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C’est l’une des rares séries de Dennis Potter qu’il me restait à visionner: un period drama de la BBC, adaptation d’un roman de Thomas Hardy appartenant au cycle des contes du Wessex (des histoires situées dans des lieux fictifs de la campagne anglaise). La minisérie est de facture classique, on est donc bien loin des productions hautement originales et personnelles de Potter telles que Pennies from Heaven (diffusée la même année) ou encore The Singing Detective. Cependant, malgré une réalisation austère (de David Giles, qui dirigea également une remarquable minisérie historique, The first Churchills, avec John Neville et Susan Hampshire) j’ai trouvé cette version réussie, car prenant le temps d’explorer la psychologie des protagonistes (en 7 épisodes de 45 minutes, soit une durée bien plus longue que pour l’adaptation de 2003 avec Ciarán Hinds produite par ITV, un téléfilm recommandable également même si il manquait un peu d’émotion) et demeurant on ne peut plus fidèle à son modèle littéraire (les modifications ne portent que sur quelques détails de faible importance). La distribution est inégale mais Alan Bates, dans le rôle principal, livre une prestation parfois théâtrale mais globalement satisfaisante.

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Il s’agit d’une tragédie, l’histoire d’un entrepreneur, Michael Henchard, de son ascension sociale et de sa déchéance due à son comportement inconsidéré et à ses erreurs de jugement répétées. Au début du récit, il est un modeste botteleur itinérant, sans le sou et porté sur l’alcool. Arrivé à Casterbridge le jour d’une fête de village, il vend aux enchères sa femme Susan (conformément à une coutume anglaise qui choque aujourd’hui, remontant au XVIIe siècle et ayant lieu en cas de mésentente conjugale) et son enfant en bas âge, les cédant pour cinq guinées seulement à un marin de passage, Richard Newson (Richard Owens), avant de réaliser, une fois dessaoulé, qu’il regrette amèrement de l’avoir fait. Il jure alors de ne plus toucher désormais à la bouteille. La suite de l’intrigue se déroule dix-huit ans plus tard, alors qu’il est devenu un citoyen respectable, maire de Casterbridge et florissant marchand de grains. Il a réussi à se faire passer pour veuf et à dissimuler cette tâche infâme appartenant à son passé. C’est alors que Susan réapparait avec sa fille Elizabeth-Jane (Janet Maw). Michael, qui projetait d’épouser Lucetta (Anna Massey), une femme de bonne famille d’origine française, est contraint de s’unir à nouveau à Susan, venue vers lui car elle se trouve à présent dans le dénuement.

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Susan n’est pas franche avec Michael, elle ne lui a pas précisé qu ‘Elizabeth-Jane est en réalité la fille qu’elle eut avec Newson après le décès de son premier enfant, un « détail » qu’elle stipule dans une lettre ne devant être décachetée par son époux qu’après sa mort. Le maire de Casterbridge, qui s’est attaché à celle qu’il croit être de son sang, est abasourdi en apprenant la vérité lorsque sa femme (qui était de complexion égrotante) vient de mourir, d’autant plus qu’il lui a affirmé quelques instants auparavant qu’elle était bien sa descendante. Il décide alors de dissimuler à Elizabeth-Jane ce qu’il sait d’elle, car il souhaite la garder auprès de lui et faire comme s’il était son vrai père, la couvrant de l’amour paternel qu’il n’a pu prodiguer à sa véritable progéniture.

Peu avant, un autre personnage est apparu au village, Donald Farfrae (Jack Galloway), un jeune écossais ambitieux. Marchand de céréales avisé, au fait de l’évolution des techniques agricoles, ce dernier se distingue de Michael par une allure vigoureuse et dans son métier, par une approche plus moderne et pragmatique du commerce des grains. Le maire le prend à son service, mais il s’avère vite qu’il dépasse en popularité et en efficacité son employeur. Jaloux, Michael entre en conflit avec lui, ce qui se traduit par la fin brutale de leur association. Ils deviennent concurrents, mais Donald ne tarde pas à supplanter son rival en affaires.

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Lorsque Lucetta revient s’installer dans le Wessex, Michael la poursuit de ses assiduités mais, là encore, Donald lui fait de l’ombre, car elle s’éprend de ce dernier et décide finalement de l’épouser. Michael, perclus de dettes, pensait se renflouer par le truchement d’un mariage d’intérêt avec Lucetta: il se retrouve ruiné et sombre à nouveau dans l’alcoolisme, alors que sa réputation en a déjà pris un coup, car la mise aux enchères de feue son épouse est devenue de notoriété publique. A l’opposé, le parcours de Donald est ascendant, il rachète l’entreprise de Michael et la fait fructifier, il devient à son tour un notable respecté et le nouveau maire de Casterbridge. Il tend la main à son rival, lui proposant de l’aider financièrement, mais celui-ci, drapé dans sa dignité, refuse tout net. Michael se marginalise, devient un poivrot juste bon à trouver des petits boulots saisonniers au service d’exploitants agricoles pour survivre. Le coup de grâce lui est porté lorsque Elizabeth-Jane apprend ce qu’il lui a dissimulé si longuement sur ses origines et accepte d’épouser Donald. Henchard, rongé par le remord, ne s’en remettra pas. Il mène dès lors une existence à l’écart de la société, tel un paria honteux de sa condition.

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Plusieurs éléments ressortent de façon flagrante dans cette adaptation. Tout d’abord, ce sont les figures masculines qui sont le plus mises en avant. Les personnages féminins ont bien peu de relief, à l’exception de Lucetta (surtout présente comme élément catalyseur de l’acrimonie d’ Henchard envers Farfrae, mais également, de par sa distinction et son aisance dans les milieux mondains, comme modèle pour la fille de Susan) et surtout d’Elizabeth-Jane, dont la fraîcheur et l’innocence contraste avec le caractère dissimulateur et les arrière-pensées de sa mère et de son supposé père. Donald Farfrae est durant toute la fiction un protagoniste irréprochable: il contribue grandement dans un premier temps à la prospérité de Michael; lorsqu’il demande avec candeur la main de Lucetta, il ignore que ce dernier a des vues sur elle, lorsqu’il devient patron, il s’avère plus juste envers ses employés (ceux-ci sont mieux rémunérés et ne subissent plus de punitions humiliantes s’ils commettent des fautes), plus charismatique et judicieux dans ses investissements. Dans la détestation que lui voue Henchard, il y a à n’en pas douter une grande part de jalousie: plus cultivé et d’un tempérament pondéré, Farfrae constitue le portrait en négatif de Michael, en somme il est tout ce qu’il aurait voulu être.

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Michael Henchard est bien le personnage le plus complexe de la minisérie. On peut interpréter sa triste destinée de différentes façons, le voir comme un type malchanceux, victime de son manque d’éducation et de son impulsivité naturelle. On peut aussi considérer sa déchéance comme la résultante d’un acte moralement répréhensible (la vente de sa femme) comme de son attitude vindicative sur le plan personnel comme professionnel et penser qu’il n’a finalement que ce qu’il méritait. Pour ma part, je le perçois surtout comme un homme qui ne s’aime pas., qui est hanté par ses fautes passées et cherche plus ou moins inconsciemment à se punir pour ce qu’il a fait. Un passage est particulièrement révélateur: se regardant dans un miroir, il ébauche le geste de se trancher la gorge, puis se ravise. Par ses actions, il semble opérer une sorte de suicide social: c’est comme s’il voulait que s’efface le notable respectable pour laisser place au paysan bourru et sans éducation qu’il fut et qu’il est demeuré dans son esprit.

Il est par ailleurs avide de reconnaissance de la part des castes supérieures, comme le montre ses discours emphatiques à la mairie et comme l’illustre sont attitude cérémonieuse lorsqu’un membre de la famille royale effectue une visite à Casterbridge, où celui-ci est reçu en grande pompe et où Henchard tient absolument à le saluer en public. On sent qu’il veut se prouver qu’il est devenu quelqu’un, mais qu’au fond il manque d’assurance et d’estime de soi (une scène s’avère à cet égard révélatrice, où il visite un vieux devin pour lui demander de prédire le temps qu’il fera dans les prochains jours, en vue de l’aider à prendre une décision importante dans la gestion de son affaire céréalière).

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Deux scènes en particulier montrent bien la faiblesse intrinsèque du personnage, alors qu’elles le placent de prime abord en position de force. Dans l’une, on assiste au procès d’une paysanne ayant commis un larcin, où le maire fait preuve d’éloquence pour la fustiger avant que celle-ci, considérant que la meilleure défense est l’attaque, ne révèle ce qu’elle sait à propos de la vente aux enchères de l’épouse, lui causant un trouble profond. Dans l’autre, il rencontre Farfrae avec la ferme intention de se battre avec lui et s’attache un bras en guise de handicap, affirmant ainsi qu’il est conscient de sa supériorité, mais il ne sort pas gagnant de la confrontation, finissant par battre en retraite piteusement.

Un autre thème abordé dans la fiction est celui de la vindicte populaire, représentée par la scène du charivari (« skimmington ride » en Angleterre), une procession moqueuse où les paysans font du raffut en portant les effigies de Lucetta et d’Henchard, accusés d’avoir entretenu une correspondance amoureuse secrète. Ce charivari est organisé par Joshua Jopp (Ronald Lacey), un ancien employé de Michael, congédié jadis pour laisser la place à Farfrae et devenu nécessiteux, qui se venge ainsi de son ex-patron à qui il fut autrefois dévoué et pour qui il était toujours de bon conseil. Mais Michael n’a t-il pas tout fait pour être détesté par ces pauvres péquenauds, qui lui rappellent ses origines modestes?

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En conclusion, même si la forme est bien désuète, c’est une adaptation qui mérite d’être vue encore aujourd’hui. Le cadre dépeint est celui d’une ruralité primitive, marqué par les superstitions et de criantes inégalités sociales, vestiges de la féodalité, à l’instar d’une autre minisérie britannique produite cette même année 1978, The Mill on the Floss (adaptation cette fois d’une œuvre de George Eliot). Dennis Potter y est certes méconnaissable, sauf lors de rares passages: flashbacks ou monologues montrant les obsessions du personnage principal, symbolisme et allusions shakespeariennes (en particulier la scène où l’effigie de Lucetta flotte sur une rivière au gré du courant, telle l’Ophélie préraphaélite de John Everett Millais). Alan Bates a visiblement été inspiré par son rôle (qu’il considérait comme une de ses meilleures interprétations), qu’il incarne certes en surjouant parfois, mais avec beaucoup de conviction. On pourra objecter que le livre reste supérieur à ses diverses adaptations, mais cette version est sans doute à ma connaissance (je n’ai certes pas encore vu le film muet de Sidney Morgan datant de 1921) la plus fidèle et détaillée à ce jour.

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