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C’est une première pour moi: j’ai enfin visionné une série népalaise. Le choix était restreint, car bien peu sont à ce jour sous-titrées. Heureusement, les fictions produites par Search for Common Ground (SFCG) disposent de sous-titres en anglais et sont facilement trouvables en ligne. J’avais le choix entre Singha Durbar et Hamro Team, mais cette dernière a pour sujet le parcours d’une équipe de football (or, je viens juste de présenter une série sur le hockey, je n’allais donc pas aborder encore un thème sportif). J’ai donc choisi de regarder la saison initiale (de 13 épisodes d’une durée d’environ 30 minutes) de cette œuvre de politique-fiction, à la tonalité résolument idéaliste mais qui pointe en creux, en montrant un exemple édifiant de bonne gouvernance, les défaillances récentes de l’État népalais.

Singha Durbar (le titre fait référence à un somptueux palais de Katmandou devenu à la fois le siège du gouvernement et des deux chambres du parlement) aborde successivement les différents sujets de préoccupation du pays (développement économique, lutte contre les pénuries alimentaires et hausse de la productivité agricole, éducation, accords avec des pays tiers concernant le sort des travailleurs expatriés, gestion des catastrophes naturelles et du changement climatique, organisation de compétitions sportives), tout en mettant l’accent sur la nécessité d’une communication transparente de la part des autorités en place.

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La série a été réalisée par Tsering Rhitar Sherpa et écrite par Abinash Bikram Shah, un duo surtout connu en France pour un film sorti en 2015, Kalo Pothi, un village au Népal, que j’ai regardé dans la foulée: c’est une fiction naturaliste qui décrit les pérégrinations d’un gamin qui cherche à retrouver une poule vendue inconsidérément par son père, une créature précieuse pour les œufs qu’elle pond, leur commerce permettant de nourrir sa famille vivant dans la pauvreté. Sans misérabilisme, il s’agit d’une description poignante de la dure existence des villageois pendant la guérilla maoïste, pris en étau entre les gauchos qui ponctionnent leurs maigres ressources et l’armée qui les soupçonne d’être de connivence avec la rébellion.

Singha Durbar, tout en restant en phase avec les problématiques actuelles, opte pour une approche différente, moins frontale, en présentant ce vers quoi devrait tendre idéalement le personnel politique. J’évoquerai rapidement le pilote, déjà abordé à la fin de l’année dernière dans un article d’un blog bien connu des sériephiles sans frontières (je vous laisse deviner lequel): il décrit l’accession au poste de première ministre d’Asha Singh (Gauri Malla), membre du Sampurna Nepal Party, en remplacement du chef dudit parti,  Ramananda Jha (Ramesh Ranjan), un patriarche respecté mais qui doit faire face à de graves ennuis de santé (il a été victime d’une attaque cardiaque et est en passe de subir une opération chirurgicale lourde). Asha, qui doit son aura au fait qu’elle a grandement contribué à l’établissement récent d’une nouvelle constitution, remporte le vote interne au parti visant à déterminer le successeur de Ramananda et met en place un gouvernement de coalition regroupant les diverses sensibilités politiques.

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Ces dernières années, on a vu d’autres séries dépeignant un pouvoir partagé entre des factions politiques de bords éloignés. Je citerai en particulier Byw Celwydd (Living a lie), une production du pays de Galles, où la cohabitation au sein du gouvernement de Cardiff est pour le moins houleuse, les conflits éclatant à tout propos. Rien de tel dans Singha Durbar: Asha Singh, d’une aisance souveraine, la zénitude incarnée (jamais un mot plus haut que l’autre), y porte un projet fédérateur pour son pays avec son équipe, qu’elle nomme « team Népal »: œuvrer en commun pour l’intérêt général, en ayant à l’esprit trois nobles missions, maintenir la paix, garantir la sécurité et faire preuve de transparence envers les citoyens.

Son mandat se déroule de façon harmonieuse: même si des désaccords mineurs  surgissent parfois entre ministres, ils sont vite réglés grâce à ses talents de conciliatrice. Habilement, lorsqu’un individu influent critique le gouvernement, elle lui propose aussitôt un poste convoité au sein de son équipe: c’est le cas de Bishwa Bishwokarma (joué par Praween Khatiwada) qui devient attaché de presse dans son cabinet ministériel. Outre sa carrière ambitieuse, Asha doit aussi gérer une vie de famille guère paisible: sa mère tombe gravement malade, son fils Aditya (Sanjay Nepal) est en fauteuil roulant et poursuit ses études dans un établissement pour enfants handicapés. Heureusement, son mari Ramesh, un médecin réputé, est bienveillant et d’une bonté exemplaire.

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Après les deux premiers épisodes introductifs, le troisième se penche sur les difficultés du secteur agricole. Dans certaines régions, les pénuries provoquent une vague de protestation contre le gouvernement. Asha se voit reprocher le fait qu’il n’y ait pas de ministère de l’agriculture, ce à quoi elle répond, avec un petit rire discret, que c’est prévu pour bientôt (face aux critiques, elle fait toujours preuve d’une tranquille assurance et parvient à rassurer ses interlocuteurs). Alors qu’approche le festival de Dashain, période faste pour la consommation, elle s’appuie sur des initiatives locales pour favoriser la productivité des terres et faire baisser les prix des produits grâce au regroupement de petits exploitants en coopératives. On perçoit bien dans cet épisode son objectif à moyen terme, qui est d’aboutir à un système fédéral où les prises de décisions seraient réparties  équitablement au travers du territoire, en fonction des nécessités du moment.

Le quatrième épisode traite de la sécurité des travailleurs partis à l’étranger: suite à des troubles sociaux survenus dans un pays voisin, des népalais y gagnant leur vie doivent être rapatriés d’urgence, une situation critique qu’ Asha affronte avec un calme olympien, malgré les images anxiogènes véhiculées par les télévisions. Cet épisode permet aussi d’en apprendre plus sur un journaliste d’investigation, Navin, également blogueur influent, qui n’hésite pas à publier des articles polémiques. On apprend que son père est en prison, accusé d’avoir conspiré, lors des troubles des années 90, avec des rebelles. Navin est également intime avec Sumnima (Bhintuna Joshi), une secrétaire au service du gouvernement, qui constitue pour lui une source précieuse d’informations de première main.

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Certains sujets évoqués ne sont pas des problématiques spécifiquement népalaises. C’est le cas dans le cinquième épisode où il est question de la lutte contre la corruption, induisant dans certaines régions une crise alimentaire persistante (et l’explosion du marché noir) ainsi qu’une détérioration des infrastructures routières. La première ministre se veut pédagogue, elle instaure une émission de radio où elle dialogue régulièrement avec des citoyens qui lui exposent leurs griefs. Elle insiste sur le fait que l’État ne peut pas tout, que les gens doivent se prendre en charge, agir à leur niveau pour que les choses changent. Cependant, parfois, une intervention est nécessaire, comme dans l’épisode 6 où un appel d’offre en vue de constituer un stock de médicaments devant permettre de réduire la mortalité maternelle (très élevée au Népal) laisse entrevoir un risque de conflit d’intérêts car un ministre aurait des liens avec un groupe pharmaceutique impliqué. Initialement, Asha refuse d’interférer dans le processus d’appel d’offre, mais finit par s’y résigner pour éviter une crise politique.

Ces épisodes, même s’ils décrivent l’action politique de manière un peu simplifiée, on le mérite d’être d’une grande clarté. Ce n’est hélas pas le cas du septième épisode, qui relate une obscure histoire de violence en milieu universitaire, dans le contexte de l’élection de délégués syndicaux étudiants, où une bibliothèque est incendiée par des individus malveillants voulant mettre ainsi en accusation le gouvernement en le prétendant être à l’origine des troubles (dans le but de favoriser le syndicat le plus proche de ses vues). Mais au sein de cette intrigue confuse, est tout de même cité brièvement le plan Youth Vision 2025, bien réel, qui prévoit d’agir sur dix ans en faveur de la jeunesse du Népal (à différents niveaux: emploi, éducation, accession à plus de responsabilités politiques…).

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Les épisodes suivants traitent de questions brûlantes au Népal. Dans le huitième, alors qu’Asha est en visite à l’étranger pour convaincre des investisseurs de créer des emplois dans son pays, survient un tremblement de terre de forte magnitude. Notre dirigeante doit alors choisir où vont ses priorités: elle décide d’aller au plus vite au chevet des populations sinistrées, se préoccupant surtout de logistique (pour les soins médicaux, les besoins sanitaires). Lorsqu’un pont qui vient d’être inauguré s’écroule lors du séisme, elle met en cause les défauts de construction et insiste sur la nécessité d’assurer le respect des normes parasismiques. La série fait écho à une actualité douloureuse, les terribles secousses de 2015 et leurs conséquences dramatiques, un sujet qui aurait mérité un traitement plus en longueur.

Alors que le neuvième épisode se focalise sur le droit à l’information des citoyens, à travers le récit de la croisade de Navin pour faire éclater la vérité sur les douteuses circonstances de l’arrestation  de son père, décidée alors par Ramananda en personne (il envoie à cette occasion une requête officielle au gouvernement pour obtenir des renseignements, une démarche qui met à l’épreuve la volonté de transparence des autorités), la dixième partie aborde avec pertinence le réchauffement climatique. Dans la perspective de la COP 21 de 2015, le Népal veut montrer l’exemple (par exemple en instaurant une banque de graines ou en organisant une conférence sur le climat pour les pays d’Asie du sud-est) tout en montrant du doigt les États développés les plus pollueurs. J’ai apprécié l’épisode car il montre que des petits pays peuvent éventuellement jouer un rôle non négligeable sur le plan environnemental, en indiquant la voie à suivre à des nations plus puissantes.

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Le onzième épisode est aussi intéressant, car il expose une problématique qui fait également débat en France: la lutte contre l’évasion fiscale. Asha, assistée de Yubaraj, le fils de Ramananda (qui a surmonté sa déception de n’avoir pas été choisi comme premier ministre), trouve une parade qui a été aussi employée dans notre pays: garantir l’amnistie (pas de sanctions financières) aux contribuables coupables d’évasion s’ils s’acquittent immédiatement des sommes dues. Cette décision est prise dans le contexte du vote du budget, qui fait l’objet d’une consultation publique, mettant en évidence le fait que la population voit d’un très mauvais œil la fraude fiscale. C’est donc avec l’appui du peuple (sans oublier le soutien du syndicat patronal) qu’Asha parvient à faire approuver ses mesures.

Les deux derniers épisodes sont à mon avis moins réussis. Une intrigue secondaire aborde l’homosexualité de l’attaché de presse Bishwa et son impact, une fois celle-ci connue du public, sur sa vie professionnelle, mais de façon superficielle et peu convaincante. Il y a aussi l’évocation d’un mystère entourant la disparition du père d’Asha lors de la guerre civile, avec l’apparition fortuite d’un vieil oncle dissimulant un lourd secret. Même si cette histoire permet d’éclairer l’origine de la peur panique éprouvée par la première ministre lors des orages (évocation pour elle du bruit assourdissant des armes), la conclusion m’a semblé bien mélodramatique. Néanmoins, ces épisodes développent aussi un plaisant suspense concernant l’organisation prochaine de la coupe du monde de cricket, possiblement au Népal. Cette attribution espérée est subordonnée à l’éventuelle victoire de l’équipe nationale lors des matchs de sélection ( et si l’on se réfère aux résultats de l’équipe réelle en compétition internationale, ce n’est pas gagné d’avance). En tout cas, cela apporte une note souriante à une fin de saison à la tonalité bien sombre.

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Pour conclure, je soulignerai la qualité irréprochable de la réalisation, qui comporte de nombreux plans de la ville de Katmandou, parfois empreints de poésie. La musique, discrète et reposante, participe à l’atmosphère calme de la fiction (qui tranche avec la plupart des séries politiques, où le milieu est décrit comme un vrai panier de crabes). Les acteurs s’expriment sur un ton posé, reflétant l’esprit de concorde qui prévaut au sein de la « team Népal ». Bien entendu, ne soyons pas dupe, le programme fait preuve d’une fausse ingénuité en présentant une vie politique aussi idyllique, parfois au prix de simplifications réductrices: le but est de faire ressortir, par contraste, la persistance de maux bien réels dans ce pays (forte instabilité gouvernementale, taux de corruption parmi les plus élevés au monde, difficultés pour fournir une aide humanitaire efficace suite aux séismes…).

D’autre part, le fait qu’une femme soit au poste de premier ministre dans la série fait écho au fait que pour la première fois au Népal, une femme  (Bidhya Devi Bhandari) a été élue présidente en 2015. On espère que la seconde saison continuera sur la même voie (mise en avant du rôle positif que peuvent jouer les institutions, références appuyées aux défis qu’affronte le pays réel et critique sous-jacente de l’action récente des autorités) tout en explorant ses thématiques avec plus de profondeur, sans atténuer leur complexité.

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