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Les séries carcérales se déroulant dans une prison pour femmes sont très à la mode dernièrement: Orange is the new black (USA), Capadocia (Mexique), Unité 9 (Québec), Wentworth (Australie)…pour ne citer que celles qui me viennent à l’esprit. La première saison de Fangar comporte 6 épisodes d’une cinquantaine de minutes. C’est la dernière création de Ragnar Bragason à qui l’on doit le triptyque de comédie noire Næturvaktin / Dagvaktin / Fangavaktin (cette dernière avait pour cadre une prison pour hommes) ainsi qu’Heimsendir, une étonnante histoire se déroulant dans un asile d’aliénés (voir des articles à ce propos ici et ). Après ces fictions mémorables, il est certain que Fangar était très attendue. Si la série ne déçoit pas, elle n’a cependant pas l’originalité de ses précédentes œuvres télévisuelles. 

Sur un scénario de Nína Dögg Filippusdóttir et Unnur Ösp Stefánsdóttir, il s’agit d’une description de l’univers pénitentiaire islandais qui se veut proche du réel et pointe l’inadaptation des peines pour certaines détenues, tout en développant une intrigue judiciaire à suspense. Bien entendu, la série qui s »en rapproche le plus est Unité 9, mais cette dernière pèche par son format fleuve et l’étirement de son récit. Fangar, bien plus concise, constitue une bonne alternative pour qui n’a pas le temps ni l’envie de visionner une kyrielle d’épisodes sur ce thème.

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Linda (Thora Bjorg Helga) vient de laisser son père dans le coma après l’avoir frappé violemment avec un club de golf. Elle est rapidement arrêtée et incarcérée dans la prison pour femmes de Kópavogur (dans la réalité, cet établissement a été fermé récemment, la série y a été tournée alors qu’il n’y avait plus de prisonnières sur les lieux). Son père Thorvaldur (Sigurður Karlsson) est un homme d’affaires et un politicien influent. Son comportement envers sa petite-fille Rebekka (Katla Njálsdóttir) était répréhensible, il lui faisait des attouchements sous la douche et la terrorisait. Linda, témoin de ses agissements, ne l’a pas supporté: sa confrontation musclée avec lui a mal tourné, le destin de la jeune femme étant désormais suspendu à l’hypothétique survie de son détestable géniteur. Elle se retrouve en tôle, à devoir partager le quotidien d’un groupe de détenues au caractère parfois difficile voire violent. Ce qui frappe d’emblée dans son attitude, c’est sa volonté de sauver les apparences, de nier par son attitude sa condition de femme incarcérée: elle se maquille avec soin et s’habille avec élégance, se montre hautaine avec le personnel de la prison et les codétenues, suscitant rapidement une certaine inimitié à son endroit.

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L’un des personnages les plus marquants de la prison est Ragga (jouée par la scénariste Nína Dögg Filippusdóttir), une femme au comportement de caïd, rendue dure par les épreuves de l’existence. Ragga a une aversion pour Linda, la trouvant trop prompte a juger les autres prisonnières et s’agaçant de ses airs dédaigneux. Son influence sur les autres détenues lui permet de rendre la vie de Linda difficile: celle-ci reçoit un coup de boule, une des détenues urine sur son lit et pend dans sa cellule une  poupée à son effigie sur laquelle est punaisé un message injurieux. Mais progressivement, les relations entre Linda et ses compagnes d’infortune s’adoucissent, elle finit par devenir plus accommodante et serviable et à gagner un semblant d’estime. Les scénaristes ont heureusement évité de sombrer dans une surenchère de violence, préférant donner plus de profondeur aux protagonistes et livrer quelques scènes émouvantes de fraternisation. Ragga apparaît au fil des épisodes sous un jour plus sympathique, comme une mère qui s’inquiète du devenir de sa fille Diljá, une adolescente rebelle sur laquelle elle n’a plus aucune prise, suscitant en elle un sentiment de rage impuissante.

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L’interprétation de Steinunn Ólína Þorsteinsdóttir dans le rôle de Didda est impressionnante. Elle dégage une impression de force brutale, de menace latente, accentuée par un déséquilibre mental qui transparaît par instants. Didda est une taiseuse aux manières frustes, capable de pulsion violentes (sous le coup de la colère, elle frappe sans réfléchir) mais à la longue on se rend compte qu’elle est capable d’empathie et qu’elle est surtout malheureuse, victimes de troubles psychologiques qui l’ont conduite dans ce lieu de détention inadapté pour elle. Lorsque Linda, qui avait échangé le matelas douteux qui lui avait été attribué d’office contre un confortable matelas neuf, le lui offre pour soulager ses douleurs de dos, elle lui est reconnaissante et dès lors la considère avec respect.

Un autre personnage peut être rapproché de Didda: la doyenne des détenues Lóa (Margrét Helga Jóhannsdóttir), très discrète mais qui gagne en épaisseur au fil des épisodes. On découvre que c’est une femme brisée par les violences subies par le passé. Protectrice, elle peut manifester une affection sincère envers les autres prisonnières, mais aussi avoir un comportement hyper agressif pour les défendre (lorsqu’une visiteuse se montre odieuse envers une des détenues, elle menace de se jeter sur elle, armée d’un couteau de cuisine). Lóa et Didda, par leur imprévisibilité, pimentent l’intrigue de la série.

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La détenue qui, dès le départ, est la plus proche de Linda est Brynja (Unnur Ösp Stefánsdóttir), une blonde enjouée et très amicale, mais qui a une mauvaise influence sur Linda, une toxicomane notoire, l’incitant à poursuivre la prise de drogue à l’intérieur de la prison en lui indiquant les astuces pour déjouer les contrôles opérés par les matonnes et la conduisant même à une overdose. Brynja est insouciante et semble peu consciente des conséquences graves de ses actes. Elle peut aussi se montrer d’une naïveté confondante, comme lorsqu’elle entend à la radio l’annonce d’un jeu permettant de gagner des places à un concert de son groupe favori: voulant participer, elle appelle la radio depuis la prison, avant qu’une gardienne ne l’oblige à raccrocher. C’est aussi un personnage tragique: dans les derniers épisodes, elle sort de prison mais sa famille refuse obstinément de la voir; rejetée par les siens, elle sombre dans la dépression et meurt sans avoir pu donner à son fils le pull qu’elle avait patiemment tricoté en pensant à lui lors de sa détention. On retrouve le thème classique des difficultés de la réinsertion, déjà présent dans d’autres séries, Unité 9 par exemple.

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La partie de l’histoire se déroulant à l’extérieur de la prison et mettant en scène la famille de Linda est tout aussi intéressante. Herdís, sa mère (Kristbjörg Kjeld), éprouve toujours de l’affection pour elle et reste en contact, même si elle a des difficultés à communiquer avec sa fille, qui rejette l’apitoiement qu’elle manifeste à son égard. Herdís est une femme généreuse qui est membre active d’une association de bienfaisance, qu’elle convainc d’agir pour le bien-être des prisonnières en leur offrant des objets propres à améliorer leur quotidien.

La sœur aînée de Linda, en revanche, lui est hostile: Valgerður (Halldóra Geirharðsdóttir) mène une ambitieuse carrière politique et considère Linda comme un obstacle à ses aspirations, comme le mouton noir de la famille pouvant nuire à son image publique. Elle ne consent à lui apporter aucun soutien, jugeant qu’elle doit assumer seule les conséquences de ses actes. En bisbille avec les dirigeants de son parti, elle a décidé de faire cavalier seul et de fonder un nouveau parti composé uniquement de femmes. A l’approche des élections, la période est cruciale et elle cherche à étouffer l’affaire de l’agression de son père, en faisant pression sur une journaliste, Eyja Marín (Kristín Þóra Haraldsdóttir) pour qu’elle cesse d’écrire des articles à sensation à ce propos. Valgerður apparait comme un personnage foncièrement individualiste, faisant passer sa réussite personnelle avant sa famille. Elle a une attitude quelque peu contradictoire: d’un côté elle défend les droits des femmes dans ses discours, mais de l’autre elle est prête à fermer les yeux sur les soupçons de maltraitance pesant sur son père Thorvaldur.

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Les protagonistes masculins de la série sont en retrait, mais quelques uns se remarquent tout de même: outre les anciens associés du père de Linda au cours de sa longue carrière politique, aujourd’hui en conflit avec Valgerður, deux autres se détachent particulièrement. Ásbjörn (Gisli Gardarsson) est l’avocat de Linda. Cette dernière ne l’apprécie guère à cause de son attitude cynique et détachée. Il a un passé trouble d’avocat marron, que Valgerður exploite pour le contraindre à orienter sa défense en faveur de ses propres intérêts (elle ne veut pas que lors de sa plaidoirie, il présente sa sœur comme frappée de démence au moment du drame). Il n’est pas franc avec Linda, lui dissimulant ses intentions et ne constitue pas pour elle un véritable allié.

L’autre personnage masculin qui joue un rôle non négligeable est Breki (Björn Thors): employé à la prison pour apporter une aide psychologique aux détenues, il organise des réunions d’alcooliques anonymes où il encourage les femmes à partager leurs tourments passés et présents. Il sympathise avec Linda, lui offre des romans à lire, avant de devenir son amant secret, faisant fi de toute déontologie. Lui même est alcoolique et mène une existence de paumé et n’est donc pas vraiment quelqu’un de secourable pour Linda. L’isolement de cette dernière est patent, son seul soutien à l’extérieur de la prison est provient de sa mère, mais elle repousse par fierté sa main tendue.

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A partir de l’épisode 5, on suit le procès de Linda qui réserve quelques temps forts. L’épisode final s’achève par un coup de théâtre pouvant servir de point de départ à une seconde saison prometteuse, mais encore incertaine à l’heure actuelle (même si Ragnar Bragason souhaite qu’elle voie le jour). Globalement, cette première saison, diffusée par la chaîne publique RÚV est fort bien construite, même si la multitude de personnages secondaires (que je n’ai pas évoqués pour la plupart) peut embrouiller le téléspectateur. La réalisation est d’un niveau très correct, le générique singulier est accompagné par une chanson de Chelsea Wolfe (After the fall) dont les sonorités font irrésistiblement penser à du Björk, tandis que la série offre quelques beaux décors, en particulier la majestueuse église luthérienne de Reykjavik, la Hallgrímskirkja et ses magnifiques vitraux.

J’ai déjà souligné les similitudes avec Unité 9, mais au delà du scénario, les infrastructures carcérales sont comparables dans les deux séries: les détenues partagent une maisonnette où elles peuvent faire la cuisine, elles disposent même dans Fangar d’un jardin attenant et sont autorisées à recevoir des visites de leurs familles et de leurs enfants (s’ils le souhaitent). La différence principale est une question de dimensions: dans la série islandaise, la prison ne peut accueillir que 12 femmes, celle d’Unité 9 est bien plus vaste. Ce qui ressort de la série, c’est une sensation claustrophobique d’isolement, le fait que ces femmes sont surtout présentées comme des victimes dont  le seul remède au mal-être qui leur est offert est la prise de sédatifs, sans rien leur proposer par ailleurs pour tenter de les aider à se reconstruire sur le long terme. Fangar pose donc un regard critique et sans concessions sur le système carcéral islandais, même s’il est évident que celui-ci est bien moins coercitif que dans beaucoup d’autres contrées. Un sujet de société sensible qui, on l’espère, sera approfondi lors d’une seconde saison.

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