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Ces derniers temps, je me suis intéressé aux séries consacrées au hockey sur glace. Ce sport étant très prisé au Canada, j’ai choisi de regarder deux fictions québécoises sur ce sujet. La première, diffusée en 2017, est un biopic de Jean Béliveau (titré Béliveau), un fameux joueur au parcours exemplaire. La reconstitution est très soignée, illustrée de nombreuses images d’archive et ne passe pas sous silence les années les plus décevantes de sa carrière. Cependant, l’ensemble est un peu lisse et manque de passion. Si on peut recommander cette minisérie de 5 épisodes aux passionnés de ce sport, j’ai quand même préféré Lance et Compte, dont j’ai visionné les premières saisons datant des années 80. Certes, on pourra objecter que certains passages ont mal vieilli ou que la profusion d’ intrigues sentimentales qui la caractérise peu devenir lassante, mais la série (d’une grande longévité, 9 saisons et quelques longs métrages ayant été produits à ce jour) dispose d’ excellents atouts: s’inspirant souvent de faits réels, n’omettant pas de montrer quelques aspects déplaisants du hockey professionnel (magouilles lors de tournois, violence entre joueurs sur la patinoire…), la fiction bénéficie surtout de la bonne tenue de son casting principal et de sa capacité à restituer l’atmosphère survoltée des matchs.

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Les saisons 1 et 2 comportent chacune 13 épisodes de 45 minutes environ, elles ont été diffusées par Radio-Canada et scénarisées par les créateurs de la série (Louis Caron et Réjean Tremblay), le réalisateur étant Jean-Claude Lord. On y suit le parcours d’une équipe de hockey fictive, le National de Québec, sous toutes ses coutures: vie professionnelle et personnelle des joueurs comme de l’entraîneur, attitude des dirigeants et des sponsors face aux résultats de la team, suivi des compétitions par les journalistes sportifs, comportement des équipes concurrentes. Chaque saison développe en parallèle quantité d’arcs narratifs, tout en ayant pour fil rouge le déroulement d’une prestigieuse compétition. La saison initiale narre le recrutement d’un talentueux hockeyeur junior, Pierre Lambert (Carl Marotte) au National de Québec, au détriment de son équipier et ami d’enfance Denis Mercure (Jean Harvey), qu’il a blessé sciemment lors d’un entrainement, dans le but de l’écarter de la sélection. Lambert devient vite la star de l’équipe, grâce à son jeu flamboyant et aux buts qu’il parvient à marquer contre toute attente. Il fait de l’ombre à Marc Gagnon (Marc Messier), un hockeyeur expérimenté au palmarès impressionnant (il a  deux coupes Stanley à son actif), mais qui arrive en fin de carrière et commence à décliner.

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L’enjeu de cette saison est le gain d’une coupe Stanley, les adversaires les plus redoutables du National étant les Maple Leafs de Toronto, sur fond de rivalité persistante entre Lambert et Gagnon, qui se rendent coup pour coup par l’intermédiaire de déclarations incendiaires à la presse, voire même se donnent en spectacle en se battant en public. Autant dire que le travail de Jacques Mercier, l’entraîneur (Yvan Ponton, très convainquant dans son rôle de coach irascible et habité par la passion de son sport), n’est pas de tout repos, d’autant plus que les incidents s’accumulent lors du tournoi, que ce soit les blessures de joueurs survenues lors de matchs importants, les suspensions pour comportement antisportif ou les soucis personnels qui viennent les troubler dans leur motivation (comme la mort accidentelle de l’épouse d’un joueur). Lambert passe par des hauts et des bas: suite à une blessure, il doit subir une longue convalescence et est contraint d’accepter un poste au sein de l’équipe des Saints de Chicoutimi, dont les résultats sont médiocres, ce qu’il vit comme une disgrâce. A cette occasion, il déplore la mentalité de perdants de ses coéquipiers comme la jalousie acerbe qu’ils manifestent à son égard (alors qu’il contribue à améliorer leurs scores, habituellement peu glorieux).

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La série se déroule dans des décors nombreux et variés, parfois surprenants (par exemple,dans le pilote, Lambert pratique le vol libre en soufflerie), mais vaut avant tout pour ses personnages attachants du fait de leurs petites faiblesses. Jacques Mercier est un entraîneur dur, tyrannique (ainsi, il traite ouvertement Lambert de « petit salaud ») mais qui sait mieux que personne remotiver ses joueurs en appuyant là où le bât blesse pour susciter une réaction d’orgueil. Ses harangues enflammées dans les vestiaires constituent des morceaux d’anthologie (par exemple, pendant l’une d’elles, il leur projette une vidéo recensant leurs pires performances lors des rencontres, lors d’une autre, il leur distribue ironiquement des rondelles de hockey pour leur signifier qu’ils ne les interceptent que trop rarement au cours des matchs). Mercier a un fils cloué en fauteuil roulant qui suit un traitement médical lourd pour pouvoir un jour remarcher, ce qui s’ajoute à ses soucis professionnels. Dans le dernier épisode de la saison 1, il n’hésite pas à traîner le fauteuil de son rejeton devant ses troupes au vestiaire et à lui demander de se lever pour leur redonner la volonté de vaincre.

Parmi les autres protagonistes marquants (hors joueurs), citons la mère de Lambert, Maroussia (Macha Méril), d’origine russo-canadienne, attachée à ses racines slaves et qui noue une liaison affectueuse avec le directeur général du National, Gilles Guilbeault (Michel Forget), un homme bienveillant au phrasé typiquement québécois, paternaliste avec les joueurs mais également roué en affaires et doué pour négocier le recrutement des meilleurs hockeyeurs.

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Le duo de journalistes qui couvre les compétitions est bien campé. Sylvie Bourque incarne Linda Hébert, une enquêtrice pugnace qui s’évertue à critiquer l’équipe et son encadrement dans ses articles, au point de paraître malveillante. Dotée d’un caractère affirmé, Linda est volontiers belliqueuse lors de ses interviews. Sur le plan personnel, elle a une relation volcanique avec Murdoch, un écrivain à succès prétentieux qui projette d’écrire un livre sur le hockey, bien qu’il n’y connaisse rien. L’autre journaliste est joué par Denis Bouchard: Lucien Boivin est le comique de service. Ce jeune reporter à la tignasse indisciplinée accumule les maladresses et enchaîne les râteaux avec les femmes qu’il courtise, avant de se caser avec la sœur folâtre de Linda. Enfin, le personnage de Lucie Baptiste (France Zobda) se remarque lors de la seconde partie de la première saison. Cette doctoresse vit à Montréal mais ses racines sont haïtiennes. Elle rencontre Pierre Lambert, qui tombe amoureux d’elle, alors que celui-ci est patient à l’hôpital où elle est résidente en orthopédie. Pour elle, la réussite professionnelle prime et, bien que supportrice du National, elle n’a que peu d’affinités avec le milieu des hockeyeurs. Sa relation avec Pierre tourne court, elle lui préfère vite un éminent médecin chercheur, plus en phase avec ses préoccupations scientifiques.

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Le final de la première saison est satisfaisant, malgré le côté prévisible de l’issue du tournoi, car les scénaristes ont pris soin d’inclure des évènements inattendus pendant le déroulement de la finale. Inutile de préciser à quelle team revient la coupe décernée par la NHL. Le fait que les films et séries traitant de compétitions sportives soient assez rares n’a rien de surprenant. Ne parle-t-on pas de la glorieuse incertitude du sport? Or, il est ici évident qu’éliminer le National dès les premiers tours ne pouvait être concevable au sein d’une intrigue centrée sur les prouesses de cette équipe. Le téléspectateur peut d’emblée avoir quelques certitudes sur le déroulement global, le suspense ne résidant que dans le détail de chaque rencontre.

Cette remarque s’applique aussi pour la seconde saison, qui raconte les différentes phases de la première Coupe du monde de hockey, disputée entre les équipes des USA, du Canada, de l’Europe et de l’URSS. Même si, tout comme dans la saison initiale, les intrigues sentimentales sont trop présentes à mon goût, c’est encore un récit captivant. On y découvre les âpres tractations entre les pays participants pour déterminer les modalités  d’organisation du tournoi (qui, in fine, ne correspondent guère à celles de la coupe du monde réelle, organisée depuis 1996). Il y a un joueur russe, Boris Vassilief (Antoine Mikola) qui veut faire défection et passer à l’ouest, un autre soviétique, Sergei Koulikov (Andrzej Jagora) espionné par une jeune intrigante, Natasha Mishkin (Alexandra Lorska) qui espère obtenir, contre les renseignements qu’elle fournit aux apparatchiks, un poste de prestige à l’ONU. Jacques Mercier quitte le Québec pour aller entrainer l’équipe d’Europe, tandis que Gilles Guilbeault le remplace brièvement avant de confier ce poste à Marc Gagnon, qui vient de se laisser persuader, à contrecœur, de raccrocher enfin les patins.

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La saison s’attarde bien longuement sur la vie sentimentale compliquée de Lambert, sa dépression suite à sa rupture avec Lucie et sa liaison avec une journaliste cocaïnomane. J’ai été bien plus intéressé par l’aspect sportif et tout ce qui l’entoure: les manigances des russes pour faire en sorte que les européens gênent les canadiens en s’arrangeant pour faire un match nul face à eux (ce genre de pratique relevant de l’antijeu existe certainement dans la réalité), le riche sponsor américain qui pistonne son fils pour qu’il soit sélectionné, malgré ses faibles capacités, dans l’équipe américaine…L’intrigue la plus émouvante est celle impliquant le fiancé de la sœur de Pierre Lambert, Suzie (Marina Orsini): atteint d’une grave maladie, il se sait condamné à brève échéance et parvient lors de son ultime match à marquer un but.

Cette saison se déroule dans des décors encore plus variés que la première, avec notamment de nombreuses scènes tournées à Fribourg en hiver. Mais il y a quelques faiblesses notables. Le casting secondaire, particulièrement dans le camp des USA, fait pâle figure (en particulier, le riche homme d’affaires, Simpson, fait vraiment cliché avec son accent yankee et son stetson vissé sur le crâne). Les scènes sentimentales sont parfois mièvres, accompagnées d’une musique sirupeuse. Quant au dernier épisode, relatant la finale du Québec contre la redoutable équipe soviétique, largement favorite, je l’ai trouvé un peu moins réussi que celui de la première saison car le suspense est entretenu de façon artificielle, grâce à un subit problème de santé affectant l’entraineur canadien, venant compromettre la remontada de son équipe face à l’ogre russe.

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Pour conclure, ces deux saisons initiales de Lance et Compte sont hautement divertissantes et, malgré les réserves évoquées, se suivent avec un intérêt jamais démenti. La qualité de la distribution principale compte pour beaucoup, les acteurs faisant preuve de beaucoup d’énergie pour interpréter avec force leurs personnages. Quelques savoureux québécismes émaillent les dialogues, en voici des exemples: le verbe « slaquer » (ralentir, relâcher le rythme de travail); « pogner les nerfs » (faire une crise de colère); « j’ai mon maudit voyage! » (« j’en ai marre »). Certes, c’est une série typique des années 80, par moments désuète pour les téléspectateurs d’aujourd’hui: les musiques tonitruantes avec vagues de synthé, les tenues flashy, l’aérobic…on est transporté 30 ans en arrière.

En voyant les matchs, je me suis dit qu’on avait là les meilleurs figurants jamais vus, tant la ferveur des supporters était bien retranscrite. En réalité, les images de hockey sont tirées de vraies rencontres ayant été tournées spécialement au Colisée du Québec devant une assistance de bénévoles survoltés, tous fans de ce sport, d’où la sensation d’authenticité qui en ressort. Je n’ai pas vu les saisons suivantes (je sais cependant que dans la troisième, Roch Voisine fait son apparition), mais les deux premières sont très regardables (même si, dans certains épisodes, plus de patinage et moins de roulages de patins aurait été bienvenu!). Le hockey n’est certes pas un sport aussi populaire en France, mais une série à propos des compétitions nationales ne serait peut-être pas une mauvaise idée, après tout.

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