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Après une bref hiatus estival, poursuivons notre inlassable exploration des séries du monde.  Aujourd’hui, je me penche sur une fiction du Myanmar, un pays où des séries commencent à émerger timidement, suite à la « révolution safran » de 2007. Si une série historique coproduite avec la Chine et tournée dans la ville de Bagan, autrement dit la mythique Pagan des temps anciens (Legends of Song and Dance) a attiré mon attention, j’ai dû renoncer à la visionner, n’ayant pas trouvé de sous-titres en anglais (refrain connu). Mais j’ai déniché cette petite série, dont la première saison compte 8 épisodes de près de 45 minutes, un legal drama pédagogique qui traite des problèmes juridiques auxquels est confrontée une communauté villageoise et du dévouement d’une avocate bénévole pour défendre les plus démunis. Différents aspects de la justice du quotidien sont abordés, permettant aux citoyens birmans de se familiariser avec la législation et de connaître leurs droits dans le contexte du processus de démocratisation du pays. Les questions politiques qui fâchent, comme les emprisonnements arbitraires d’opposants dans un État qui reste largement sous la coupe de l’armée et autres chevaux de bataille des droit-de-l’hommistes, ne sont pas abordées: il s’agit de montrer sous un jour positif l’action de la justice birmane et d’inciter le peuple à avoir confiance dans les institutions.

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L’idée de la série vient de la célèbre opposante historique Aung San Suu Kyi, les épisodes ont été écrits par le romancier australien Phillip Gwynne, en collaboration avec le juriste Patrick Burgess. Le réalisateur, Aung Ko Latt, était connu auparavant pour son film Kayan Beauties: son travail sur cette série, avec un budget visiblement limité, est très correct, alternant des scènes tournées en extérieur où les paysages sont bien mis en valeur et des intérieurs filmés en studio, à l’instar de beaucoup de dramas coréens (le réalisateur a de plus composé la musique du générique). Étant donné sa nature didactique, le programme a été diffusé sur plusieurs chaînes de télé, distribué gratuitement sur support DVD et mis en ligne sur internet (où il peut être vu avec des sous-titres en anglais). C’est une production de YFS (Yangon Film School), avec le soutien de plusieurs organismes humanitaires, comme le programme Pyoe Pin piloté par la Grande-Bretagne et AJAR (Asia Justice and Rights, qui agit pour promouvoir l’avènement d’une démocratie stable dans d’anciens pays dictatoriaux). Ces patronages on ne peut plus sérieux n’empêchent pas la série d’être un divertissement plaisant, contant des histoires certes simples, mais donnant un aperçu pertinent de la vie actuelle au Myanmar.

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Le titre fait référence à une citation de Bouddha, selon laquelle trois choses au monde ne peuvent demeurer cachées longtemps: le soleil, la lune et la vérité. C’est la quête de la vérité, d’une justice équitable même pour les plus humbles, qui guide l’avocate May Nhin (incarnée par Su Pan Htwar), toujours prête à défendre les citoyens sans le sou qui viennent la consulter dans son cabinet.  Elle est fiancée à un brillant juriste, Nay Min Htet (joué par Hpone Thaik), qui ne cache pas ses ambitions politiques et est bien moins idéaliste qu’elle. May a un assistant consciencieux qui partage sa vision altruiste du métier, Ko Htwon Naing (Nay Yan), mais qui dissimule un passé trouble et est l’objet de tentatives de chantage (ce point reste nébuleux et fera peut-être l’objet de plus amples développements dans la seconde saison). Parmi les personnages principaux, on trouve aussi Khin Khin, une institutrice révoltée par la corruption qui règne dans l’administration (jouée par Khin Zar Kyi Kyaw, par ailleurs chanteuse à succès) et Sai Thura (Moe Yan Zun), un jeune policeman fréquemment du côté de May et qui l’aide à plusieurs reprises à réunir les preuves dont elle a besoin, quitte à entrer en conflit avec son supérieur, un flic à l’ancienne peu enclin à prendre le parti des opprimés.

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Le premier épisode a un scénario un peu simpliste, mais constitue une bonne introduction à l’univers de May. Le cas présenté est celui d’un homme retrouvé poignardé alors qu’il venait d’avoir une violente altercation avec un client d’un bar du coin, suite à de juteux paris sportifs. Son adversaire lors de la rixe est accusé de meurtre ainsi que du vol du magot de la victime, tout juste gagné grâce au jeu. Une vidéo filmée avec un téléphone portable le montre rôdant non loin des lieux du drame, lors de la nuit fatidique. Sa situation est compliquée par le fait que dans le passé, il a déjà fait de la prison. May croit cependant à la présomption d’innocence et accepte de défendre cet homme trop désargenté pour se payer un avocat. De leur côté, Ko et Sai enquêtent pour trouver des éléments à décharge, finissant par démasquer le véritable meurtrier. L’épisode montre que la justice birmane peut être bien plus sévère envers ceux dont le casier judiciaire n’est pas vierge. A l’audience, le juge (comme dans les épisodes suivants), est d’une droiture exemplaire et fait preuve de compréhension et d’empathie (en quelque sorte, il représente le magistrat idéal vers lequel devraient tendre tous les membres de la profession). On perçoit d’emblée que le drama est résolument optimiste.

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L’épisode 1 nous fait découvrir quelques particularités de la culture birmane, comme les tenues vestimentaires (les longyi, sortes de sarongs noués autour de la taille ou encore le gaung baung, étoffe de couleur portée en turban, dont la teinte varie en fonction de l’appartenance ethnique de la personne, les plus communs étant jaunes ou roses). Ce qui frappe surtout, c’est l’utilisation courante, surtout chez les femmes, d’une pâte cosmétique, le thanaka, étalée sur le visage pour se protéger des assauts du soleil et fabriquée à partir du bois de différents arbrisseaux (on voit au fil des épisodes des vendeurs de thanaka, qui les commercialisent sous la forme de petits rondins). Le second épisode évoque brièvement les croyances religieuses. Lorsque l’eau du fleuve est polluée par les déversements sauvages de produits chimiques effectués par les camions d’une usine des environs, faisant mourir les poissons et rendant impropres les cultures irriguées, les villageois attribuent le désastre à l’action punitive des nats, des esprits vénérés en Birmanie. Ce sont les fantômes d’individus ayant connu une mort violente. Les croyants doivent faire régulièrement des dévotions pour apaiser leur fureur. Dans cet épisode, le frère de Nant Tha Khin, une jeune vendeuse de thanaka, est arrêté après avoir pénétré par effraction dans les locaux de l’usine pour trouver des preuves d’une pollution planifiée. Nant demande l’aide de May dont les investigations lui permettront de découvrir le fin mot de l’affaire. Finalement, la condamnation de son frère est grandement allégée car il n’a pas d’antécédents judiciaires.

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Le troisième épisode est consacré au système éducatif et a ses défaillances. L’institutrice Khin Khin déplore la pénurie de fournitures scolaires élémentaires, les locaux mal entretenus où elle enseigne et la hiérarchie qui fait la sourde oreille devant ses récriminations. Lorsqu’elle est renvoyée sans motifs valables, elle fait appel à May et porte plainte pour diffamation. Elle soupçonne que les fonds alloués à l’école sont détournés. Face à elle, les accusés font bloc et intimident ses collègues enseignantes pour qu’elles ne témoignent pas en sa faveur. Le scénario, qui expose un astucieux système frauduleux, est plutôt malin. De plus, l’épisode développe quelques intrigues secondaires intéressantes. L’une fait intervenir Pho Kwar, un ami de Nant Tha Kwin; un jeune précaire qui travaille comme serveur dans un établissement de thé et qui se passionne pour le football au point de négliger son travail pour aller s’entrainer. Pho est illettré, mais est pris en sympathie par Khin Khin qui entreprend de lui apprendre à lire. Une autre histoire implique le juriste Nay, qui découvre la politique avec son mentor Khing Htoo San, un businessman louche qui lui enseigne les vertus du clientélisme, promettant aux riverains du fleuve la construction d’un pont avant les prochaines élections.  Pour Khing, l’argent est roi et tout peut s’acheter, les votes y compris.

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Les deux épisodes suivants sont liés. L’intrigue principale est celle d’un paysan, père de Nant Tha Khin, qui possède des terres depuis des générations et qui doit les vendre pour financer la coûteuse opération médicale de sa fille malade, intoxiquée par les eaux polluées du fleuve. Il sollicite les conseils de May pour les démarches administratives compliquées devant lui permettre d’enregistrer son terrain auprès des autorités pour pouvoir ensuite le céder. La procédure est lourde: il doit d’abord mesurer les dimensions de la parcelle, obtenir une attestation d’un voisin, la signature du chef de village…avant d’attendre patiemment que sa requête soit acceptée en haut lieu. Or, le temps pour lui est compté. La série montre le côté absurde de la situation et prône une simplification des procédures officielles. L’épisode 5 prolonge cette trame. Tandis que le père, désespéré, songe a des moyens répréhensibles pour obtenir l’argent, sa fille accepte de travailler comme hôtesse dans un bar à karaoké, sans se douter que l’on va lui demander de se prostituer. S’ensuit une course contre la montre pour sauver la jeune fille des griffes des méchants souteneurs et la ramener saine et sauve chez elle. Le scénario a un air de déjà-vu mais se suit avec amusement. Ces épisodes montrent aussi Pho Kwar en mauvaise posture, devant squatter avec des amis SDF dans un bus désaffecté, tandis qu’un journaliste, demi-frère de Nay, apparaît. Thaiddi n’a pas froid aux yeux, publie des articles sur des sujets sensibles, contraignant Nay à le défendre dans un procès pour libel, où le juge bienveillant prononce un vibrant plaidoyer pour la liberté de la presse (je vous avais bien dit que cette série est idéaliste!).

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Le sixième épisode traite d’un problème hélas répandu: les violences conjugales. May défend une femme battue par son mari alcoolique, criblé de dettes au point de ne plus pouvoir régler ses factures d’électricité. On apprend que la violence domestique est un crime pour le droit birman et que les sanctions sont lourdes. Cependant, lorsque la femme maltraitée porte plainte devant un policier, celui-ci, indifférent et blasé, refuse de s’en occuper. La série dénonce une certaine banalisation sociale de ces actes de violence en famille. La plaignante est hébergée dans un refuge pour femmes battues après avoir été rossée, le mari ayant gravement blessé son jeune fils dans le feu de l’action. Le point intéressant de l’histoire est que ce n’est pas seulement l’épouse qui est présentée comme victime, le mari aussi. Celui-ci a agi sous l’emprise de l’alcool, dont il est devenu dépendant à cause de ses difficultés financières. Il est battu en cellule par ses codétenus et a à cœur de se repentir, obtenant une certaine clémence du juge, qui croit à la possibilité de son rachat. Outre cette intrigue somme toute prévisible, l’épisode s’attarde sur la relation ambigüe entre Nay et son riche mentor: il apparaît clairement que leurs philosophies de vie divergent, comme en témoigne le juriste lors d’un discours prononcé à l’occasion de l’inauguration du nouveau pont, où il affirme vouloir œuvrer pour construire un nouveau Myanmar et être au service du peuple.

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L’épisode 7 a pour cadre une fabrique de pièces mécaniques, « SPK mechanical ». On y suit les mésaventures d’un ouvrier qui se fait embaucher pour pouvoir rembourser un prêt contracté auprès d’un usurier et qui se blesse en manipulant une machine-outil qui n’a pas été dûment révisée et constitue un danger pour le personnel: un autre ouvrier, qui porte un bandeau de pirate, a perdu un œil avec ce satané engin et précise qu’un de ses collègues a perdu la vie lors d’un accident du travail au même endroit. Le patron fait la sourde oreille, ne voulant pas interrompre la production pour faire intervenir un ingénieur. May se met au service de l’ouvrier qui porte plainte contre la direction et aide les employés dans leurs démarches pour constituer un syndicat et pouvoir ainsi peser pour obtenir plus de sécurité, une prise en compte des heures sup et des augmentations de salaire. Le drama, fidèle à sa mission didactique, aborde sans les approfondir les dispositions du droit du travail birman et montre que la procédure pour créer un syndicat et l’enregistrer au ministère du travail ne présente guère de difficultés et qu’obtenir gain de cause n’est pas un objectif insurmontable pour des subordonnés.

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Enfin, le dernier épisode porte sur les élections locales. Les deux principaux candidats sont Nay et l’institutrice Khin Khin, mais le premier a un support encombrant en la personne de l’homme d’affaires Khing, qui lui dévoile les raisons pour lesquelles il rachète à tour de bras des parcelles de terrain, des projets pharaoniques qui peuvent mettre en péril le mode de vie des villageois,  et qui seront révélés dans un article retentissant par le frère de Nay, pénalisant ainsi sa candidature. May défend le journaliste lors du procès intenté par Khing, tandis que le vote se déroule sans accrocs. Je vous laisse deviner qui gagne les élections. L’épisode, assez moralisateur, insiste sur la nécessité pour le peuple d’aller voter, de peser dans la vie démocratique du pays. Mis à part certains aspects pittoresques du processus électoral (comme les affiches où les candidats arborent le couvre-chef traditionnel, le gaung baung), il n’y a aucune surprise de taille dans le déroulement du scénario.

Pour conclure, The Sun, the Moon and the Truth, dans cette saison initiale, est une série sympathique et plaisante à regarder pour un spectateur étranger, même si le public visé est évidemment la population birmane. On aurait aimé des scénarios plus complexes et moins délibérément optimistes, que les bons sentiments fassent plus souvent place à une critique lucide du système judiciaire en place dans cette démocratie naissante. On ne peut qu’espérer que la saison 2, en tournage actuellement et dont la diffusion est prévue pour la fin de l’année, saura dépasser les quelques limites de ces 8 premiers épisodes et se montrera plus nuancée. Mais même si l’ambition n’a pas toujours été au rendez-vous au cours de cette saison, la visionner m’a permis d’en apprendre un peu plus sur les traditions de ce pays et sa situation actuelle, ce qui n’est déjà pas si mal.

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