente qualité, chacune ayant ses avantages: le rythme de Likvidatsiya est bien plus soutenu, le scénario plus complexe et riche en retournements, tandis que The Meeting Place se distingue par un épisode final qui s’achève par un climax saisissant.

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Sur le plan esthétique, pour peu que l’on apprécie les couleurs délavées, la série de Sergei Ursuliak est une réussite. L’image a une patine rétro, entre le sépia et le noir et blanc, seuls les teintes rougeoyantes ressortent nettement sur les images. Ce choix de filtres donne presque l’impression au spectateur de regarder un vieux film noir des années 50. Les contrastes de luminosité sont aussi exploités de façon intéressante, en particulier concernant les plans nocturnes extérieurs de façades d’immeubles: un exemple frappant est une scène atmosphérique où Gottsman observe l’orphelinat depuis la rue et voit à travers les fenêtres éclairées les silhouettes immobiles fantomatiques des petits pensionnaires. La bande originale, signée Enri Lolashvili, n’est composée que d’un petit nombre de morceaux mais est parfaitement adaptée à la tonalité de l’intrigue. Surtout, la série propose quelques belles interprétations de ritournelles populaires en URSS dans les années 30/40, à l’instar de Valenki au répertoire de Lidia Rouslanova, certaines étant chantées sur la scène du théâtre d’opéra et de ballet d’Odessa. De plus, quelques extraits de films d’époque sont montrés (je ne les ai pas identifiés, ma connaissance du cinéma soviétique est très limitée), ainsi que des affiches de bobines probablement jamais diffusées en occident.

En conclusion, à part la fin qui aurait pu être plus surprenante et intense sur le plan dramatique, c’est une production de haut niveau, avec un casting impressionnant, remarquable tant sur le plan narratif que formel. Refrain connu concernant les séries d’Europe de l’est (entre autres): on regrette qu’un DVD avec des sous-titres français ne soit pas disponible (cependant, on peut trouver sur le web un sous-titrage en anglais approximatif), d’autant plus que l’on est en présence d’un des fleurons de la production télévisuelle russe contemporaine.

Ci-dessous, une vidéo de la chanson « By the black sea » (U Chernogo Morya) de Leonid Utyosov, diffusée sur gramophone.

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