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C’est assez tardivement que je consacre un article à une série turque. Plusieurs raisons à cela: le fait qu’il est difficile de trouver des séries sous-titrées en intégralité (récemment, j’ai commencé à regarder Icerde mais seuls les premiers épisodes étaient en ligne avec une traduction complète), le format long des saisons et la durée inhabituelle des épisodes (1h30 voire plus, habituellement, raison pour laquelle je ne me suis pas encore décidé à visionner Ezel, une fiction pourtant réputée). Certes, il y a quelques années, j’ai découvert Kurtulus, une intéressante minisérie historique, un biopic de Mustafa Kemal narrant de la guerre d’indépendance turque, mais qui m’a semblé par trop hagiographique. Après ces relatives déceptions, c’est avec intérêt que j’ai regardé Fi, une websérie de Puhu Tv dont tous les épisodes (au nombre de 12, d’une durée variant entre 1h et 1H15 environ) ont été mis en ligne avec un sous-titrage anglais. Il s’agit de l’adaptation du premier volet d’une trilogie de l’écrivaine Azra Kohen, les deux volumes suivant devant également faire l’objet d’une version sérielle (la diffusion de la suite de Fi est prévue pour septembre prochain).

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Au centre de la série, on trouve Can Manay (incarné par Ozan Guven), un psychologue renommé qui, en plus de ses consultations, donne des cours à l’université stanbouliote et anime une émission de télévision populaire, un talk show où il questionne et conseille des invités victimes de troubles psychiques. Can est un homme puissant, influent et très riche, entouré de nombreux collaborateurs. C’est un obsédé du contrôle, il ne veut rien laisser au hasard dans son existence, faisant tout pour dissimuler les zones d’ombre de son passé, comme son séjour en hôpital psychiatrique ou l’identité véritable de ses parents (il prétend que ceux-ci sont morts il y a longtemps dans un accident, mais ce ne seraient pas ses vrais géniteurs). La vie bien réglée de Can bascule le jour où il décide de quitter le centre-ville d’Istanbul pour emménager en périphérie, dans une maison située dans un écrin de verdure. C’est alors qu’il aperçoit sa voisine, en train de danser avec grâce dans le jardin de la maison mitoyenne. Can est subjugué par sa beauté, d’autant plus qu’il admire ses formes qui correspondent selon lui à la « divine proportion » du nombre d’or.

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La danseuse, Duru (Serenay Sarikaya), est étudiante dans une école d’art appliqué où elle s’exerce à interpréter des chorégraphies avec l’espoir de devenir vedette internationale. Elle vit avec son petit ami, Deniz (Mehmet Gunsur), un musicien et professeur de danse passionné par son travail et qui considère la pratique de son art comme plus importante que les revenus qu’elle peut générer. Deniz est intègre et tient à son indépendance, il est réticent à accepter un soutien financier qui pourrait interférer dans le déroulement spectacles de danse qu’il conçoit. Can Manay se rapproche du couple et se montre d’emblée bienveillant. Il les aide dans leurs projets, leur trouve des sponsors et s’avère être un généreux mécène. Son idée fixe est cependant de séduire Duru et de l’éloigner progressivement de Deniz. Tel un  admirateur secret, il lui fait parvenir des cadeaux, accompagnés de quelques mots tendres, sans jamais révéler son identité. Son obsession est telle qu’il se livre au voyeurisme, faisant installer une batterie de caméras cachées dans la demeure de Duru pour scruter ses faits et gestes depuis un poste informatique dissimulé derrière un passage dérobée de sa bibliothèque.

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A plusieurs reprises, Can parvient à semer la discorde au sein du couple. Lorsque Duru reçoit en présent une élégante plume rouge, elle décide de la porter lors d’une représentation, contre l’avis de Deniz qui la réprimande vertement. Plus tard, Can s’arrange pour qu’apparaisse l’ex du musicien, en présence de la danseuse. Il obtient pour elle une place à la prestigieuse académie de danse de New York, mais elle y renonce pour rester avec son ami. Can lui facilite l’accès au showbiz, mais une expérience comme danseuse dans un clip vidéo musical se révèle désastreuse: elle s’offusque des mouvements lascifs que le réalisateur lui demande d’effectuer et exige que le clip ne soit pas diffusé. Malgré sa prodigalité et ses tentatives répétées de séduction, Duru le repousse avec insistance, rien ne semble pouvoir la séparer de Deniz, elle accepte même avec joie sa demande en mariage. Deniz ne perçoit le manège de Can et est même très reconnaissant lorsque ce dernier lui offre les fonds nécessaires pour la création d’un institut artistique haut de gamme. Son voisin est pour lui une manne providentielle, mais ce sont les rêves de Duru que le célèbre psy veut exaucer.

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Can a un autre souci: les agissements d’une journaliste pugnace, Ozge (Berrak Tuzunatac). Celle-ci a perdu son emploi suite à une interview durant laquelle elle lui a révélé savoir pourquoi il avait passé trois ans en établissement psychiatrique. Dès lors, Ozge, qui a vu la main de Can derrière son limogeage, est obnubilée par un désir de vengeance et mène l’enquête pour éclairer le passé troublé de Can et prouver par exemple qu’une de ses patientes s’est suicidée dans son cabinet, un fait que son mari a cherché à étouffer. Ozge a l’appui du producteur de télévision et homme d’affaires louche Sadik Murat Kohlan (Osman Sonant), un homme dur pour qui la fin justifie les moyens, qui déteste Can (dont il produit le talk show) pour ce qu’il sait d’inavouable sur lui (en particulier, sa personnalité psychopathe et son incapacité à ressentir la moindre empathie). Ozge prend des risques, va jusqu’à dérober des dossiers médicaux et à filer le véhicule de Can, mais elle met aussi en danger son assistant, Forqan, un nerd spécialiste du piratage informatique, qu’elle incite à commettre un cambriolage pour dérober le contenu d’un coffre fort. Ozge a un fort tempérament et les interactions entre elle et Forqan, quant à lui plutôt introverti et timoré, pimentent le récit d’une touche d’humour.

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Ozge ne fait pas de compromis: elle refuse l’héritage de son père qui l’a délaissée de son vivant et poursuit ses investigations malgré les tentatives d’intimidation à son égard (comme de multiples actes de vandalisme perpétrés à son appartement en son absence). Elle n’hésite pas à diffuser sur les réseaux sociaux des photos compromettantes, mais échoue à déstabiliser Can qui parvient à exploiter la révélation de ses antécédents psychiatriques et à rebondir en lançant un débat de société à propos du caractère répandu des troubles psychiques au sein de la population et en créant une fondation pour la lutte contre les maladies mentales. Mais cet expert de la com a une autre épine dans le pied qu’Ozge: Sa conseillère et confidente Eti (Tulay Gunal). Ce qui rapproche Can et Eti est nimbé de mystère, un lien indéfectible existe entre eux sans que l’on sache exactement pourquoi. Elle semble connaitre ses moindres secrets, cerner ses forces et faiblesses. A plusieurs reprises, elle lui met des bâtons dans les roues, conseillant à Duru de rester fidèle à Deniz et contrecarrant ses plans pour détruire l’harmonie du couple. Eti possède aussi un côté sombre, elle a été victime d’inceste dans l’enfance et en garde des séquelles. La suite de Fi apportera peut-être plus de clarté sur sa personnalité complexe.

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Un autre personnage féminin est particulièrement intéressant: la jeune Bilge (Busra Develi). Étudiante, elle a suivi les cours de Can mais a été sacquée par celui-ci car elle aidait d’autres élèves en faisant leurs devoirs à leur place. Obtenant pour cela des notes très basses, elle proteste vainement auprès de son professeur. Mais Can se prend ensuite d’affection pour elle, après avoir enquêté sur sa vie personnelle. Il découvre à cette occasion que sa mère s’est suicidée, la laissant avec un père instable et un frère handicapé mental, dont elle peine à s’occuper en dehors de son temps de travail. Can fait alors preuve de munificence: il lui offre un poste d’assistante, ainsi qu’une voiture flambant neuve. Bilge manque de confiance en elle (une scène où elle prend une leçon de conduite en étant tétanisée de peur d’écraser des passants  le montre) et prend parfois des initiatives malencontreuses (comme récupérer des documents dans les poubelles des futurs invités de Can à la télé pour lui permettre de mieux les cerner) mais elle est dévouée à son patron. Ce dernier sait lui en être reconnaissant: lorsqu’il décide de réaliser sa propre interview dans son talk show, il confie à Bilge le soin de l’interroger.

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Il y a aussi quelques intrigues secondaires prenant place au sein de l’école de danse, mineures mais révélatrices de la mentalité des protagonistes. Deniz a permis à un ami dans le besoin, Joskal, de rejoindre ses élèves, mais ses manières rustres et son caractère colérique sèment la discorde. Joskal entre en conflit avec Duru pendant les répétitions, mais Deniz, foncièrement humain, est réticent à le renvoyer comme elle le lui demande. Duru est initialement en bons termes avec une autre danseuse, Ceren (Merve Çagiran), mais leur camaraderie se fissure peu à peu: Ceren, qui veut séduire Can, est jalouse de l’attention exclusive que celui-ci porte à Duru, de plus elle envie son statut de première danseuse et attend la moindre occasion pour l’évincer et prouver qu’elle est tout autant capable de jouer ce rôle central tant convoité. La rivalité entre les deux femmes va crescendo, risquant de compromettre la cohésion de la troupe de danse. Duru, devenue capricieuse et exigeante (sans doute du fait de l’admiration constante que les hommes lui témoignent), braque les autres artistes contre elle, finissant même par exaspérer Deniz au plus haut point.

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Le scénario se caractérise par une montée graduelle de la tension entre Can et Duru, dont les interactions sont marquées par une violence croissante (la danseuse en vient à menacer physiquement son tendre soupirant), voire un côté malsain (comme lorsque Can, invité à un dîner chez ses voisins, instrumentalise Ceren en baisant avec elle dans le but de susciter la jalousie de Duru). Cet aspect de la websérie est très bien construit et débouche sur une conclusion logique, cependant une fois la saison terminée, j’ai ressenti une certaine frustration. En effet, le parcours de vie de Duru et des autres protagonistes n’est révélé que partiellement par le biais d’une poignée de flashbacks. On a l’impression que les scénaristes font de la rétention d’information, retardent le plus possible le moment de dévoiler des pans du passé nébuleux de Can, maintenant un certain flou concernant les enjeux réels de l’intrigue. En définitive, l’incertitude demeure car on sent que des faits cruciaux n’ont pas été révélés, le puzzle reste incomplet pour le spectateur.

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La production est d’un très bon niveau. La réalisation de Mert Baykal est classieuse, avec des décors très soignés. Rien à reprocher non plus à la distribution, ni à la bande musicale inspirée signée Cem Öget, à laquelle viennent se joindre quelques interprétations de chansons turques contemporaines par les acteurs (comme dans l’épisode 8, où a lieu un récital dans l’école de danse). A noter également lors du premier épisode, un somptueux ballet: une représentation spectaculaire du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. Ma seule critique concernant la réalisation porte sur les nombreux placements de produit qui émaillent les épisodes. Certes, le générique de fin fait défiler une quantité impressionnante de sponsors (il faut bien financer une websérie aussi coûteuse), mais certaines marques sont excessivement présentes à l’écran. La série se surpasse  à cet égard lors du dixième épisode, où la Vodafone Arena d’Istanbul, grandiose, est montrée sous toutes les coutures, y compris une vue aérienne où le nom de l’opérateur de téléphonie mobile apparaît en lettres géantes formées par les dégradés de couleurs des gradins. Malgré mes quelques réserves concernant cette saison, je suis curieux de découvrir la suite de Fi (qui devrait s’intituler Ci) , d’autant plus que le second volet du triptyque d’Azra Kohen est, paraît-il, plus captivant que le premier.

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