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Produite par MediaCorp et diffusée par Channel 8, cette série en 34 épisodes (d’environ 45 minutes) est un period drama dont l’action s’étend entre les années 1930 et la période actuelle et racontant l’histoire de trois familles appartenant à la communauté Peranakan (ou Baba-Nyonya), s’attachant en particulier à décrire quatre générations successives de la famille Huang. Les Peranakan sont des descendants d’immigrants chinois installés à Malacca (en Malaisie) et Singapour. Ils possèdent une culture spécifique d’une grande richesse (que l’on a pu découvrir il y a quelques années au musée du Quai Branly, lors de l’exposition Baba Bling, ou encore grâce à des ouvrages en anglais récemment édités, comme les récits autobiographiques de William Gwee), que la série présente de façon détaillée en abordant aussi bien la gastronomie que les arts décoratifs et les us et coutumes. A vrai dire, plus que les rebondissements d’une intrigue tendant vers le mélodrame et usant parfois de grosses ficelles (mais néanmoins assez prenante), c’est la plongée dans cette culture qui m’était largement inconnue que j’ai trouvé captivante. La série bénéficie d’un budget confortable, ce qui se voit à l’écran au travers des décors et costumes somptueux.

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Je ne vais pas rentrer dans les détails du scénario concocté par Ang Eng Tee. L’histoire est celle de Huang Juxiang et de ses descendants. Juxiang (interprétée par Jeannette Aw) est née dans une famille Peranakan aisée, mais n’a cependant pas une vie facile. Elle est une enfant illégitime et de ce fait est traitée depuis son plus jeune âge comme une servante. De plus, elle est devenue sourde et muette à l’âge de 9 ans (les séquelles d’une maladie) et doit subir les moqueries et vexations de la part de ses demi-sœurs et de ses cousins.  Néanmoins, elle est plus talentueuse que les autres membres de sa fratrie, aussi bien aux fourneaux que pour la broderie. Débrouillarde et d’un tempérament têtu, elle fugue pour ne pas épouser Charlie Zhang (Desmond Sim), un homme d’affaires véreux qui lui était promis par un mariage arrangé. Elle part vivre avec un photographe japonais, Yamamoto Yousuke (Dai Yangtian), avec qui elle a une fille, Yueniang. Mais lorsque la seconde guerre mondiale éclate, sa vie prend une tournure dramatique. Yousuke, du fait de ses origines japonaises, fait l’objet d’une hostilité croissante. Plus tard, alors que les combats font rage, Juxiang et Yousuke meurent après bien des péripéties, en voulant prendre la fuite, laissant orpheline leur petite de 8 ans.

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Le huitième épisode, d’une noirceur radicale, clôt la première partie du drama par la disparition tragique de Juxiang. Dès l’épisode 9, on suit le parcours mouvementé de Yueniang (qui, à l’âge adulte, est jouée également par Jeannette Aw, ce qui est au début déconcertant pour le téléspectateur). Livrée à elle-même, la gamine retourne chez sa grand-mère maternelle Tianlan (Xiang Yun) qui l’accueille chaleureusement et lui apprend, comme elle le fit avec Juxiang, la maitrise de l’art culinaire et des broderies Peranakan. La situation de Yueniang se complique après la guerre, lorsque le reste de la famille revient d’une longue période d’exil en Angleterre: ils tolèrent tout juste sa présence et la maltraitent comme il le firent à l’égard de sa mère, lui faisant subir toutes sortes d’humiliations: on la bat, on l’insulte, on intente même à sa vie en la jetant dans un puits. Mais elle trouve tout de même une amie en la personne de Huang Yuzhu (Johanne Peh), une demi-sœur clémente et serviable, toujours prompte à prendre sa défense.  Elle a également un lien indéfectible avec Ah Tao (Ng Hui), une amah (servante) qui a une patte folle et qui la seconde avec dévouement, après avoir fait de même au service de Juxiang.

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Yueniang rencontre un fils de bonne famille, Chen Xi (Qi Yuwu) qu’elle prend initialement pour un simple employé exerçant la fonction de chauffeur. Ayant été éduqué au Royaume-Uni, il a pris ses distances avec les traditions familiales. Il souhaite épouser Yueniang, mais ses parents le contraignent à se marier avec sa cousine Zhenzhu (Eelyn Kok) à la place, une fille gâtée qui s’avère d’une jalousie maladive et est dotée d’un caractère insupportable. Yueniang, de son côté, est poussée par sa famille à s’unir avec Liu Yidao, un boucher un peu rustre qui fréquente la pègre mais qui a un bon fond. Elle refuse obstinément de l’épouser, menaçant même de se suicider, mais finit par s’accorder avec Liu pour le considérer comme un frère plutôt qu’un époux, ce que le boucher approuve en l’assurant de sa loyauté.

Yueniang, désormais émancipée de la tutelle familiale, se lance dans le commerce de plats à emporter et de tissus, mais malgré son opiniâtreté, elle pâtit de son inexpérience et se fait arnaquer à de multiples reprises. Ayant définitivement renoncé à vivre avec Chen Xi, elle épouse Paul, un avocat britannique et adopte Zuye, le fils de Yuzhu, la malheureuse étant devenue folle suite aux sévices subis de la part de Robert Zhang (Zen Chong), rejeton malfaisant de Charlie Zhang qui lui a été imposé comme mari après que celui-ci l’ait violée en la confondant avec Yueniang, sa proie de prédilection.

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Ces quelques paragraphes donnent juste un aperçu de l’intrigue tarabiscotée de la série. Certes, on ne s’ennuie pas en la regardant, mais les scénaristes ont fait dans la surenchère, par moments au détriment de la crédibilité. Le personnage de Liu Yidao, en particulier, est improbable: lors d’un épisode, il terrasse à lui seul un tigre pour offrir sa dépouille à Yueniang, dans un autre, il affronte lors d’un combat singulier un malfrat musculeux et le met hors d’état de nuire grâce à un lancer miraculeux de la lame de son inséparable couteau de boucher. Le drama est par ailleurs clairement influencé par un fameux asadora (feuilleton fleuve japonais), Oshin. Yueniang, tout comme sa mère, ont beaucoup en commun avec Oshin: le côté serviable, la ténacité face aux nombreuses épreuves qu’elles traversent, la faculté de résilience, l’esprit d’entreprise. Cependant, à mon sens Oshin est une série écrite avec bien plus de subtilité, la personnalité de l’héroïne y est plus complexe, plus nuancée sur le plan psychologique. De plus, dans la série japonaise, les protagonistes sont rarement tous blancs ou tout noirs, alors que dans The Little Nyonya, on trouve un certain manichéisme, avec notamment quelques « super méchants » dont la cruauté est sans bornes.

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Il y a pléthore de personnages négatifs, mais ce ne sont pas, et de loin, les plus intéressants du drama. Outre l’horrible Charlie Zhang, qui méprise la culture Peranakan, n’hésite pas à faire affaires avec les japonais pendant la guerre et couvre les agissements de Robert, son fils sociopathe, on trouve quelques figures féminines malveillantes, comme la matriarche Tua Ji (Lin Meijiao), qui voue une haine tenace à Tianlan et à sa descendance (Juxiang et Yueniang), ou encore la sournoise Xiufeng (mère de Zhenzhu et Yuzhu) qui méprise les serviteurs et fait preuve d’un manque d’empathie glaçant envers Yueniang. Quant à la capricieuse et manipulatrice Zhenzhu, elle s’avère finalement moins mauvaise qu’elle ne le paraissait de prime abord, en venant même à regretter son comportement passé et à faire un tardif mea culpa dans l’ultime épisode. Il est vraiment regrettable qu’une grande partie de l’intrigue soit consacrée aux turpitudes de ces protagonistes bêtes et méchants et sans réelle épaisseur psychologique. A cet égard, le scénario aurait gagné à être allégé, quitte à produire moins d’épisodes.

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Heureusement, il y a aussi des personnages attachants et positifs. Tianlan, par exemple, une servante devenue la seconde maitresse du pater familias après qu’il l’ait violée et qui se distingue par son humilité et la bonté dont elle fait preuve envers la domesticité. Citons aussi Yuzhu, la cadette de la famille Huang, bien plus aimable que ses sœurs ainées mais qui subit de tels traumatismes durant son existence qu’elle en perd la raison (Joanne Peh obtint une récompense méritée aux Star Awards 2009 pour son interprétation spectaculaire). Ou encore madame Chen, arrière grand-mère de Chen Xi, bienveillante et amatrice de bonne chère. Parmi les protagonistes secondaires, j’ai remarqué en particulier Libby (Pamelyn Chee), une amie de Yueniang qui se comporte en femme libérée et est en avance sur son temps; Da Sha, un simple d’esprit qui récolte de précieux nids d’oiseaux pour permettre à Yueniang de les commercialiser; Tianfu, frère réprouvé de Charlie Zhang contre lequel il s’oppose pour empêcher la destruction de la demeure familiale et qui, par ailleurs, est un maître reconnu dans l’art du pantun (poésie malaise).

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Il y a un autre point commun avec Oshin: des passages se déroulent à l’époque actuelle, où une Yueniang vieillissante s’entretient avec une jeune descendante de la famille, Angela, et lui raconte sa vie dans les moindres détails, finissant par lui confier un lourd secret quant à ses origines. Mais ces séquences s’intègrent à l’ensemble avec moins d’élégance que dans Oshin et paraissent parfois artificielles. C’est cependant l’occasion d’en apprendre plus sur la culture Peranakan, que ce soit les tenues traditionnelles (comme la kebaya, blouse portée par les femmes), les magnifiques lanternes porte-bonheur, richement décorées, suspendues devant les maisons ou encore les luxueuses porcelaines peintes dans des tons pastels. Au fil des épisodes, sont évoquées certaines coutumes entourant le mariage, comme celle consistant à offrir aux époux une théière (appelée kamcheng) contenant des boulettes de farine rouges et blanches (symbolisant respectivement la jubilation et la pureté) ou encore la cérémonie du berandam, savant peignage rituel de la chevelure de la future épouse. Bien sûr, les fameuses broderies Peranakan sur canevas, à l’exécution virtuose, sont longuement abordées, de même que la confection de chaussons cousus de motifs chatoyants (kasut manek). On peut trouver sur le web de nombreux sites illustrés qui permettent d’approfondir sa connaissance de ces diverses manifestations de créativité de la culture Peranakan.

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L’aspect culturel le plus présent est cependant la gastronomie. Un épisode entier est consacré à la préparation de rempah udang (riz gluant avec sauce épicée et lait de coco servi dans des feuilles de bananier, variante du pulut inti) pour le faire déguster à madame Chen. Mais bien d’autres plats sont montrés tout au long du drama: le babi pongteh (porc braisé et pimenté, garni de champignons),  le ngo hiang (émincé de porc et de crevettes en rouleau), l’achar (confit de bambou), le poulet au fruit de l’arbre keluak, l’ayam nangka (poulet agrémenté de fruits du jacquier), les kuih (assortiment de pâtisseries à base de riz), l’ang ku kueh (cake en forme de tortue rouge dont la consommation est censée apporter longévité et prospérité). Tous ces mets peuvent figurer au menu du tok panjang (« longue table »), un plantureux buffet servi pour des occasions spéciales, comme les fêtes de famille. La série s’attache à montrer comment sont cuisinés tous ces plats dont les origines variées témoignent de la culture métissée des Peranakan. En général, ces développements culinaires s’intègrent bien à l’intrigue et en constituent même l’un des attraits principaux.

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Pour conclure, j’espère avoir souligné les atouts de la fiction (essentiellement, le témoignage de la richesse du patrimoine culturel Peranakan, le drama insistant sur l’importance de sa préservation et de sa transmission aux jeunes générations). Sur le plan scénaristique, force est de constater que la série est inégale. La première partie, soit les 8 premiers épisodes, traitant du destin tragique de Juxiang et de la seconde guerre mondiale, est pour moi la plus réussie, avec quelques passages poignants. L’arc concernant la vie malheureuse de Yuzhu, son basculement dans le dénuement et la démence, d’une noirceur totale, est aussi mémorable, même si les évènements finissent par prendre une tournure excessivement dramatique. J’ai aussi aimé les séquences où des personnages interprètent un pantun car c’est une poésie d’une grande sensibilité, qui aurait mérité d’être plus fréquemment mise en avant par la série. Si je ne regrette pas d’avoir visionné The Little Nyonya jusqu’au bout, mon impression finale est assez mitigée car j’ai eu le sentiment que les scénaristes ont voulu en faire trop et ont quelquefois privilégié le suspense au détriment de l’authenticité des personnages. Mais si le drama ne saurait être qualifié de chef-d’œuvre (contrairement à Ochin), il est à recommander pour qui s’intéresse de près à cette communauté originale des Straits Settlements.

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