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Encore une nouvelle destination cette semaine: la Croatie, un pays qui produit depuis quelques années des séries de bon niveau qui se font remarquer dans les festivals. Malheureusement, bien peu disposent de sous-titrages à ce jour, cependant c’est le cas de la première saison de Počivali u miru (titre anglais: Rest in Peace), diffusée en 2013 par HRT (Hrvatska Radiotelevizija). Les 12 épisodes qui la composent, d’une durée de 45 minutes, sont autant d’aperçus de la société croate des dernières décennies, à travers une fiction carcérale où se succèdent des histoires d’anciens prisonniers disparus, le plus souvent tragiques voire poignantes. Le budget étant très restreint, la réalisation (de Goran Dkic, Kristijan Milic et Goran Rukavina) est loin d’être impressionnante, mais la série tire sa qualité de la force de son écriture, ainsi que de l’attachant duo d’enquêteurs dont nous suivons les investigations. Le générique est bizarre et vaguement inquiétant: sur une musique lancinante de Davor Devcic, on y voit des morts se relever de leurs tombes dans les allées tâchées de sang d’un cimetière. Après cette entrée en matière peu engageante, et malgré l’austérité des décors, la série est une bonne surprise, égrenant des scénarios captivants et d’une grande noirceur.

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Lucija Car est une jeune journaliste de télévision (interprétée par Judita Frankovic) envoyée par sa chaîne effectuer un reportage sur une prison désaffectée des environs de Zagreb, Vukovscak. Construit il y a une centaine d’années, c’est le plus ancien établissement pénitentiaire de Croatie, aujourd’hui en passe d’être détruit. Il accueillait des détenus des deux sexes, dans des bâtiments séparés. En visitant ce lieu décrépit à l’atmosphère lugubre, Lucija découvre dans un terrain attenant un cimetière où reposent les prisonniers morts en détention et non réclamés par leurs familles. Sur les croix impersonnelles ne figurent que des numéros, ce qui aiguillonne sa curiosité, la poussant à découvrir les identités de ceux qui ont été enterrés ici, ainsi que leur parcours de vie et les causes de leurs décès.  Lors de son arrivée, des ouvriers exhument lors de travaux d’excavation un faux cadavre en paille qui reposait au fond d’une fosse. Intriguée par le fait qu’un prisonnier s’est visiblement fait passer pour mort en bénéficiant de complicités, Lucija consulte les registres des personnes enterrées et constate que ce taulard évaporé, connu sous le nom de Zdenko Jurkovic, a un passé trouble d’informateur des services secrets et a bénéficié d’un faux certificat de décès pour une raison mystérieuse.

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Lucija obtient l’aide d’un ancien maton, Martin Strugar (Miodrag Krivokapic), un paisible retraité qui connait l’histoire de la prison comme sa poche et se souvient avec netteté des détenus qu’il a côtoyé quotidiennement. Martin était un gardien à poigne, qui n’hésitait pas à manier la matraque, mais aujourd’hui il semble bien inoffensif, passant son temps à construire des maquettes de bateaux et à jouer aux échecs. Mais sous ses airs débonnaires, il est hanté par un terrible secret, quelque chose d’inavouable qu’il a commis dans l’exercice de ses fonctions et qu’il refuse obstinément de confier à la jeune femme. Ses relations avec Lucija sont par ailleurs très amicales, les deux s’estiment mutuellement et se complètent bien.

Ensemble, ils vont collaborer pour déterrer le passé des morts anonymes et réaliser un reportage sur chacun d’eux, pour qu’ils sortent enfin de l’oubli. La journaliste et son compère s’avèrent d’une efficacité redoutable, mettant au jour des faits douloureux que certains préféreraient ne pas voir ressurgir. Lucija fait vite l’objet de pressions pour la contraindre à interrompre ses recherches, elle reçoit des lettres de menaces anonymes, mais elle ne se laisse pas intimider. De plus, la direction de la chaîne de télé qui l’emploie décide de la suspendre de ses fonctions, jugeant son travail d’investigation morbide et indécent. Malgré tout, elle poursuit obstinément ses enquêtes, poussée par le désir ardent de faire éclater la vérité sur les disparus.

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Chaque épisode de la série explore le passé d’un détenu en particulier, en multipliant les flashbacks pour dévoiler peu à peu des pans de leur parcours. Parallèlement, les liens de Lucija avec sa famille son abordés brièvement. Ses relations  avec sa mère Katja (Jasna Odorcic) sont houleuses, celle-ci lui reproche de fumer comme un sapeur et semble lui cacher des choses à propos du décès tragique de son père. Elle a cependant beaucoup d’affection pour son frère handicapé Goran (Ivan Ozegovic), qui lui apporte son soutien moral. Lucija est par ailleurs l’amante de Boris Drobnjak, un riche politicien qui trempe dans des affaires louches. Elle est aussi courtisée par Branko, un inspecteur de police (incarné par Zijad Gracic) qui lui fournit à l’occasion de précieux renseignements sur le background des anciens prisonniers.

L’entourage de Martin est plus restreint. On apprend au cours de la saison qu’il a eu une fille prénommée Lijana, mais il se montre élusif lorsqu’on lui demande ce qu’elle est devenue. Il rend parfois visite à une amie, une ancienne matonne, Josipa (Nada Gacesic) qui n’était pas un modèle d’intégrité parmi les gardiennes (elle n’hésitait pas à demander de l’argent aux détenus en échange de ses services) mais est devenue une aimable vieille dame. Les mystères du passé tourmenté de Martin, ainsi que l’identification de l’énigmatique collaborateur des services secrets qui s’est fait passer pour mort et aurait commandité un assassinat au sein même de l’établissement (Jurkovic) constituent les fils rouges de la série.

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Chaque épisode narre une histoire spécifique, le tout formant un ensemble très varié. Le second épisode relate le destin tragique d’une jeune danseuse de bar, Irena Lolic, dite Lola, qui s’est suicidée en avalant du verre pilé après avoir été constamment exploitée durant sa courte vie d’adulte. Dès le troisième épisode, le contexte politique est très présent avec l’histoire de Predrag, un prisonnier qui dut son incarcération à un sombre complot dont il fut la victime innocente et qui fut battu avant d’être égorgé par des codétenus parce qu’il était serbe (le drame se déroulait à l’époque de la guerre d’indépendance de la Croatie). Martin, qui s’était pris d’amitié pour le pauvre homme, s’en prit alors violemment à ses bourreaux.

Le quatrième épisode apporte un éclairage sur les conditions de vie difficiles des plus modestes dans les années 90. C’est l’histoire de deux copines, Diana et Sara, détenues suite à un braquage raté. Les deux femmes, caissières de supermarché, ont basculé dans le banditisme car elles ne parvenaient pas à survivre avec leurs maigres revenus, mais une fois en détention, elles sont séparées avant que l’une d’elles décède inopinément, plongeant l’autre dans un profond désarroi

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L’épisode 5 nous transporte à l’époque où la Croatie était une république socialiste. Le détenu dont il est question, Marko, a été victime d’une méprise. Il a été arrêté car il a été confondu avec un homonyme, suspecté d’anticommunisme et de comportement antiétatique. Marko clame qu’il y a eu erreur sur la personne, mais on ne l’écoute pas. Pire: lors d’un interrogatoire musclé, il tue accidentellement le flic qui voulait le tabasser, plongeant ainsi involontairement dans la criminalité, avant qu’un autre détenu ne lui fasse la peau.  Comme dans d’autres épisodes de la série, le malheureux détenu est victime de la malchance et sa situation est le comble de l’injustice.

Dans le sixième épisode, le défunt, un certain Dukic, s’est suicidé en prison en sautant du toit d’un bâtiment. Il a été puni pour avoir trempé dans une arnaque, un système de vente pyramidale qu’un homme d’affaires véreux lui avait présenté comme un moyen sûr et légal de gagner de l’argent. Dukic a payé cher sa naïveté, une fois en prison sa famille s’est détournée de lui et son épouse a demandé le divorce. En arrière-plan, cette histoire pointe les abus du capitalisme dans les années 90, une période de libéralisation effrénée qui vit émerger nombre de profiteurs sans scrupules.

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L’épisode 7 a un sujet un peu plus léger, éloigné de toute préoccupation politique. Il s’agit d’un crime passionnel commis en prison. Le détenu, Pero, était un grand séducteur et a entrepris de faire la cour à une matonne, tout en continuant de fréquenter d’autres femmes. Mal lui en a pris.  L’épisode suivant voit Lucija enquêter sur un autre meurtre en détention, commis à l’encontre de Danijel Dragun, un membre du parti démocrate croate qui fut emprisonné pour détournement de fonds publics. La journaliste découvre qu’il fut en réalité un bouc émissaire et que des pontes de son parti étaient impliqués jusqu’au cou dans une nébuleuse affaire de trafic d’armes, où le sulfureux Zdenko Jurkovic refait enfin surface (ce personnage inquiétant est incarné par Dragan Despot).

Le neuvième épisode est une histoire de vengeance par le sang. Bekim Halijaj s’est arrangé pour se faire incarcérer, avec pour objectif de tuer un skinhead en prison pour avoir tabassé à mort, avec sa bande, son ami homosexuel. Mais une fois son forfait accompli, il est lui même l’objet d’une vendetta sans pitié. Cette intrigue souligne les dérives du communautarisme et dénonce la persistance de l’homophobie en Croatie, certes présentée ici sous son aspect le plus extrême.

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C’est à nouveau une pure victime qui nous est présentée dans l’épisode 10. Dario Marek était un jeune détenu de 18 ans, dépressif, il s’est pendu dans sa cellule. Il avait été accusé d’avoir écrasé un piéton au volant de sa voiture, alors que c’était un de ses potes qui conduisait alors qu’il était endormi à l’arrière du véhicule. Comble de malchance, un témoin a fait un faux témoignage en sa défaveur, le laissant dans un total désarroi, avec le sentiment d’avoir été trahi par celui qui se prétendait son ami le plus cher. Une fois de plus, une histoire tragique et déprimante.

Les deux derniers épisodes offrent des intrigues intenses, mais au prix de coïncidences parfois difficiles à avaler. En effet, les proches de Lucija se trouvent successivement impliqués dans les affaires sur lesquelles portent ses investigations. Dans le onzième épisode, Juraj Hrenovic, employé senior d’une société financière, a été coffré pour fraude avant de périr de mort naturelle en prison. Il a fait office de fusible et a payé pour les malversations d’un supérieur hiérarchique. Nikola Car, journaliste et défunt père de Lucija, a à l’époque enquêté à sa demande et décéda peu après d’une attaque dans des circonstances troublantes. De plus, il apparaît que le petit ami de Lucija, Boris, était impliqué dans ce scandale financier, emblématique des privatisations sauvages de l’ère postcommuniste.

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Enfin, l’ultime épisode de la saison, le plus dur est le plus émouvant, fait la lumière sur les ombres du passé de Martin et les circonstances de la disparition de sa fille Ljiljana (Buga Zuparic). C’est une remarquable étude psychologique portant sur l’incompréhension entre un père protecteur et une fille avide de s’émanciper de la tutelle parentale. Comme d’habitude, il ne faut pas compter sur un happy end, la série est résolument pessimiste, de bout en bout.

Le portrait de la société croate (en particulier durant des années 1990) que dresse la fiction est sans concessions: prévalence de la pauvreté, du désenchantement, dérégulation brutale ayant entrainé la multiplication des fortunes douteuses, corruption et malversations omniprésentes.  De plus, d’une façon surprenante, la série dénonce le racisme anti-serbe exacerbé des ultranationalistes. Počivali u miru appuie là ou ça fait mal, tout en présentant des protagonistes principaux dotés de qualités humaines certaines. En particulier, Martin Strugar a une personnalité intéressante: il fut loin d’être un saint au cours de sa carrière, ne maitrisant pas toujours ses pulsions violentes, mais a gagné en humanité en prenant de l’âge, posant un regard critique, non dénué de remords, sur l’homme qu’il a été. Les nombreux flashbacks permettent de bien se rendre compte de l’évolution de sa mentalité. Lucija, de son côté, ne sort pas indemne de ces enquêtes, les détenus ayant subi un triste sort finissant par hanter ses cauchemars, mais gagne en lucidité et en empathie. Je n’ai pas encore vu la seconde saison mais j’espère qu’elle aura su conserver l’ âpreté et l’intelligence aiguë de la première, même si quelques épisodes plus souriants et légers ne seraient pas de refus, de temps en temps.

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