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C’est une série historique injustement méconnue que je vous présente cette semaine. Une coproduction entre la BBC et…TF1 (à l’heure actuelle, il serait bien surprenant que TF1 programme une telle fiction, le niveau de la chaîne privée a visiblement beaucoup baissé depuis!), qui raconte le destin de la famille Plantagenêt,  en s’intéressant plus particulièrement à Henri II, à son épouse Aliénor d’Aquitaine et à leur turbulente descendance (sans surprise, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre y occupent successivement les premiers rôles). En 13 épisodes d’une cinquantaine de minutes, la série est disponible avec un doublage français sur le site de l’INA et en VO sur YouTube (il n’y a pas à ce jour d’édition DVD outre-Manche, ce qui est bien surprenant). La VF est de bonne qualité, les voix ne manquent ni d’emphase ni de conviction, néanmoins ma préférence va à la version originale, car The devil’s crown se distingue, outre par des dialogues brillants, par les performances marquantes de ses acteurs principaux, à la théâtralité assumée.

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En découvrant le premier épisode, j’avoue que ma première impression visuelle fut assez réservée. Les décors, bien que colorés et plongeant le spectateur dans une ambiance typiquement médiévale, me semblaient artificiels et kitchissimes. Cependant, je n’avais pas encore saisi quelle était la démarche des réalisateurs. Le budget dont ils disposaient étant très limité, ils ont opté, en lieu et place des décors naturels, pour une toile de fond évoquant les enluminures des vieux manuscrits, les rinceaux et palmettes (courbes végétales stylisées), les miniatures de couleurs vives montrant avec vivacité des scènes du quotidien, les tableaux primitifs de l’époque où figurent des représentations imagées de châteaux forts et autres imposantes bâtisses, les splendides vitraux à la gloire de la foi chrétienne…en bref, toute une imagerie évocatrice de l’époque. Certains décors sont magnifiques, d’autres moins, mais la série se caractérise par le soin esthétique apporté à la reproduction de la patine des anciens textes calligraphiés dans les scriptoria. Une démarche qui rappelle un peu celle du dessin animé Brendan et le Secret de Kells, avec certes des moyens techniques bien plus modestes.

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Certains plans présentent une image compartimentée, évoquant les diptyques ou les illustrations pieuses des livres d’heures. L’iconographie religieuse est très présente, les crucifix de style roman ou incrustés de pierreries abondent, tandis que chaque épisode s’ouvre sur un discours solennel de la voix off accompagnant la vision d’un gisant de la crypte familiale des Plantagenêts. Les gisants constituent le fil rouge de la fiction, les vivants leur rendent visite pour se recueillir devant eux et, par leurs tirades, nous éclairer sur leurs relations passées avec leurs proches défunts. Il y a même une scène où Jean sans Terre embrasse sur la bouche le gisant de sa mère Aliénor. Les monologues des personnages principaux, déclamés avec grandiloquence, émaillent le récit en lui apportant une profondeur  et une intensité dramatique inhabituelle pour une série télévisée historique, même à cette lointaine période qui suivait de peu l’éclatement de l’ORTF.

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Les scénaristes,  Ken Taylor (connu pour son travail sur The Jewel in the Crown) et Jack Russell (qui a participé à l’écriture de Poldark en 1975) se sont surpassés: les répliques sont ciselées, souvent empreintes d’humour et avec un sens aigu de la formule qui fait mouche. Les dialogues ont une indéniable qualité littéraire, sans paraître trop irréalistes. La palme des meilleures réparties revient sans conteste à Eleanor d’Aquitaine, incarnée par Jane Lapotaire, très inspirée par ce rôle emblématique. Les relations entre Henri II et Eleanor sont orageuses et cette dernière manie comme personne l’ironie, multipliant les répliques mordantes à l’encontre de son royal époux. Eleanor est la grande vedette de la série, où elle est présentée comme une femme de tête, indépendante et d’une grande intelligence, qui sait parfaitement manœuvrer à sa guise les puissants mâles de son entourage. La série s’attache, au travers de la reine, à mettre en évidence l’étendue de l’influence dont pouvaient bénéficier les femmes de haute lignée au Moyen-Age, un constat tempéré par le fait que les filles des représentants de la noblesse servaient souvent de monnaie d’échange, étant réduites au statut de pions sur l’échiquier politique des puissances monarchiques.

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Brian Cox est formidable dans le rôle d’Henri II, un monarque à la forte personnalité, qui après s’être fait couronner roi d’Angleterre, tient tête au roi de France Louis VII, qui est son suzerain. La série insiste sur ses rapports conflictuels avec ses fils, qui se jalousent les uns les autres et l’accusent volontiers de ne pas les traiter équitablement. D’interminables bisbilles les opposent pour déterminer qui héritera de quels territoires continentaux. L’Aquitaine, le Maine, l’Anjou constituent des pommes de discorde récurrentes. Les problèmes familiaux exaspèrent au plus haut point ce roi bourru et autoritaire, qui ambitionne de consolider son pouvoir en amadouant ses rivaux. Mais, s’il finit par se réconcilier avec Louis VII (Charles Kay), il s’opposent frontalement aux desseins de son successeur, Philippe-Auguste (Christopher Gable). Ce dernier est dépeint comme un monarque à la froideur impitoyable, un oiseau de mauvais augure toujours vêtu de sombre doublé d’un redoutable politicien, capable de profiter des division entre Plantagenêts en faisant des rejetons d’Henri II (Richard et Jean) des alliés de circonstance.

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Un point d’Histoire fait l’objet d’un long développement dans la série: les relations entre Henri II et Thomas Beckett (interprété par Jack Shepherd, que j’ai pu voir dans une intéressante minisérie des années 70 sur les arcanes du parti travailliste anglais, Bill Brand). Archidiacre puis chancelier d’Angleterre avant d’être nommé archevêque de Canterbury, c’est un homme d’église intransigeant. Ses relations avec Henri, initialement cordiales, se dégradent vite, car pour lui l’intérêt de la religion prévaut sur tout autre, y compris l’intérêt de la royauté. Malgré son bégaiement, c’est un redoutable débatteur, habité par une foi sincère (une scène le montre brandissant une imposante croix en direction de ses contradicteurs).

La série consacre deux épisodes aux incessantes querelles entre lui et le roi, évoquant par exemple l’opposition de Beckett aux constitutions de Clarendon, qui instituaient un contrôle royal sur l’élection des prêtres ainsi que des mesures juridiques plus contraignantes pour eux. L’opposition entre les deux hommes est âpre, mais après l’assassinat de l’archevêque en pleine cathédrale de Canterbury, Henri est rongé par le remord et va s’agenouiller devant la statue du saint homme en guise de pénitence, s’adressant à lui avec contrition. On peut regretter que la série passe un peu rapidement sur la fin brutale de Thomas Beckett, après avoir décrit en détail son bras de fer avec le souverain, en le présentant de façon ambiguë, comme un homme de conviction courageux mais rongé par l’ambition et quelque peu ingrat à l’égard de son souverain.

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Autre acteur ayant tiré la fève, Michael Byrne incarne Richard Cœur de Lion, le successeur d’Henri II. Il apparait dans la série fougueux et impulsif, un va-t-en-guerre valeureux mais brouillon, qui aime par dessus tout la compagnie de ses fidèles compagnons d’armes (au premier rang desquels figure Guillaume le Maréchal). Philippe-Auguste souhaite ardemment qu’il épouse sa demi-sœur Alix, mais Aliénor a d’autres visées matrimoniales pour lui et organise son mariage avec Bérengère de Navarre (Zoë Wanamaker), un choix guidé par la volonté de ne pas offenser la papauté. Les dignitaires du royaume de Navarre sont dépeints de façon peu flatteuse, mais ce n’est pas le cas de la princesse qui se lie avec Richard, dont le caractère est empreint de douceur et de sensibilité.

Cependant, la série opte le point de vue en vogue à l’époque de sa diffusion, selon lequel Richard aurait été homosexuel. Un plan le montre dénudé, allongé lascivement devant un éphèbe, un serviteur musclé seulement vêtu d’un pagne. Cette vision de Richard gai est contestée de nos jours et n’est plus autant dans l’air du temps pour les historiens. Par ailleurs, le portrait qui est dressé du personnage est ambivalent: il est audacieux certes, mais pas toujours d’une grande prudence. Ainsi, il échoue à traverser l’Autriche incognito et est fait prisonnier. Il est libéré par sa mère contre une forte rançon: comme il est le fils préféré d’Aliénor et elle s’est démenée comme un beau diable pour réunir la somme exigée. Aliénor n’est pas avare de conseils à lui prodiguer et n’hésite pas à le houspiller à l’occasion, comme lorsqu’il revient d’Autriche avec de l’embonpoint, mais est toujours bienveillante à son endroit. La mort prématurée de Richard, survenue lors du siège du château de Châlus Chabrol, constitue un choc pour elle.

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Vient ensuite Jean sans Terre, qui bénéficie de l’interprétation habitée de John Duttine. Le personnage a mauvaise réputation, mais la série ne le montre pas sous un jour entièrement négatif, plutôt comme un individu à l’esprit torturé, qui s’interroge avec angoisse sur Dieu et sa propre foi (quelques scènes le représentent en train de méditer devant un crucifix), qui peut agir de façon inconsidérée (comme lorsqu’il retient, contre l’avis de sa mère, son neveu Arthur en captivité pour le motif d’avoir incité les bretons à se rebeller). La fiction souligne ses relations conflictuelles avec le pape Innocent III, en particulier le désaccord portant sur la nomination de l’archevêque de Canterbury, querelle à laquelle prit part le cardinal Stephen Langton (joué par Clifford Rose, l’inoubliable Ludwig Kessler de Secret Army).

D’autre part, jean doit faire face aux revendications des barons anglais, qui contestent le bien fondé de sa gouvernance et veulent lui imposer la Magna Carta. Jean est présenté comme un piètre stratège militaire, peu doué pour la diplomatie et peu soucieux des règles de droit. D’un autre côté, il aime réellement l’Angleterre, plus que Richard qui était préoccupé au premier chef par ses possessions continentales, comme en témoigne un passage où, dans un monologue inspiré, il fait l’éloge vibrant de son pays. Des trois souverains abordés dans la série, c’est celui qui a la personnalité la plus sombre et complexe. Son destin tragique prend des accents shakespeariens. Si la fiction ne contribue pas à le réhabiliter en tant que souverain, elle ne le présente pas comme quelqu’un de foncièrement antipathique, plutôt comme la victime de ses errements successifs.

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La couronne du diable constitue une formidable fresque médiévale. Le sujet est classique, mais la série apporte un point de vue original sur ces grandes figures historiques, loin de tout académisme. La représentation des batailles est minimaliste (dans le cas des croisades, elles nous sont présentées au moyen d’une carte sommaire de la région, tandis que le siège fatidique de Château-Gaillard ne fait l’objet que d’une courte séquence où elle est illustrée par le croquis de deux bataillons montés sur des destriers entrant en choc frontal), mais ce sont les dialogues flamboyants et l’humour pince-sans-rire des répliques qui en font une fiction historique haut de gamme. Si les décors divisèrent les critiques lors de la première diffusion (certains les considéraient inférieurs à ceux d’I Claudius), la présentation est d’une grande cohérence artistique de bout en bout (seule une scène du dernier épisode déroge à la règle, celle où la couronne de Jean est jetée à l’eau pour éviter à un attelage de s’enliser, mais je ne l’ai guère trouvée convaincante). Il va sans dire que la distribution, pour les rôles principaux du moins, est très judicieuse, même si les déclamations des comédiens pourraient sembler parfois bien emphatiques pour des téléspectateurs actuels. Reste que si vous avez aimé l’ancienne adaptation des Rois maudits de Maurice Druon, ou si vous êtes un tant soit peu amateur de séries historiques sérieuses, vous passerez sûrement un excellent moment. Un feuilleton comme on n’en fait plus, ce qui est bien dommage.

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