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Comme bien d’autres productions sud-africaines, Mshika-Shika est un minisérie qui n’a pas fait beaucoup parler d’elle en dehors de son pays d’origine. On trouve sur le web très peu de renseignements à son propos, même la page qui lui est dédiée sur IMDb est étrangement vide. Mais après avoir lu le synopsis, j’ai été suffisamment intrigué pour commander le DVD qui, heureusement, comprend des sous-titres en anglais (il ne m’a pas été facile de trouver les sites où se le procurer, mais ce fut possible en persévérant). Une édition DVD qui se contente du strict minimum: les épisodes accessibles par un menu sommaire, aucun bonus ni interview. Cependant, je ne regrette pas mon achat, car ce fut une fiction distrayante, avec un final surprenant. En 10 épisodes de 45 minutes, filmée à Johannesburg, c’est l’histoire d’un gang qui sévit dans un township où règne la loi de la jungle et se retrouve dans le collimateur de la police, tout en bénéficiant de la protection de certains membres des forces de l’ordre. Créée par Michelle Wheately et scénarisée par Athos Kyriakides, c’est une fiction nerveuse et parfois violente, qui a été comparée à The Wire et à Luther (ici, la seconde référence est sans doute plus pertinente, Mshika-Shika est tout de même loin de rivaliser avec le chef-d’œuvre  de David Simon).

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Dans l’épisode initial, on découvre les membres d’un gang dont la réputation n’est plus à faire, avec à sa tête Scarra (Mxolisi Majozi), entouré de ses deux comparses Judas (K.Dom Gumede) et Mafikizolo (Thato Tteigh Dhladla III). Ils viennent de réussir un joli coup, en dérobant une BMW neuve stationnée dans un quartier huppé. Propriété d’un politicien âgé qui a le bras long, le véhicule est activement recherché par la police, en particulier par Phaka (Richard Lukunku), un détective motivé à faire tomber Scarra et sa bande, secondé par une spécialiste de médecine légale, Kea Thole (Terri-Ann Eckstein). Cependant, Phaka se heurte vite à son supérieur, le commandant Schoeman (David Clatworthy) qui semble d’emblée réticent à le voir s’investir dans cette enquête et lui suggère de s’occuper d’autres affaires selon lui plus urgentes à élucider. Mais le jeune flic intrépide garde le cap, malgré la promesse d’une promotion éclair que lui fait miroiter Schoeman. Ses investigations le mettent rapidement sur la piste de Bonsai (Arthur Molepo), pour la vitrine un paisible commerçant de pièces détachées automobiles, autour duquel les malfrats gravitent.

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Bonsai est un homme d’âge mur, qui se déplace en fauteuil roulant. Pour la façade, il fait mine d’être parfaitement respectable, de mener un business on ne peut plus légal, mais en fait il dirige en sous-main le gang, lui confiant des missions relevant de la criminalité sans se soucier de la façon dont Scarra et ses amis les exécutent. Il est le cerveau derrière les méfaits des truands, qu’il manipule à sa guise pour favoriser ses propres intérêts, comme dans l’épisode 6, où il leur confie le soin d’acheminer une enveloppe contenant des documents sensibles pour le gouvernement, dans le but affiché de les monnayer contre une grosse somme d’argent, mais l’opération s’avère n’être qu’un leurre destiné à égarer la police, qui les arrête pour possession d’armes à feu après avoir intercepté leur véhicule (les armes ayant au préalable été placées dans le coffre par Bonsai). Grand stratège, Bonsai apparait le plus souvent dans la pénombre, attablé dans son atelier devant un plateau de jeu d’échecs. Au fil des épisodes, on découvre l’étendue de ses connexions, qui incluent des policiers, dont le commandant Schoeman en personne.

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Schoeman est un personnage ambivalent. Il apparaît comme un officier compétent, aguerri, mais ses liens avec Bonsai sont mystérieux, un secret semble lier les deux hommes, qui s’estiment mutuellement bien qu’ils ne se trouvent pas du même côté de la loi. Le commandant fait son possible pour freiner l’enquête qui peut aboutir à une mise en cause de Bonsai, tout en faisant preuve d’empathie envers ses subordonnés. S’il lui arrive de s’opposer frontalement à Phaka, qui conteste son autorité, il parvient à conserver un ascendant sur Kea, plus conciliante que son équipier. Le duo de flics se complète bien, Phaka est le plus impulsif, il est porté sur l’action tandis que Kea est plus réfléchie et habile a mener des interrogatoires avec tact. Leur relation est amicale, mais évolue vers un flirt au fil des épisodes. La série montre leur travail au quotidien et force est de constater que Phaka et Kea apparaissent souvent déconnectés de ce qui se passe dans les environs. Plusieurs scènes les montrent en train de discuter tranquillement pendant que sévissent des criminels non loin de là. La série met en évidence le fait que la police n’a pas les moyens de faire régner l’ordre dans les townships, faute d’effectifs suffisants.

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Les difficultés de la police sont illustrées par le passage (certes sans doute guère réaliste) où Scarra et ses potes interceptent un véhicule banalisé, neutralisent le flic qui le conduisait et dérobent des uniformes de policier avant d’aller braquer le commissariat pour s’emparer des armes qui s’y trouvent. Autre point qui ressort de façon flagrante, dans la série les univers de la pègre et des forces de l’ordre sont perméables. Par exemple, un agent, par ailleurs petit ami de Kea, Byron (Lamar Bonhomme) est lui aussi de mèche avec Bonsai, pour qui il est un homme de confiance, et n’hésite pas à subtiliser à sa demande les dossiers relatifs à certains suspects. Byron es prêt à tout pour dissimuler ses turpitudes, il ment sans vergogne, peut user de violence mais est taraudé par sa conscience qu’il cherche à étouffer en s’adonnant à la boisson. Dans les derniers épisodes, entre en scène une fliquette aux méthodes musclées, Angelique (Aimee Goldsmith), la fille de Schoeman, qui est un peu son antithèse: elle refuse toute compromission et ses soupçons envers le comportement de Byron vont grandissant.

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La minisérie accorde un soin tout particulier à la description de notre trio de cailleras. Scarra est bien sûr au centre de l’intrigue. Il multiplie les coups d’éclat pour gagner de l’argent ou récupérer de la drogue et a fréquemment maille à partir avec le gang rival, les Spinners. Il est très dépensier, au risque d’attirer l’attention de la police quand il mène grand train après une opération réussie. Scarra a une attitude cavalière envers Bonsai, il veut lui montrer qu’il ne l’impressionne pas, qu’il n’a pas de prise sur lui, mais si la force physique est de son côté, l’intelligence est clairement du côté de Bonsai qui ne s’inquiète pas de ses viriles rodomontades, certain qu’il est de pouvoir le manœuvrer. Scarra vit en couple avec Shirley (Busisiwe Mtshali) dans un appartement minable aux murs décorés de gros titres découpés dans les journaux. Sa copine est une prostituée qui veut changer de vie, elle ambitionne d’ouvrir un institut de beauté et considère d’un mauvais œil les activités de son compagnon, souhaitant le voir couper les ponts avec ses accointances dans la pègre.

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Shirley a été traumatisée par le meurtre de son souteneur Stenovo, dont elle a été témoin après que ce dernier l’ait agressé parce qu’elle n’avait pas assez d’argent à lui donner. Elle veut en finir avec cette existence sordide et, tout en désapprouvant Scarra, doit bien reconnaître que ses revenus frauduleux peuvent lui permettre de sortir de l’ornière. Elle éprouve de la sympathie pour Judas, qui est son confident. Mais ce dernier n’est pas un associé fiable pour Scarra. Il veut faire cavalier seul en organisant à son seul profit un juteux holdup: il braque un van transportant de la drogue pour le compte des Spinners. Cependant, il commet des maladresses qui permettent à la police de l’arrêter et d’obtenir sa collaboration en échange de la liberté. Il devient donc un mouchard (son prénom devient aptonyme) et il rencarde les flics en s’efforçant de ne pas attirer les soupçons sur lui. Mais Phaka le traite sans ménagement et se comporte avec légèreté à son égard, il ne prend pas toutes les précautions indispensables pour qu’il ne soit pas identifié comme traître, l’exposant ainsi à un danger de mort.

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La minisérie narre le délitement progressif du trio de gangsters, ce qu’illustre également le parcours chaotique de Mafikizolo, qui devient addict aux drogues dures et se révèle de plus en plus instable, ne reculant devant rien pour se procurer sa dose de dope (il n’hésite pas à dérober le magot de Scarra, mais n’est pas assez malin pour ne pas se faire prendre la main dans le sac). Sous l’emprise des stupéfiants, il va jusqu’à commettre un viol. Cependant, dans son état normal, il n’a rien d’un dangereux truand: lorsque Scarra lui demande de commettre un meurtre à l’aide de son revolver, il ne peut se résoudre à tirer à bout portant. C’est un pauvre type qui s’est laissé entraîner sur la mauvaise pente et qui n’a pas la force de réfréner ses penchants destructeurs. Il pâtit sans doute aussi de son manque d’éducation, d’avoir grandi dans un milieu très pauvre, ce que la série montre au travers des images de logements insalubres, de rues à la chaussée éventrée et de fauteuils usés trônant en extérieur, où se réunissent les jeunes désœuvrés du township. Une misère qu’incarne d’ailleurs fort bien un personnage secondaire, un junkie laveur de pare-brises, Eduardo dit Eddy, toujours dans la ligne de mire des flics pour qui il constitue une cible facile: très intimidable, il leur fournit des tuyaux à la moindre menace.

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Les deux derniers épisodes constituent le point culminant du récit, où les secrets entourant le passé de Scarra, Phaka et Bonsai sont révélés. L’ultime épisode (le plus court) s’achève par un climax saisissant, qui éclaire d’un jour nouveau le comportement des protagonistes. Dès lors, la conclusion inévitable permet de s’interroger à propos de l’influence du contexte familial sur le déroulement d’une existence ainsi que sur la frontière ténue séparant le bien et le mal. La minisérie a aussi le mérite de mettre en évidence l’isolement social que peuvent subir les habitants des townships (comme en témoigne une scène d’enterrement, où, faute de prêtre pour officier, des amis du défunt récitent avec grandiloquence des passages de la Bible, en anglais et en zoulou). L’intrigue est bien rythmée, avec des rebondissements survenant en fin d’épisodes et sans cliffhangers inutiles. Mshika-Shika n’est pas une minisérie parfaite, les faits sont parfois soulignés lourdement (comme en témoigne ce plan où, après la trahison de Judas, le trio est attablé devant une représentation de la Cène, dont la présence semble incongrue dans leur environnement de tous les jours). Mais globalement, c’est un polar bien construit, assez noir (pas trop quand même, l’épilogue n’est pas sombre pour tout le monde), qui n’oublie pas le commentaire social mais reste avant tout un divertissement riche en adrénaline.

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