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Une fois n’est pas coutume, j’ai choisi de me pencher cette semaine sur la première saison (en 22 épisodes) d’une sitcom américaine diffusée sur le réseau CBS entre 1978 et 1982. Il m’est arrivé de suivre des programmes de CBS (The Good Wife, par exemple), mais ce n’est certes pas un de mes networks favoris. Cependant, WKRP in Cincinnati est une comédie qui parvint à un niveau de qualité appréciable, grâce à la qualité de ses scripts et à sa capacité à alterner entre la franche comédie et des passages plus sérieux abordant avec justesse des problèmes de société. Racontant les mésaventures du personnel d’une station de radio de Cincinnati dédiée à la musique rock, cette création de Hugh Wilson connut des hauts et des bas en terme d’audience mais est restée un classique de la télévision américaine, certains épisodes mémorables y étant devenus cultes. La série, qui n’a à ce jour pas été diffusée en France, a fait l’objet récemment d’une édition DVD où de nombreux morceaux de musique des seventies intégrés à la bande originale ont pu être restitués (auparavant, ils avaient dû être remplacés par d’autres titres à cause de problèmes de droits d’auteur exorbitants).

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Il y eut bien d’autres séries anglo-saxonnes ayant pour cadre une station radiophonique. Je n’en citerai que quelques unes, qui m’ont particulièrement marqué: en Grande-Bretagne, Shoestring, où un détective joué par Trevor Eve animait une émission de radio pendant laquelle il recevait les requêtes de ses clients potentiels et plus près de nous Takin’ Over the Asylum, avec David Tennant, qui raconte la création d’une station dans un hôpital psychiatrique de Glasgow; côté américain, j’ai un très bon souvenir de Remember WENN sur AMC, une sitcom de Rupert Holmes se déroulant dans les studios d’une radio de Pittsburg dans les années 1930. La réussite de WKRP tient sans doute beaucoup à la personnalité de son créateur, Hugh Wilson, qui mit à profit son expérience personnelle de vendeur d’espace publicitaire pour une radio d’Atlanta (WQXI), les personnes qu’il y a côtoyé ayant servi de modèles pour caractériser les protagonistes principaux de la série. Ceux-ci sont tous plus ou moins déjantés et, s’ils paraissent initialement comme des archétypes, gagnent en épaisseur au fil des épisodes et acquièrent des personnalités complexes. Leur interprétation est sans faille, ce qui contribue à les rendre attachants et crédibles.

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Le pilote s’étale sur deux épisodes. Il n’est pas aisé de débuter une sitcom de façon satisfaisante mais la série propose un script amusant pour nous introduire dans cet univers. Au départ, WKRP est une radio en perte de vitesse, qui diffuse essentiellement de la musique d’ascenseur. Andy Travis, le nouveau directeur des programmes (incarné par Gary Sandy) a d’emblée pour ambition de donner un coup de jeune à la station, en proposant de la musique rock. Le dirigeant de WKRP, Arthur Carlson (Gordon Jump) est initialement réticent, mais finit par y consentir, en considérant la perspective de profits substantiels pour son entreprise. Le lymphatique DJ Johnny Caravella se transforme alors aussitôt en un animateur endiablé, le Dr Johnny Fever (il est joué par Howard Hesseman).

Le changement ne va pas sans heurts pour WKRP, qui perd quelques fidèles sponsors (dont une maison de retraite et un fabricant de chaussures orthopédiques) et doit faire face à la vindicte d’un groupe de seniors remonté à bloc qui investit les studios pour demander le retour de la musique d’ascenseur. Andy, le seul personnage à peu près ordinaire de la série, doit non seulement faire face à cette crise imprévue, mais aussi composer dès son arrivée avec les exigences de la mère d’Arthur Carlson, la redoutable Mama (Carol Bruce), une femme froide et autoritaire qui détient les cordons de la bourse.

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Parmi le personnel de la station, on trouve Less Nessman (Richard Sanders), un journaliste toujours tiré à quatre épingles qui a l’ingrate mission de présenter des flashs d’information sur une antenne essentiellement musicale. Un peu vieux jeu, Less est également maladroit (il lui arrive de mal lire les dépêches d’agences et de les transmettre de façon totalement erronée) et maniaque (il dispose d’un bureau dans un espace ouvert, mais a tracé tout autour une ligne en pointillé, avec interdiction de la franchir, tout cela pour bien délimiter son territoire réservé). Il y a également Herb Tarlek (Frank Bonner) qui s’occupe du marketing: il est vantard, imbu de lui même, ses idées pour promouvoir WKRP fusent mais s’avèrent souvent foireuses.

Il y a aussi Venus Flytrap (Tim Reid), dont le nom est de toute évidence un pseudonyme, c’est le DJ de la programmation nocturne, il est décontracté et affectionne les tenues à la dernière mode. Le personnel féminin se compose de Bailey Quarters (Jan Smithers), une jeune femme timide mais ambitieuse qui s’occupe des contrats publicitaires mais rêve de présenter sa propre émission, sans oublier Jennifer Marlowe, la réceptionniste au physique très avantageux (Loni Anderson), sans cesse courtisée par de riches prétendants et qui, loin d’être simplement décorative, se révèle au fil des épisodes avoir de la suite dans les idées et être capable tenir tête à ses supérieurs (ainsi, elle refuse de rendre le moindre service à Arthur, même de lui servir un café, car ce n’est pas stipulé dans son contrat de travail).

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Outre Jennifer, les personnages les plus drôles sont selon moi le fantasque Johnny Fever, avec sa dégaine de cowboy et ses annonces décalées à l’antenne et Arthur « Big Guy » Carlson, très bonne pâte avec ses employés, d’une naïveté confondante et qui a gardé une âme d’enfant (dès qu’il est seul dans son bureau, il aime faire joujou avec une voiture télécommandée, un mini panier de basket ou d’autres dérivatifs puérils pour tromper son désœuvrement).

Examinons à présent les épisodes de cette première saison. Il est à noter que dans sa première moitié, ils sont un peu inégaux, la série se cherche et certains scénarios ne sont pas très inspirés. C’est le cas de Preacher, pourtant écrit par Bill Dial, qui signa quelques un des meilleurs épisodes. Le conseil interreligieux de Cincinnati vient à WKRP se plaindre des émissions du révérend Pembrook, qui sous couvert de prêcher la foi, vend toutes sortes de colifichets pseudo-catholiques comme un rideau de douche « Jean-Baptiste » ou un couteau à viande dit « de la Mer Morte ». Pembrook, un ancien champion de catch, n’est pas du genre accommodant et refuse de modifier ses sermons mercantiles. Il est hautement improbable qu’une émission telle que la sienne, avec du chant gospel, soit diffusée sur une radio de musique rock, de plus le personnage du révérend est totalement improbable. La chute de l’épisode est cependant délectable. Bailey’s Show développe aussi une histoire qui laisse à désirer, avec l’apparition d’un pseudo-scientifique maboul interviewé par Bailey, alors qu’elle vient d’obtenir sa propre émission d’entretiens en direct. L’actrice qui jouait Bailey était dans cette première saison peu à l’aise dans son rôle, centrer un épisode sur son personnage n’était sans doute pas une bonne idée.

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Il y a deux épisodes que j’ai aussi moins apprécié, qui s’attardent sur la vie sentimentale des employés de la radio. Love Returns développe une histoire mièvre autour des relations d’Andy Travis avec son ex, mais a une intrigue secondaire plaisante où WKRP organise un concours pour les auditrices dont les gagnantes obtiennent un rendez-vous galant avec l’un des DJ. Never leave me, Lucille traite de la séparation entre Herb et sa femme Lucille (Edie McClurg) de façon bien plan-plan, mais a tout de même une scène drôle vers la fin, où Jennifer et Lucille dinent dans un restaurant et reçoivent à leur table une flopée de consommations gratuites, cadeaux des nombreux admirateurs de la réceptionniste présents dans la salle. On peut aussi avoir des réserves sur d’autres épisodes. Dans Young Master Carlson, le fils du « Big Guy », âgé de 11 ans, débarque à la station: ce militaire en herbe bardé de médailles fait un rejeton bien invraisemblable, mais certaines répliques à son encontre sont hilarantes. Tornado, où un ouragan frappe la ville et où Carlson sauve la vie d’une fillette lors d’un entretien téléphonique retransmis en direct, a quelques bonnes idées, mais fait intervenir un groupe de touristes japonais très cliché, mitraillant tout avec leurs appareils photo et multipliant les courbettes.

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On trouve aussi deux épisodes un peu étranges. Mama’s Review donne la part belle à la terrible Mama Carlson, qui menace de couper les crédits de la station, mais consiste essentiellement en un récapitulatif des épisodes précédents (en fait, la série avait été retirée de l’antenne durant la diffusion de la saison 1, avant de revenir deux mois plus tard, cet épisode servant surtout à rafraîchir la mémoire des téléspectateurs). Hold up est une histoire alambiquée avec un sponsor douteux, fournisseur d’équipement acoustique à la fiabilité toute relative et un DJ au chômage qui braque sa boutique pour se venger d’avoir été remplacé par des machines. La fin n’est pas très convaincante.

Cependant, la majorité des épisodes sont très réussis. Hoodlum Rock a pour guests les membres d’un groupe en vogue à l’époque, Détective, qui interprètent des rockers punk destroy qui saccagent leur chambre d’hôtel et multiplient les outrances pour se faire de la publicité. Les on a Ledge serait considéré aujourd’hui comme politiquement incorrect. Less Nessman, mortifié par la rumeur courant dans les couloirs de la radio qui le prétend homosexuel, menace de se suicider en se jetant de la fenêtre du bureau de Carlson, alors que ses confrères font tout pour le dissuader de passer à l’acte. Du bon comique de situation. Turkey’s Away est un grand classique, l’épisode le plus fameux, celui où Carlson conçoit une « géniale » opération publicitaire: à l’occasion de Thanksgiving, un avion rempli de dindes doit selon ses plans survoler Cincinnati et larguer les volailles, mais le « Big Guy » qui pensait en toute bonne foi les voir voler en essaim au dessus de la cité constate bientôt les dégâts! Le reportage de Les, où il décrit  le lâcher de dindes en des termes rappelant le célèbre commentaire du filmage de la catastrophe du Hindenburg, vaut son pesant de cacahouètes.

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L’épisode double Goodbye Johnny / Johnny comes back, où le DJ quitte la station pour aller travailler à L.A. mais revient finalement (après avoir été viré pour avoir proférer des gros mots à l’antenne) et constate qu’il a été remplacé par un certain Doug Winner, est surtout notable pour la seconde partie, où Fever finit par confondre Doug, qui sous des dehors aimables de gendre idéal, s’avère être de mèche avec une maison de disques pour diffuser de préférence les artistes qu’elle produit. I want to keep my baby, où une jeune mère abandonne son bébé dans le studio de Dr Fever, l’obligeant à pouponner tout en animant son émission musicale, est écrit avec sensibilité et évite d’avoir une conclusion trop prévisible.

Fish story est l’épisode le plus fou, le plus loufoque. Hugh Wilson n’avait pas du tout confiance en écrivant le scénario, car il l’a signé du pseudonyme de Raoul Plager. Pourtant, c’est hilarant, aussi bien l’histoire de la campagne contre l’alcoolisme au volant où les DJ testent leurs réflexes en direct après avoir bu une quantité croissante de bocks de bière que celle où Herb se déguise en carpe pour incarner la mascotte de la station (tout simplement car le sigle WKRP évoque à l’oreille la carpe) et se chamaille avec la mascotte de la radio concurrente WPIG (un cochon, bien entendu). The contest nobody could win est aussi une des réussites de la saison: Fever ayant malencontreusement annoncé que le prix d’un jeu concours, la « musique mystère », est de 5000 dollars (au lieu de 50), la radio doit corser le jeu pour s’assurer que personne ne gagne, en demandant d’identifier une suite d’extraits musicaux ultracourts. Mais c’est sans compter sur les forts en thèmes qui composent l’auditorat de la station et qui pourraient bien s’avérer ruineux pour Carlson !

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A date with Jennifer est surtout intéressant pour les excentricités de Less Nessman, qui demande à la réceptionniste de l’accompagner à un banquet où il doit recevoir un prix mais où il ne veut pas se montrer seul. Pour l’occasion, il se ridiculise en arborant une perruque imposante. C’est aussi à partir cet épisode que deux clans se forment à la radio, les BCBG (Les et Herb en tête) et les décontractés (où l’on trouve venus Flytrap et Johnny Fever). I do, I do… for now fonctionne comme un petit vaudeville: il s’agit pour Jennifer de faire croire à son ancien fiancé, un chanteur de country (joué par Hoyt Axton) qu’elle est mariée à Johnny Fever, mais ce dernier multiplie les bourdes, menaçant de vendre la mèche. C’est lors de ce sympathique épisode que l’on découvre l’intérieur cosy du luxueux appartement de Jennifer, qui s’avère être la mieux payée parmi le personnel de WKRP.

A commercial break, où le principal annonceur de la station devient une entreprise de pompes funèbres, pose une question éthique: les employés doivent-ils se plier à ses exigences et enregistrer une chanson publicitaire enjouée pour les conventions obsèques ou bien juger cela nuisible à l’image de la radio et refuser le contrat juteux qui leur est proposé? Enfin, toujours dans un registre plus sérieux, Who is Gordon Sims? est centré sur Venus: on y découvre sa véritable identité et le fait qu’il fut un déserteur lors de la guerre du Vietnam, après avoir combattu jusqu’à Saïgon. L’épisode comporte un monologue émouvant du DJ sur les horreurs dont il a été alors témoin. Ce passage montre clairement qu’à ce stade, la série voulait être plus qu’une simple comédie.

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Cette première saison montre bien par moments quelques faiblesses, mais comprend quelques épisodes mémorables, qui jouent sur différents registres. Bien sûr, comme dans les autres sitcoms de l’époque, on retrouve les rires enregistrés lors du tournage en studio, face à un public réceptif. A première vue, c’est une comédie américaine typique, mais au fil de la saison, on découvre que c’est un programme spécial, plus ambitieux que ce à quoi on pouvait s’attendre. Personnellement, ma préférence va toujours, pour les comédies vintage, à l’humour british, mais j’avoue trouver WKRP in Cincinnati très plaisant à suivre (je n’ai par contre pas encore vu la série de 1991, The new WKRP in Cincinnati, qui est réputée être inférieure à l’originale). J’ai visionné en partie la seconde saison, elle est dans la lignée de la première, avec cependant un épisode très particulier, In Concert, réalisé en réaction au drame survenu en décembre 1979 lors d’un concert des Who à Cincinnati, où 11 personnes périrent dans un mouvement de panique de la foule. Si vous maitrisez l’anglais américain, si vous aimez la musique pop/rock des années 70, les capsules temporelles délicieusement rétro et l’humour débridé voire absurde, vous trouverez sans doute là votre bonheur.

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