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Après la présentation l’an dernier de L’île aux merveilles de Manöel, Raoul Ruiz est de retour sur ce blog avec le premier volet de son diptyque consacré aux contes et légendes du Chili. La Recta Provincia, qui aborde le folklore paysan transmis par voie orale depuis des générations, précède une autre série, Litoral, cuentos del mar (2008), qui comme son nom l’indique se penche sur les croyances des marins. J’aurai souhaité visionner les deux miniséries, mais seule la première est actuellement trouvable (avec sous-titres anglais sur le net, mais aussi dans un récent coffret DVD de l’INA, en VOSTFR). Je suppose que Litoral exploite les mythes de l’île de Chiloé, comme ce fameux vaisseau fantôme qui évoque le Hollandais Volant, le Caleuche, ou encore cette lointaine cousine des sirènes, la Pincoya. En attendant une éventuelle diffusion prochaine, concentrons nous sur La Recta Provincia, un programme en 4 épisodes, diffusé en 2007 sur TVN et ensuite sous la forme d’un film de près de 2h40, un récit non linéaire, par moments surréaliste, bien dans le style étrange et fantasmagorique de Ruiz.

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C’est l’histoire de Rosalba (Bélgica Castro), une vieille dame qui vit dans une demeure coloniale dont elle est chargée de l’entretien par les propriétaires absents (et où elle passe le temps en confectionnant des drapeaux) et de son fils Paulino (Ignacio Agüero), un garçon un peu demeuré et très attaché à sa mère. Un jour, ce dernier entend une voix insistante qui lui demande de lui apporter de l’aguardiente. Cette voix n’est pas celle de Rosalba, comme il le croit de prime abord, mais bien celle d’un esprit qui hante les lieux. Peu après, Paulino découvre dans le jardin un os humain percé de trous, avec lequel il peut jouer de la flûte. Rosalba ne veut pas confier sa découverte à la police, elle s’en méfie depuis que son fils a été injustement soupçonné d’être un voleur de bétail. La visite d’un démon, El Diablo Aliro (Héctor Aguilar) sera pour elle riche d’enseignements. Aliro identifie l’esprit comme un « manducator », la manifestation d’un individu dont les désirs étaient inassouvis au moment de son trépas. Pour l’apaiser, le démon précise qu’il convient de reconstituer son squelette et de lui donner une sépulture chrétienne, arrosée d’eau bénite.

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A partir de là, commence pour Paulino et Rosalba un voyage dans des paysages arides et rocailleux (la fiction a été tournée dans la province de San Felipe, au nord de Valparaiso) en quête des fragments disséminés de l’ossature du mystérieux défunt. Il s’agit en fait d’un MacGuffin, un prétexte pour découvrir des récits légendaires, au fil des rencontres fortuites ou non faites par le duo. La Recta Provincia est un récit à tiroir où les protagonistes racontent des histoires dans lesquelles l’un des personnages raconte une autre histoire, et ainsi de suite. On trouve ainsi plusieurs niveaux de narration imbriqués (jusqu’à trois, ce qui rend alors l’intrigue difficile à suivre), à la manière du film du polonais Wojclech Has, Le Manuscrit trouvé à Saragosse, adaptation du fameux roman de Jan Potocki, que la tonalité fantastique, l’évocation des croyances superstitieuses et le caractère onirique rapprochent également de La Recta Provincia. On peut aussi trouver ici une parenté lointaine avec Dreams, beau film d’Akira Kurosawa, même si la structure de ce dernier est plus linéaire. Cependant, Raoul Ruiz a affirmé avoir pour principale inspiration étrangère les contes des Mille et Une Nuits.

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Le principe d’un récit gigogne confère une certaine originalité à la minisérie, mais peut être source de confusion, le spectateur devant faire preuve d’une attention de tous les instants pour ne pas perdre le fil. A cela s’ajoute le fait que certaines histoires semblent inachevées ou déboucher sur un commentaire sibyllin du narrateur (par exemple, le conte des deux philosophes où l’un se met à rire à tous propos, provoquant les pleurs de son confrère accablé en voyant son comportement inexplicable, se conclut par l’affirmation que celui des deux qui rit constamment personnifie le Christ, mais je n’ai pas saisi pourquoi). Mais si certains passages laissent perplexe, les personnages colorés qui émaillent la fiction, la poésie et l’impression d’authenticité qui s’en dégagent font qu’il est facile de se laisser porter par cet étrange récit. Si certains détails situent La Recta Provincia à l’époque contemporaine (on aperçoit sur un plan un pylône électrique, un démon prend l’apparence d’un poste de radio s’adressant directement à l’auditeur situé à proximité et raconte une histoire où il est question d’aviation), les légendes évoquées semblent pour la plupart remonter à des temps immémoriaux.

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Plusieurs saynètes montrent des paysans réunis autour d’un repas pour une joute poétique où ils improvisent tour à tour des vers contant une histoire, prenant chacun la parole après avoir frappé la table du plat de la main. Ils composent ainsi une version parodique de la genèse, des mythes cosmogoniques qui leur sont propres, ainsi que des légendes horrifiques de leur cru. On perçoit parfois une distance ironique avec les histoires narrées, comme dans le récit du folkloriste (joué par Alejandro Sieveking), l’un des personnages excentriques rencontrés par le duo, qui évoque, au temps des croisades, le vol de la Vraie Croix par les turcs, qu’un capitaine a pour mission de récupérer, mais le malheureux héros a bien du mal car celle-ci a été dissimulée dans un cimetière, indiscernable au milieu de dizaines de croix d’infidèles. Ce passage semble se moquer des mythes de la chrétienté, en faisant allusion à la multiplication des reliques saintes dans les siècles anciens, vénérées par les croyants qui les gardaient jalousement, mais qui existaient en de multiples exemplaires, tous prétendument authentiques.

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Au cours de leur périple, Rosalba et Paulino rencontrent des créatures maléfiques qui leur jouent des tours, à l’instar de la démone Belisaria (incarnée par une chanteuse pop rock chilienne, Javiera Parra) qui les accompagne en se présentant sous un jour avenant, évoquant même ses relations amicales avec un prêtre, mais qui leur dissimule la malignité de ses intentions. Le duo croise sur sa route une figure inquiétante, la viuda (Chamila Rodriguez), version latine de la veuve noire, qui a occis ses amants successifs, les entreposant ensuite dans des placards ornés de la photos de la victime correspondante (l’os découvert par Paulino provient de l’une d’elles) et consommant leurs testicules grillées au barbecue. la viuda prétend avoir le pouvoir de ressusciter ses amants et est accompagnée d’une devineresse pour qui le passé et l’avenir n’ont aucun secrets. Ces personnages surnaturels évoquent vaguement des légendes connues sous d’autres cieux ou des figures classiques des mythologies grecques et romaines: la fiction montre de cette façon la permanence des mythes, la parenté entre les imaginaires issus de différentes cultures de par le monde.

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Il arrive que les récits se recoupent, mais aussi qu’ils se contredisent. Ainsi, le démon Aliro raconte à Rosalba qu’il a été victime d’une malédiction alors qu’il était simple berger. Il a partagé une bouteille d’alcool avec le démon Chihuin (Angel Parra) et a commis l’erreur de l’autoriser à boire le contenu de son propre verre, ce qui selon la croyance locale a permis à Chihuin de se libérer de sa condition démoniaque et de transmettre la charge à Aliro, qui se voit alors pousser des cornes et tourmente depuis les vivants, volant l’âme des innocents. Un récit ultérieur présente une version bien différente du destin d’Aliro, où celui-ci fut un poète souffrant d’infirmité qui accepta la proposition de Chihuin de se livrer à un rituel satanique (en vue d’obtenir une guérison), avec des officiants marchant à reculons et traçant le signe de croix à l’envers, qui eut pour conséquence de le transformer en démon avec pour mission première de posséder l’âme de Paulino. Le domaine des mythes est ici mouvant et incertain, tout ceci n’est-il pas qu’illusion, n’existe-t-il pas uniquement dans le cœur, les rêves des individus? C’est cela que conclut le fils de Rosalba après avoir rencontré une femme aguicheuse, en fait un fantôme né de son imagination?

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Un des thèmes revenant fréquemment dans les contes évoqués est celui des péchés et de leur rachat. Le duo rencontre la vierge Marie (Lia Maldonado), dont l’ample tenue blanche évoque celle de la Llorana, fantôme éploré du folklore sud-américain. Marie leur raconte l’histoire d’un démon, assassin et voleur, au rire inextinguible. Elle lui rend visite et lui demande, pour faire pénitence, de remplir un tonneau de ses larmes. Mais le démon n’en verse qu’une et elle doit faire ensuite du porte à porte pour demander aux villageois alentours de verser chacun une larme pour le pécheur. Malgré l’accord de nombreux volontaires, dont les membres des familles des victimes, le tonneau ne se remplit pas.

Il est à noter que les larmes sont souvent présentes dans les mythes chilien: citons la légende entourant une fleur rouge, le copihue, qui serait issue des larmes de sang versées par des guerriers ayant survécu à une terrible bataille; on trouve aussi la légende des larmes de trois sœurs rejetées par un même homme et dont les pleurs formèrent trois lagunes distinctes.   Un autre récit évoque un berger loup-garou à la recherche du péché pur, qui récolte des témoignages parmi la population: chacun cite le péché qu’il a commis et il constate qu’il en existe une multitude. La conclusion de l’histoire opère une analogie entre la structure mélodique et les turpitudes des hommes: chacune des sept notes représente un péché et leurs combinaisons sont innombrables.

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Un autre sujet récurrent est celui de la mémoire. Les fragments de squelette collectés dans la valise du duo représentent les bribes de la mémoire collective glanées au fil de leur voyage. Lorsqu’ils rencontrent une femme souriante qui leur offre aimablement un verre d’eau , ils acceptent de le boire sans se douter du maléfice qui va les frapper. La femme est en réalité une diablesse qui leur a donné un breuvage suscitant l’oubli (cette histoire fait bien sûr songer aux eaux du Léthé, fleuve de l’oubli dans la mythologie grecque). Le duo perd ensuite la mémoire, mais il apparait vite que c’est une amnésie sélective. Lorsqu’un charme leur permet de retrouver des faits marquants de leur existence passée, les souvenirs qui leur reviennent sont parfois douloureux: ainsi, Rosalba revoit son ancien fiancé, suicidé juste avant la cérémonie de mariage. La conclusion de la minisérie, après le dévoilement de la véritable identité de l’individu à qui appartenait le mystérieux squelette reconstitué, est qu’il est des souvenirs qu’il vaut mieux laisser enfouis, que toute mémoire n’est pas bonne à préserver.

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Pour conclure, La Recta Provincia fut pour moi une fiction à la fois familière (évocatrice des contes fantastiques européens où abondent sortilèges et manifestations démoniaques) et déroutante (car se succèdent des histoires souvent cryptiques, sans fil conducteur évident pour les relier entre elles). La présentation est immersive: la bande musicale fait la part belle aux chants folkloriques, tandis que les images mettent en valeur les paysages âpres des sommets andins et le caractère sauvage de la nature. La minisérie est recommandable non seulement pour les aficionados des fictions de Raoul Ruiz, mais aussi pour ceux qui souhaitent avoir un aperçu des légendes chiliennes, s’ils ne sont pas réfractaires à une narration délinéarisée (plus encore que dans Mystères de Lisbonne, une des dernières créations du réalisateur, diffusée il y a quelques années sur Arte). Certes, quelques passages ésotériques auraient gagné à être racontés avec plus de clarté, mais cette plongée rêveuse dans les brumes des mythes d’antan possède un charme certain.

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