Arabela (1979) / Návštěvníci (1983) : 2 séries fantastiques tchécoslovaques

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Arabela

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Souvenez-vous: l’été dernier, j’ai présenté sur ce même blog une série fantastique tchèque extravagante, Neviditelní. Il semblerait que les fictions télé délirantes sont une spécialité de cette contrée car, bien avant cette série, des productions où soufflait un vent de folie y virent le jour. Examinons deux exemples particulièrement marquants, en commençant par Arabela: en 13 épisodes d’une demi-heure, c’est une réalisation de Václav Vorlíček, avec un scénario de Miloš Macourek (le duo a commis jadis de nombreuses comédies à succès). La série revisite de façon décapante l’univers des contes de fées.

Le point de départ est simple. Karel Majer (joué par Vladimír Mensík), un présentateur télé de programmes pour enfant, découvre un jour sur les lieux d’un tournage une clochette qui, une fois agitée, matérialise un magicien du monde des contes, Rumburak (Jirí Lábus), qui se propose d’exaucer le moindre de ses vœux. Lorsque Karel lui demande de lui apprendre à chasser, le mage le téléporte au pays des légendes et lui demande de viser un ours à la carabine. Malheureusement, le présentateur abat à la place, involontairement, le loup de l’histoire du petit chaperon rouge. Dès lors, Rumburak subit le courroux du roi Hyacint (Vlastimil Brodský), qui le déchoit de ses fonctions. Dès lors, le magicien n’aura de cesse de se venger de la famille royale, aidé par une sorcière malfaisante, qui confectionne pour lui une bague lui permettant de se métamorphoser à loisir et de transformer les autres êtres selon ses désirs, simplement en tournant l’anneau autour de son doigt.

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Rumburak a un plan ignoble: il se rend dans le monde réel et prend l’apparence du présentateur Karel. Il pirate son émission où sont contées des histoires merveilleuses et modifie les récits de façon grotesque: dans ces nouvelles versions, le petit chaperon rouge dévore mère-grand, les sept nains découvrent de la dynamite et font tout sauter dans le monde des fées, le prince charmant devient kleptomane et dérobe les bijoux et le diadème de la belle au bois dormant. Le roi Hyacint et ses proches sont affligés par ces légendes dénaturées, d’autant plus que les personnages du monde des contes doivent se conformer aux histoires qui leur sont consacrés et agir en conséquence. Sans oublier que cela a des conséquences néfastes sur les enfants du monde réel, qui commencent à mal se comporter, influencés par l’immoralité des contes modifiés. Hyacint, accompagné du magicien Vigo, un dignitaire imposant doté de moustaches en croc évoquant Dali (Jirí Sovák), ainsi que ses deux filles, les princesses Arabela (Jana Nagyová) et Xenie (Dagmar Patrasová), se rend dans le monde des humains pour punir Karel, qu’il croit responsable, et restaurer l’ordre ancien. Cependant, c’est compter sans Rumburak qui a d’autres ambitieux desseins: il veut épouser Arabela et prendre le contrôle du pays féérique, en exerçant un chantage sur le roi pour obtenir gain de cause.

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La famille royale possède aussi un lot de bagues magiques, qui sèmeront vite la confusion dans le monde réel. Le présentateur est transformé en un caniche parlant, prenant l’apparence de son chien Pajda. Tandis que la sorcière a pris les traits de la reine, mystifiant Hyacint, les enfants parviennent à dérober une bague et s’en donnent à cœur joie, ridiculisant les adultes en les changeant en êtres grotesques. L’intrigue s’emballe vite, les chassés-croisés entre monde réel et imaginaire se succèdent, les protagonistes cherchant à s’emparer des précieuses bagues et du pouvoir immense qu’elles procurent.

Toutes les fantaisies sont permises grâces à ces bijoux magiques et, si les péripéties de l’histoire font la part belle à l’imagination la plus débridée, il n’empêche que le scénario est remarquablement construit, avec de savoureux retournements de situation. Il y a aussi une romance, entre le fils de Karel Majer, Petr, un étudiant dans le domaine des télécommunications (joué par Vladimír Dlouhý) et Arabela. On trouve aussi des personnages secondaires marquants. Ainsi, miss Milerová, une prof de piano obsédée par la quête d’un mari docile (pour pouvoir ensuite régenter son foyer d’une main de fer),  met le grappin sur le démon Blekota, un comparse de Rumburak, à l’allure menaçante mais qui file doux en présence de cette femme autoritaire. On peut évoquer aussi Pekota, le chevalier sans tête, ou encore l’homme aux bras démesurément extensibles (qui a les mains baladeuses), sans oublier Mekota, le gnome aux yeux de marbre et Fousek, l’insaisissable gentleman cambrioleur.

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Bien des passages font preuve d’une inventivité réjouissante. Citons celui où Petr passe un examen oral pour devenir technicien à la télévision et où Arabela, transformée en mouche, lui susurre les réponses aux difficiles questions des examinateurs. Autre exemple: les démêlés drôlatiques du roi dans le monde réel. Privé de bague et de la possibilité de rejoindre son pays au moyen d’une cape magique, il est obligé de travailler comme ouvrier dans une usine chimique, causant de gros dégâts par sa maladresse, quand il ne se retrouve pas interné à l’asile après avoir déambulé en costume d’apparat, ceint de sa couronne.

L’épisode 7 développe une idée originale: la transformation radicale du pays des contes par Xenie, aidée de Peter. Xenie a une personnalité à l’opposé de celle de sa sœur, elle est têtue et capricieuse alors qu’Arabela est douce et bienveillante. la princesse maligne remodèle le pays enchanté en le modernisant à outrance. Les maisons en pain d’épice, les donjons, c’est démodé: il faut les remplacer par des bâtiments de verre et de béton. Elle crée des usines polluantes et provoque le mécontentement de l’esprit de l’eau en faisant déverser des déchets toxiques dans la rivière. Dans cet univers asphalté, aseptisé, rationalisé, la place de chacun est redistribuée: le petit chaperon rouge devient une employée des postes, les nymphes des bois se reconvertissent dans la vente de fringues, tandis que les sept nains rentrent du boulot en prenant le métro.  Gare aux mécontents: une foule en rébellion se voit illico transformée en parc automobile klaxonnant.

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L’épisode 8 va très loin dans l’exploitation du surnaturel. Honzík, le petit frère de Petr, et ses amis, soumettent le personnel de leur école à des métamorphoses spectaculaires, après avoir transformé leurs camarades en oies ou en nains de jardin. Un malheureux professeur qui voulait apprendre à ses élèves les cris des animaux se voit soudain doté de cordes vocales lui permettant d’imiter les animaux sauvages à la perfection, causant l’hilarité de la classe, avant d’être changé en Mickey Mouse géant, tandis que le dirlo devient une gigantesque chenille se muant vite en papillon. Les effets spéciaux sont parfois rudimentaires, mais sont souvent habilement réalisés, comme lors d’une séquence où Arabela et Petr se déplacent en voiture volante, la sustentation étant assurée par une valise magique. Bien des truquages sont étonnants, mais difficilement descriptibles, je vous laisse les découvrir. Il y a un aspect surréaliste dans cette série, une surenchère dans les manifestations incongrues de la magie qui est proprement stupéfiante.

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Ne vous fiez pas à la musique mièvre du générique: Arabela est une fiction qui ne se limite pas à un divertissement innocent à destination des marmots. Loin du classicisme des contes traditionnels, il en propose une relecture irrévérencieuse, pouvant être appréciée d’un public adulte. Le monde féérique est divisé en deux régions, celle des contes pour enfants et celle des histoires pour grands enfants. On trouve ainsi dans cette zone dédiée à l’imaginaire des adultes Fantomas (il joue un rôle prépondérant dans l’intrigue) ou encore le docteur Frankenstein, inventeur prolifique (il conçoit une version mécanique du loup de la fable, un automate multifonctions mais qui a parfois des ratés, comme lorsque sa voix robotique se dérègle pendant qu’il débite ses boniments au petit chaperon rouge). Le mélange entre mondes réels et fabuleux se double de l’entremêlement de différents registres de l’imaginaire, donnant une tonalité atypique à ce récit de fantasy, à l’instar de l’univers, certes moins foutraque, des comics de Bill Willingham (les albums de la série Fables, adaptés en jeu vidéo par Telltale Games sous le titre The Wolf Among us), pour évoquer une œuvre plus récente.

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Par moments, la série porte un regard caustique sur la société. Un personnage mineur, docteur en psychiatrie, qui cherche à tout prix à donner une explication rationnelle aux prodiges dont il est témoin dans le monde des humains, est dépeint comme un individu ridicule et borné. L’épisode 11, où la famille du roi se transforme en officiels du régime en costume militaire pour faire sortir Yacint de prison, se moque quelque peu des privilèges dont bénéficient les membres de la nomenklatura et de l’obséquiosité manifestée à leur égard. Dans les derniers épisodes, des protagonistes sont métamorphosés en statues, admirées par une critique d’art qui disserte sur leur symbolisme supposé: l’occasion de brocarder gentiment cette corporation. Enfin, lorsque Arabela finit par se marier dans notre monde, elle s’extasie devant des appareils ménagers qui lui sont offerts et se félicite de devenir une épouse ordinaire: le rôle  des contes de fées dans la perpétuation des normes sociales, comme la valorisation (à destination des jeunes filles qui les lisent) du modèle traditionnel du couple et de la femme mère au foyer, est ici mis en évidence. Mais ces considérations sont secondaires: Arabela est avant tout une réussite dans le domaine de la fantasy et peut séduire des téléspectateurs de tous âges, pour peu qu’ils aiment l’imaginaire le plus débridé.

Návštěvníci

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Filmée au début des années 80, cette série est tout aussi délirante que la précédente, cette fois dans le domaine de la science-fiction. En 15 épisodes d’une trentaine de minutes, elle a été réalisée par Jindřich Polák, qui a coécrit les épisodes avec Ota Hofman. La bande musicale est notable: composée par Karel Svodoba, elle comporte des nappes de synthé typique des créations de l’époque. Sous le titre Expédition Adam 84, la série a été diffusée en France, sur Antenne 2, en 1985. Le début de l’histoire se déroule en l’an 2484. Le cerveau électronique central alerte la population d’une grave menace: la destruction de la Terre par un astéroïde géocroiseur. Un académicien, le professeur Filip (Josef Bláha), entrevoit une solution en lisant la biographie d’un savant du XXe siècle, Adam Bernau, selon laquelle celui-ci aurait à 11 ans inscrit dans un cahier une formule utile pour déplacer les continents jusqu’à une planète d’accueil. Filip sélectionne une équipe pour voyager avec lui dans le passé et récupérer le cahier, censé avoir brûlé dans l’incendie de la maison du grand homme en devenir, futur prix Nobel.

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La mission menée par Filip est composée d’Emilia Fernandez (Dagmar Patrasová), spécialiste du langage des animaux, qui communique avec les dauphins, du docteur Jacques Michell (Jirí Novotný), un épidémiologiste spécialiste des maladies du passé et d’Emil Karas (Josef Dvorák), un ingénieur électronicien. Mais rien ne se passe comme prévu. Nos visiteurs du futur ont bien du mal à s’adapter aux usages du présent et risquent à de multiples reprises de trahir leur véritable identité, malgré une couverture soigneusement élaborée (ils sont censés être des agents de la voirie chargés de construire une route, trimballant pour cela un imposant théodolite). Ils ne cessent de commettre des bourdes: Filip se trompe de cahier, dérobant celui des devoirs scolaires d’Adam, Emilia est distraite de sa mission par une liaison avec un journaliste local, Petr (Jan Hartl), Jacques Michell fait un séjour à l’hôpital après avoir utilisé un solarisateur (une lampe du futur produisant une grande chaleur) qui a fait grimper sa température corporelle à 43°, Emil cause des dégâts en employant le transmetteur servant à communiquer avec les hommes du futur (provoquant par exemple l’assèchement d’un lac de la région en voulant utiliser l’engin lors d’une excursion en barque)…Leurs mésaventures sont nombreuses.

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La mission est rendue difficile par le comportement d’Adam Bernau (Viktor Král), un adolescent surdoué mais en apparence ordinaire, qui ne réalise pas l’importance de ses découvertes mathématiques. Une bonne partie des épisodes montre la mission de Filip suivant le gamin dans ses moindres déplacements (par exemple lors d’une soirée à la fête foraine ou pendant une visite scolaire du château fort de Karlstein) ou l’espionnant grâce à des caméras miniaturisées (placées sur son cartable ou le collier de son chien) en vue de mettre la main sur les équations qu’il griffonne à ses moments perdus. Les manigances d’un forain malhonnête, qui veut s’emparer de leurs liasses de billets, viennent encore compliquer les choses. Les péripéties de l’histoire relèvent souvent du comique de situation, plaçant constamment nos héros en fâcheuse posture. Ils finiront par être démasqués par le mentor d’Adam, Alois Drahoslav Drchlík (Vlastimil Brodský), un modeste ouvrier du bâtiment, amateur de bière et de parties de belote, doté d’une grande intelligence pratique et d’une solide culture technique. Un personnage attachant dont l’humilité contraste avec l’aspect visionnaire de ses découvertes scientifiques.

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Les premiers épisodes sont les plus spectaculaires. On y découvre la société du futur, un monde pacifié et géré par une intelligence artificielle omnisciente. L’art du passé y est toujours étudié, des jeux permettent aux hommes du XXVe siècle de se familiariser avec les peintures de Picasso, du douanier Rousseau ou encore de Léonard de Vinci. Un musée présente des objets pour eux d’une lointaine époque: une machine à coudre, un grand-bi, une partition de Claude Debussy… C’est une vision rétrofuturiste de l’avenir, n’excluant pas une certaine poésie.  On suit pas à pas les préparatifs de la mission. Une reconstitution dans les moindres détails de la maison d’Adam, à Kamenice, permet aux explorateurs de se familiariser avec les objets du monde actuel. Ils emportent pour leur mission une panoplie de gadgets high-tech: lunettes avec caméra intégrée capable de transmettre des vidéos et du son, parapluie pouvant se transformer en longue-vue et muni d’un dispositif pour concentrer les nuages et faire pleuvoir à volonté, désintégrateur d’objets sous forme de mallette, laser pour la découpe de précision ou encore un étrange produit en tube, le « nasper », qui une fois appliqué dans un plat, forme en quelques secondes une gelée tremblotante, base peu ragoutante de leur alimentation.

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Les visiteurs du futur voyagent dans le temps à l’aide d’un véhicule typique des années 80, la Lada Niva « California », un 4×4  tout terrain ici dans une version améliorée, à l’épreuve du feu et des balles, amphibie, capables de forer et de se déplacer sous terre. Une voiture improbable, de plus munie d’une fonction de pilotage automatique et à distance, par commande vocale et d’un brouilleur de numéro minéralogique. Mais malgré toute l’aide technique dont ils disposent, ce monde étrange du présent ne cesse de leur jouer des tours. Ils sont intrigués par le papier monnaie, comprenant mal que des billets plus petits peuvent valoir plus que des billets de format plus grand. Pire, on leur fournit pour leur mission des billets qui ne sont plus en usage depuis une centaine d’années. Ils ne savent pas comment se comporter avec cet argent. Ainsi, arrivés dans un hôtel miteux, ils calquent leur comportement sur les protagonistes d’un film contemporain où des millionnaires claquent leur fric dans des palaces et distribuent des billets au personnel avec prodigalité. Dans les couloirs de l’hôtel, Emil a une fâcheuse tendance à tomber dans les escaliers, peu habitué à ne plus circuler que sur des tapis roulants.

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Ils se rendent compte que les archéologues du futur se sont trompés à propos de l’usage de certains objets du présent: un simple jouet d’enfant sera pris pour une figurine vénérée lors d’un culte religieux, tandis que des machines à permanenter seront confondues avec des instruments primitifs de neurothérapie. La drôlerie de la série vient fréquemment de l’incongruité des réactions des membres de la mission, comme lors du passage où Jacques Michell fait preuve d’une singulière vision du romantisme en offrant à une infirmière dont il est épris, en guise de bouquet de fleurs, un assortiment de fougères. Filip est sans doute le personnage le plus comique, affichant constamment le plus grand sérieux et toujours en décalage  avec les gens du présent par son phrasé pompeux et son comportement emprunté.  En particulier, ses relations avec Milos, le directeur obséquieux de l’hôtel, sont cocasses, ce dernier venant fréquemment, par ses interventions intempestives, le retarder dans l’exécution de tâches de la plus haute importance pour le devenir de l’humanité.

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Návštěvníci  est une formidable comédie de science-fiction, riche en trouvailles insolites. Il s’agit, vous l’aurez compris, d’une SF hautement fantaisiste, loin des spéculations de la hard science. Le seul défaut de la série est selon moi le fait que l’intrigue patine pendant quelques épisodes: il y a un « ventre mou » au milieu, où la progression de l’histoire n’est qu’anecdotique. Cependant, le dernier épisode est excellent, avec une séquence d’anthologie où la Lada des visiteurs occasionne des dégâts considérables à Kamenice en surgissant du sous-sol à des emplacements intempestifs. La chute de l’histoire est élégante et pleine d’humour. On retiendra aussi la qualité de la distribution, aussi bien pour les rôles principaux que secondaires. C’est sans doute l’une des plus charmantes exploitations du thème du visiteur du futur à la télévision (je vous conseille aussi dans ce registre un téléfilm de la BBC datant de 1980, The Flipside of Dominick Hide, avec un Peter Firth juvénile dans le rôle titre, bien longtemps avant qu’il n’interprète le Harry Pearce de Spooks). Tout comme Arabela, cette série tchécoslovaque est hautement recommandable pour tous ceux qui ont conservés leur âme d’enfant.

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Ecos del Desierto (Chili, 2013)

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Le rôle de la télévision peut être d’inciter un peuple à réfléchir sur les zones d’ombre de  son propre passé. Cette minisérie, réalisée pour le quarantième anniversaire d’un triste évènement, les atrocités de la « caravane de la mort » au Chili, en est une bonne illustration. Réalisée  par Andrés Wood (connu surtout pour son film Mon ami Machuca, qui se penchait déjà sur le Chili des années 70) pour la chaîne Chilevisión, en 4 épisodes de près de 50 minutes, elle est centrée sur le parcours de Carmen Hertz, avocate et militante pour le respect des droits de l’homme, se focalisant en particulier sur le destin tragique de sa famille et sur son inlassable quête de vérité, sa patiente collecte d’informations au fil des décennies pour trouver les preuves de culpabilité des hauts responsables du régime de Pinochet. Construit de façon non linéaire, le récit navigue entre 1973, le milieu des années 80 et 2000 et décrit les faits avec une précision chirurgicale, n’hésitant pas à montrer crument la violence de la répression. Une production poignante, hélas difficilement accessible au public non hispanophone.

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Carmen Hertz est interprétée par deux actrices: la jeune avocate est jouée par Maria Garcia Omegna, la même à l’âge mûr par Aline Kuppenheim. Le premier épisode revient au préalable sur les évènements de 1973 antérieurs au coup d’État du 11 septembre. On voit que les derniers mois de la présidence de Salvador Allende furent agités, notamment à cause des difficultés rencontrées pour mettre en place la réforme agraire et les problèmes de nature économique qui en découlèrent. Une scène montre Carmen Hertz en train de débattre avec une assemblée de paysans dubitatifs quant à la politique menée par l’Union Populaire. La minisérie ne cherche pas à idéaliser la société chilienne du début des années 70 et montre bien que la crise traversée par le pays constituait un contexte propice à un coup de force de l’armée. A cette époque, l’avocate est mariée à Carlos Berger (Francisco Celhay), un journaliste qui dirige la station de radio de Calama, dans le nord du pays et est lié au parti communiste. Quelques passages montrent le couple avec leur bébé partant en vadrouille sur les routes traversant le désert, allant pique-niquer au bord de l’océan: des images d’un bonheur simple voué à être éphémère.

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La série revient à plusieurs reprises sur l’arrestation du journaliste, incarcéré à l’instar de ses camarades de parti: on se saisit de lui sans ménagements alors qu’il est en train de s’exprimer en direct à la radio, haranguant les auditeurs. La panique s’empare alors de Carmen, on la voit réunir les documents possiblement compromettants pour son mari et aller les disperser dans le désert. Vient ensuite chez elle une ferme résolution pour obtenir, en vain, la libération de Carlos, avant que la mort de celui-ci ne survienne, prétendument lors d’une tentative de fuite survenue pendant un transfert de prisonniers. Carmen apprend la nouvelle de nuit, par les occupants d’un véhicule militaire braquant vers elle le rayon blafard d’un projecteur. Habitée par une colère froide, la jeune femme n’aura dès lors de cesse de réclamer la justice, se heurtant à un mur en harcelant les autorités et cherchant à alerter l’opinion à propos de l’élimination sans merci des opposants au régime à l’automne 1973, un nettoyage opéré dans diverses localités, telles que Copiapó, Antofagasta, Calama ou Arica.

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La série couvre une période de 27 ans, entre 1973 et 2000: une bataille légale de longue haleine, menée essentiellement à Santiago, consistant surtout à éplucher les monceaux d’ archives disponibles. J’avoue avoir été parfois désorienté par les allers et retours incessants entre époques et par la répétition de certaines scènes montrant les membres de la hiérarchie militaire dans leurs bureaux ou en tournée d’inspection dans le désert d’Atacama. Néanmoins de nombreuses images tirées de reportages d’époque (parfois issues des fonds de l’INA) permettent de bien cerner le contexte des évènements: on voit par exemple une manifestation de soutien à Allende sévèrement réprimée, des images filmées à Washington après l’assassinat de l’ambassadeur Orlando Letelier perpétré par la DINA (la police politique) dans le cadre du plan Condor, des illustrations montrant des corps d’opposants largués dans l’océan depuis des hélicoptères ou plus récemment un reportage sur l’arrestation de Pinochet à Londres, sans oublier les images restées célèbres où on le voit se lever de sa chaise roulante et marcher d’un pas alerte.

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Des éléments reviennent de façon obsédante au fil des épisodes. C’est le cas du bruit assourdissant des hélicoptères Puma qui passent régulièrement dans le ciel en 1973 sous le regard médusé de l’héroïne, ceci voulant sans doute signifier l’impuissance de Carmen face à la puissance de l’appareil étatique. C’est aussi le cas d’une scène montrant le général Sergio Arenallo Stark, le militaire qui a dirigé la « caravane de la mort », tranquillement assis, en train de cocher  dans une liste d’opposants les noms des hommes à abattre, en employant un stylo rouge sang (l’acteur qui incarne ce sinistre personnage, José Soza, a un physique remarquable, son nez cassé le rendant immédiatement reconnaissable). Stark semble savourer cet instant où, tel un démiurge, il peut décider de la vie ou de la mort des prisonniers d’un simple trait de plume. On note aussi un leitmotiv plus allusif, l’image de Carlos Berger se jetant dans l’océan et disparaissant sous les eaux sous l’œil inquiet de Carmen, un détail prémonitoire de sa perte prochaine qui hantera longtemps l’avocate.

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Chaque époque évoquée réserve des scènes fortes. 1973, bien sûr, avec la tuerie de Calama où Berger est, d’après la minisérie, la première victime et où un militaire enragé mitraille les prisonniers réunis en plein désert avec le visage cagoulé. Ou encore le peloton d’exécution de Copiapó, qui fauche des opposants alignés les yeux bandés après que ceux-ci, se sachant condamnés, aient entonnés effrontément un chant révolutionnaire.  En 1985, Carmen Hertz, qui milite au sein du Vicariat de la Solidarité, une organisation catholique créée pour promouvoir les droits de l’homme au Chili, est particulièrement exposée. Elle reçoit des menaces téléphoniques (comme un cliquetis de revolver en guise de message d’avertissement) avant que sa fille ne soit sauvagement assassinée (ainsi que son chien), comme le montre une scène choquante. Une autre scène marquante la présente en train de visiter, dans des locaux insalubres, une prison clandestine pour détenus politiques instaurée par le CNI (Central Nacional de Información, le successeur de la DINA). A cette époque, son travail est difficile, la justice fait obstruction et retarde ses investigations. Elle fait face comme elle peut aux intimidations, comme en témoigne une scène où elle sort de chez elle avec son fils dans les bras, tout en brandissant un revolver pour intimider des voisins menaçants.

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Les passages se déroulant en 2000, soit peu après l’arrestation de Pinochet, sont forcément moins intenses. Mais quelques scènes sont éclairantes, comme celle où Carmen a une entrevue avec le juge Guzmán (joué par José Manuel Salcedo), celui là même qui a inculpé le dictateur pour crime contre l’humanité: s’ensuit une discussion sur les difficultés de la procédure judiciaire en cours, où est évoqué brièvement un autre juge célèbre, l’espagnol Baltasar Garzon. On retiendra aussi la prestation de l’avocate devant la cour suprême du Chili, où elle expose le fruit de ses recherches: elle reconstitue alors la chronologie des évènements et souligne la responsabilité du sommet de la chaîne de commandement, les militaires chargés des éliminations d’opposants  ayant bénéficié d’une rapide promotion au sein de la hiérarchie. Elle s’appuie sur un témoignage crucial: celui d’un colonel responsable de la garnison de Chuquicamata (lieu de la plus grande mine de cuivre du monde), Arturo Rivera (Alfredo Castro), un militaire qui a côtoyé le général Stark et, des décennies plus tard, est prêt à soulager sa conscience.

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Arturo accepte de témoigner (à charge contre le général Stark), incité à le faire par son épouse, Inés (Paulina Urrutia), une femme qui était, sous le régime de Pinochet, engagée en faveur d’une démocratisation du régime. Ainsi, selon la série, elle apparait dans une manifestation pacifique contre la torture (en 1985) qui est rapidement dispersée à coups de lance à eau. Le colonel faisait partie de ces officiers qui avaient des réserves sur les méthodes répressives employées, par exemple il était favorable à la restitution des corps des exécutés à leurs familles, au lieu de les enterrer discrètement dans le désert comme cela a été décidé.

Ecos del desierto est une minisérie édifiante, intense et constitue sans doute un visionnage essentiel pour les chiliens d’aujourd’hui, dans une société dont les blessures du passé ne sont toujours pas refermées. Elle a été saluée comme un parfait exemple de bonne télévision par certains critiques. Cependant, on peut avoir quelques réserves sur la forme, qui manque parfois de subtilité. Si les scènes de violence sont percutantes, la série peine à dépeindre avec conviction la vie de famille de Carmen: ses discussions avec Carlos Berger traitent essentiellement de politique et sont trop démonstratives, soulignant lourdement l’ affiliation idéologique du couple (une scène montre même l’avocate en train de chanter une berceuse à son bébé qui est… une version enfantine de L’internationale).

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Le quatrième épisode, très didactique et où abondent les images d’archives, m’a donné le sentiment d’être face à un documentaire déguisé en fiction. Mais difficile de blâmer Andrés Wood: la gravité des faits abordés, leur importance dans la conscience collective ne lui laissaient pas une marge de manœuvre suffisante pour lui permettre de romancer l’intrigue à sa guise. La minisérie, rythmée par une remarquable bande musicale (où figure Ángel Parra, un artiste de gauche qui fut interné sous Pinochet, mais aussi des chanteurs de la jeune génération comme Manuel Garcia) demeure cependant une œuvre puissante, une reconstitution diablement efficace dans sa dénonciation de la dictature. Plus efficace encore que le beau film documentaire de  Patricio Guzman, Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz, 2010), qui abordait aussi bien la vie des astronomes travaillant dans les observatoires du désert d’Atacama que la recherche obstinée par des fouilleurs amateurs des ossements des victimes de la « caravane de la mort ». Une productions de qualité, indispensable, tout comme cette minisérie, à la compréhension de l’histoire récente du Chili.

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The Lawrenceville Stories (USA, 1986)

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Il n’a pas été aisé pour moi de trouver cette minisérie américaine développée dans les années 80 par PBS car il n’existe pas à ce jour d’édition DVD officielle, seulement une version numérisée des épisodes jadis édités au format VHS. Coproduite par Disney Channel, cette minisérie tous publics en 3 épisodes de moins d’une heure mérite pourtant d’être mieux diffusée car elle fait montre d’un humour bon enfant hautement réjouissant. Récompensée à de multiples reprises (obtenant entre autres le Blue Ribbon Award et le Cine Golden Eagle Award), c’est l’adaptation (réalisée par Robert Iscove) des romans d’Owen Johnson, célèbres aux USA, appartenant au cycle de Lawrenceville, des récits humoristiques racontant les facéties des étudiants de cette vénérable institution bicentenaire (cette école privée préparatoire aux études universitaires, basée dans le New Jersey, ayant été fondée en 1810) à l’orée du XXe siècle, en 1905-1906. En regardant cette fiction, j’ai eu le sentiment d’être transporté dans une époque innocente, où primaient l’insouciance et la camaraderie.

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L’histoire est centrée sur un personnage qui suscite l’admiration parmi les adolescents qui fréquentent l’établissement: le prodigieux Hickey (interprété avec assurance par Zack Galligan), un garçon malicieux et plein de ressources. D’allure pateline, ce garnement mijote toujours des mauvais coups pour se payer la tête des professeurs et fait assaut d’inventivité pour relever les défis que se lancent continuellement les étudiants. Si à un moment donné il est renvoyé sèchement de Lawrenceville par la direction de l’école, il revient au début de l’épisode suivant pour notre grand plaisir.

Dans le premier épisode, il montre un bel opportunisme: alors que le battant en argent de la cloche du collège vient d’être volé (par on ne sait qui), il vend à ses camarades des breloques souvenir censées avoir été façonnées à partir du métal du battant disparu. Il réalise ainsi une belle opération commerciale, alors qu’en réalité, il a commandé à une bijouterie les petits objets d’argents qu’il a ensuite distribué avec profit. Les aptitudes d’Hickey pour embobiner autrui sont grandement estimées par le proviseur (joué par Edward Hermann) et son ami le débonnaire professeur de latin, grand amateur de bouffardes, même si elles contrastent avec la médiocrité de ses résultats scolaires. Les deux compères ont une attitude amusée et teintée de fatalisme à l’égard des étudiants: comme ils en font la remarque lors de la rentrée des classes, ceux-ci vont pouvoir récupérer de la fatigue accumulée pendant la période des vacances en dormant pendant les cours.

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Le proviseur, bien qu’affichant face aux élèves la plus grande sévérité, se délecte en privé des exploits d’élèves rivalisant d’inventivité et d’irrévérence envers l’autorité. Il constate avec justesse qu’ils mettent toute leur intelligence à contribution pour élaborer des blagues de potache ingénieuses plutôt que pour briller dans les études. Si Hickey est une référence en matière de déconnade, il est entouré de spécimens pas piqués des vers. Ainsi, GutterPup (Stephen Baldwin), un blondinet athlétique, est un inventeur de génie. Il met au point des mécanismes qui ne dépareraient pas dans un court métrage de Wallace et Gromit; comme un automate réalisant le repassage ou un système de bras articulés lui permettant d’enfiler plus vite ses vêtements le matin (le temps mis pour enfiler la tenue réglementaire fait l’objet d’une compétition journalière entre étudiants et est dûment chronométré). GutterPup est aussi féru de boxe et reste invaincu dans ce sport jusqu’au jour où un gamin au visage d’ange dont il pense ne faire qu’une bouchée, Lovely (Josh Hamilton), parrainé par Hickey, se présente face à lui sur le ring. Le duel se solde par un KO des deux adversaires, qui s’écroulent bras dans bras, vaincus par l’épuisement.

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Il y a aussi Doc Macnooder (Albert Schultz), le scientifique de la bande, un chimiste amateur qui tire de ses alambics un alcool dont se délectent ses amis. Doc sera accidenté suite à une expérience hasardeuse, un mélange explosifs de produits qui le laissera éclopé. Autre phénomène, Hungry (Hans Engel): un gringalet doté d’un appétit d’ogre, capable d’ingurgiter en un temps record de grandes quantités de nourriture. Hickey voit en lui la poule aux œufs d’or et organise des paris fructueux. Hungry remporte un défi contre un barman (avaler des dizaines de coupes glacées sans pause), puis contre un restaurateur (manger une quarantaine de pancakes d’affilée, avec de la confiture) et ne semble même pas parvenu à réplétion à l’issue de ses repas pantagruéliques.

A partir du second épisode, un nouveau venu vient contester à Hickey le titre de maître es facéties: The Tennesse Shad (Nicholas Rowe), un garçon à l’air arrogant qui ne manque pas, lui aussi, d’idées astucieuses. Sa première cible est le surveillant de l’établissement, Tapping (Robert Joy). Arborant un air pincé, maigre comme un cent de clous, Tapping était déjà la tête de turc d’Hickey, qui est parvenu à dormir dans son lit après l’avoir éloigné de sa chambre grâce à ses comparses faisant diversion. Shad dérobe le squelette de la classe de sciences naturelles, l’affuble de la tenue coutumière de Tapping et le suspend au mur de la salle commune, provoquant l’hilarité générale.

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Autre haut fait de Shad: parvenir à fumer la cigarette dans la propriété de Lawrenceville (où cela est rigoureusement interdit). Pour cela, il prétend qu’il s’agit en fait d’un médicament prescrit par son médecin (un produit dont la forme évoque une cigarette) et montre pour preuve un emballage créé spécialement pour cette supercherie. Un stratagème qui fonctionne à merveille et contribue à consolider sa popularité auprès des autres étudiants. Hickey ne tarde pas à réagir pour reconquérir sa suprématie. Il parvient à rentrer dans les bonnes grâces du nouveau professeur de mathématiques, Baldwin (Keith Knight), un enseignant candide et plein de bonne volonté. Naïvement, ce dernier s’enthousiasme pour la suggestion d’Hickey en vue de sensibiliser les élèves à l’action civique: il organise un simulacre d’élections, où les étudiants se répartissent entre fédéralistes (pour l’enseignement privé) et anti fédéralistes (pour les facultés et les écoles publiques). Toujours sous l’influence malintentionnée d’Hickey, et malgré les mises en garde du proviseur, il approuve la réunion des deux partis autour d’un feu de camp, où leurs meilleurs représentants feront assaut d’éloquence pour convaincre de la justesse de leurs positions. Mais le meeting se termine en bagarre générale, la pelouse est saccagée et Baldwin constate piteusement l’échec de son initiative citoyenne.

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Un personnage contraste avec les autres adolescents: Smith (Dave Foley). C’est l’élève moyen par excellence, il n’a aucun trait remarquable. Si sa personnalité semble aussi banale que son patronyme, il obtient une gloire bien involontaire en tombant par mégarde du toit pentu de l’établissement, effectuant un vol plané jamais vu de mémoire d’étudiant. Mais il se passerait bien de cette renommée, obtenue au prix de contusions douloureuses, surtout qu’Hickey ne manque pas d’exploiter l’accident en faisant payer un droit d’entrée aux visiteurs du voltigeur prodige miraculé, surnommé « l’homme de fer ».

Autre protagoniste exploité par ses pairs, un rejeton de la haute, membre de la lignée des Montaigu, qui apparait dans le dernier épisode. Surnommé Beefsteak, il est joué par David Orth. Il arrive à l’école en calèche, servi par un valet stylé. Malgré son allure aristocratique, il a d’aussi piètres résultats scolaires que ses congénères et est aussi prompt à participer à leurs aimables manigances. Pour lui, l’argent n’est pas un problème. Il devient vite une manne providentielle, pourvoyant malgré lui les fonds nécessaires à une arnaque concoctée par Hickey: des paris truqués sur les scores des rencontres de football américain entre les deux équipes concurrentes de l’établissement.

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Beefsteak sera amené à fraterniser avec Shad. Leur association produira des étincelles, au grand dam d’Hickey. Lorsqu’ils subissent une punition du proviseur, les obligeant à faire une dizaine de fois le tour du parc entourant l’école, l’un devant être porté par l’autre, ils trouvent la parade. Beefsteak a l’idée d’utiliser une brouette et de pousser Shad par ce moyen à tout autour du terrain, obtenant à l’arrivée un accueil triomphal de la part des autres élèves et l’appréciation respectueuse du chef d’établissement.

Finalement, Shad et Hickey nouent une alliance et décident de créer un gang de pseudo malfrats, dont les membres doivent, en signe d’allégeance, se raser le crâne. Une farce qui ne manque pas de faire son effet dans la salle commune, suscitant en outre l’offuscation factice du proviseur, qui se délecte en privé de cette effronterie culottée. Les étudiants rasibus doivent ensuite faire une entorse au code vestimentaire de Lawrenceville, s’affublant de couvre-chefs ridicules, pour participer au bal de la promotion sans révéler leurs boules à zéro. La scène du bal qui clôt le dernier épisode est la seule où l’on voit des jeunes filles, pendant tout le reste de la série, le casting est 100% masculin. Malgré leurs manifestations de galanterie, la soirée tourne au fiasco pour Hickey et ses amis, qui sèment la pagaille et se ridiculisent sur la piste de danse.

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Il y eut déjà une adaptation cinématographique des histoires de Lawrenceville, un film en noir et blanc datant de 1950, réalisé par William Wellman et intitulé The Happy Years. Une production qui peut sembler un peu désuète aujourd’hui mais qui était dans le même esprit que la minisérie de PBS (tout en ayant un casting d’adolescents bien plus jeunes que dans la version télévisée), à savoir une succession de farces aussi inoffensives que drôlatiques, sous l’œil bienveillant du corps professoral, qui a accepté le fait que les élèves soient plus doués pour les bouffonneries et une forme d’ingénieuse d’oisiveté que pour la réussite scolaire. J’ai certainement passé un bon moment devant cette fiction résolument fantaisiste, qui propose une reconstitution convaincante de cette période du siècle dernier, que ce soit au niveau des costumes (ainsi, les pantalons longs munis d’épingles, les knickers avec des bas sont typiques des années 1900)  que du langage employé (où figurent des expressions délicieusement rétros telles que « rapture! » pour signifier une surprise admirative). Un divertissement américain qui a la saveur de l’humour british, uniquement disponible en version originale non sous-titrée. Ce qui est dommage, car cela pourrait constituer un agréable visionnage en famille.

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Eureka Street (Irlande, 1999)

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Je me souviens avoir lu il y a une dizaine d’années le magnifique roman de Robert McLiam Wilson, Eureka Street, dans sa traduction française. Un texte au style enlevé, à l’humour mordant, alternant les passages légers, d’une fantaisie débridée et une description empreinte de gravité de la situation en Irlande du Nord au milieu des années 1990, en pleine période des Troubles. A ces atouts s’ajoute la qualité littéraire de l’ensemble,  les dialogues crus et percutants tranchant avec les évocations poétique de la ville de Belfast par le narrateur. L’adaptation du roman par la BBC Northern Ireland, scénarisée par Donna Franceschild, est une réussite, parvenant à retranscrire avec fidélité les faits marquants et l’ambiance si particulière du récit. Réalisée par Adrian Shergold, la minisérie en 4 épisodes de moins d’une heure bénéficie d’une bande musicale originale (due à Martin Phipps) mêlant rythmes urbains et airs d’inspiration gaéliques, sans oublier la participation du groupe Radiohead, auteur de quelques morceaux spécialement créés pour la série.

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C’est l’histoire de deux amis, l’un catholique et l’autre protestant, qui tentent de vivre et de faire fructifier leurs projets malgré les tensions politiques et sociales qui caractérisent Belfast à cette époque difficile. Deux trajectoires opposées, mais une même vision désenchantée du conflit et une même volonté de voir l’Ulster en finir avec ses éternelles divisions. La série foisonne de personnages insolites et drôlatiques. Le tout est filmé avec une caméra dynamique, n’hésitant pas à l’occasion à proposer des angles de vue audacieux, tels que des mouvements tournants, des contre-plongées, des protagonistes indiscernables dans une lumière surexposée ou au contraire des intérieurs obscurs largement sous-exposés. Si le déroulement de l’intrigue ne saurait être qualifié de réaliste, les vues extérieurs de la cité, où les graffitis les plus divers ornent les façades décrépites et les passages filmés nerveusement, caméra à l’épaule, évoquent le cinéma social cher à des réalisateurs britanniques tels que Ken Loach ou Mike Leigh.

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Tout comme dans le roman, le narrateur est Jake (Vincent Regan), jeune membre d’une famille catholique. Jake est un poissard, sa vie professionnelle est chaotique et sa vie sentimentale malheureuse (il s’est séparé de sa petite amie Sarah car celle-ci a avorté de leur premier enfant sans le prévenir). Par le passé, il fut un teigneux, cherchant la bagarre à tous propos, mais il s’est finalement assagi. Il exerce un métier détestable, un job purement alimentaire pour lui: la saisie de mobilier chez des gens qui ne peuvent plus rembourser les dettes contractées auprès d’usuriers sans scrupules. Il sillonne la ville dans un fourgon avec ses collègues Crab et Hally, tous deux sont des rustres sans morale. Hally (joué par Des McAleer) est particulièrement mis en avant dans la série (plus que dans le roman): c’est un beauf raciste et violent, qui voue une haine féroce envers les catholiques (ainsi, il raconte qu’il a fait une nuit un cauchemar où le pape l’a obligé à boire le vin de la communion et une autre nuit un rêve où il dégomme des catholiques à coups de fusil mitrailleur). Le trio traite sans ménagement les personnes chez qui il intervient, n’hésitant pas le cas échéant à s’emparer de leurs outils de travail et même à forcer la porte d’entrée lorsqu’elles sont absentes.

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Un incident est pour Jake la goutte d’eau qui fait déborder le vase: lorsque le trio doit prendre possession d’un lit médicalisé au domicile d’une femme alitée, Crab et Hally la virent sommairement du matelas, alors qu’elle est sous perfusion, provoquant la fureur du mari. Ce dernier est tabassé par Crab, avant que Jake n’intervienne pour le calmer. Après cela, il démissionne (dans le roman, il trouve ensuite un emploi mal rémunéré d’ouvrier du bâtiment, alors que dans la série il reste au chômage), écœuré par le comportement primaire de ses acolytes. Il faut dire que Jake est atypique dans ce milieu, il ne manque pas de culture (il est capable de citer les auteurs littéraires classique) et de finesse d’esprit. Il dissimule le fait qu’il est catholique (non pratiquant) pour ne pas s’attirer des ennuis, mais sous l’emprise de la boisson, il peut perdre tout contrôle: ainsi, il se fait tabasser après avoir apostrophé un poète, Shague Ghinthoss, chantre de la lutte armée contre l’occupant anglais, qui venait de déclamer des vers controversés. Jake est un adepte du pacifisme, il porte un regard caustique sur le sectarisme des forces politiques en présence.

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Jake a été élevé par des parents adoptifs, Matt et Mamie, à qui il rend toujours visite et qui se font du souci pour lui. Le fait qu’il ait grandi sans ses véritables géniteurs peut expliquer l’attachement qu’il éprouve pour un gamin des rues, Roche (Ciaran Owens), qu’il rencontre alors que ce dernier vend des journaux à la criée. Roche a pris la mauvaise habitude de voler des automobiles et de les conduire ensuite de façon désastreuse, sans permis évidemment. Constatant qu’il fuit son domicile familial, Jake décide de l’héberger chez lui (malgré ses craintes d’être suspecté de pédophilie) et lui donne de quoi se nourrir et s’habiller. Roche est en quelque sorte pour lui un substitut de l’enfant qu’il n’a pas eu avec Sarah, il devient son protecteur attendri.

De plus, le garnement est occasionnellement son informateur, comme l’illustre l’affaire OTG. Un mystérieux sigle, OTG, apparaît à travers la ville, tagué sur de multiples édifices publics. Les habitants se perdent en conjectures quant à la signification des trois lettres, chacun a sa propre théorie suivant ses préoccupations du moment. Roche affirme avoir surpris l’auteur de l’inscription et l’avoir suivi discrètement. Cependant, le sens véritable du message n’est jamais éclairci au cours de l’intrigue, il s’agit sans doute plutôt d’une façon malicieuse d’ironiser à propos de la prolifération des sigles en Ulster, désignant une multitude de groupuscules politiques et d’organismes étatiques.

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Jake tombe souvent amoureux, mais ne parvient pas à avoir une relation sur le long terme. Pire, ses passades lui occasionnent des ennuis, comme lorsqu’il se fait tabasser par un policeman qui s’avère être le fiancé d’une de ses petites copines. Il passe son temps libre avec ses compagnons de beuverie, ses seuls vrais amis: Chuckie, Slat, Deasley, Septic Ted. Ces trois derniers bénéficient dans le roman d’une présentation détaillée, absente de la série. Chuckie, par contre, est l’autre personnage principal d’Eureka Street. Il est incarné avec énergie par Mark Benton. Par bien des côtés, il est l’inverse de Jake. Issu d’une famille protestante, ce jeune trentenaire est complexé par un physique enveloppé. Il vit chez sa mère Peggy (Marie Jones), mais a la ferme intention de devenir un riche businessman. Au départ, il a une allure un peu caricaturale, avec ses lunettes rafistolées à l’aide d’un sparadrap, sa coiffure ringarde et sa manie de comptabiliser ses faits et gestes depuis sa naissance (nombre d’heures de sommeil, nombre de repas ingurgités…). Mais il se métamorphose vite en jeune loup ambitieux, prêt à tout pour réussir, y compris recourir à l’arnaque.

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Chuckie est un personnage hautement comique, au destin improbable. Il gagne beaucoup d’argent en passant une annonce dans la presse proposant des godemichés géants (qu’il ne possède pas en réalité). Les souscripteurs lui envoient des chèques, après quoi il affirme être en rupture de stock et leur fait parvenir des chèques de remboursement tamponnés de la mention « gode géant remboursé ». Honteux de devoir se présenter à leur banque munis d’une telle information, la plupart renoncent à revoir leur argent. Ensuite, Chuckie parvient à embobiner des organismes d’investissement en leur présentant des projets mirifiques visant à rapprocher les communautés protestantes et catholiques. Miser sur l’obsession des décideurs pour la coexistence pacifique en Ulster lui permet de lever des sommes considérables. Il s’associe avec Findlater, un consultant financier exubérant qui l’entraîne dans des entreprises hasardeuses visant à exporter toute une gamme de produits estampillés Irlande du Nord (le plus souvent indûment). Chuckie, obsédé par l’argent, illustre de façon cocasse les dérives du capitalisme.

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Nouveau riche, il arbore des tenues qui ne sont pas toujours de bon goût, comme un ensemble avec fourrure et chapka. Il proclame vouloir œuvrer pour le développement économique de l’Ulster, mais achète une grosse berline allemande, trop volumineuse pour être garée, qu’il stationne au milieu de la chaussée (provoquant des embouteillages monstre) et commande des tonnes de produits d’import pour sa mère dépressive, pensant ainsi lui redonner le moral (comme si l’accumulation de biens matériels peut avoir cet effet). Autre fait contradictoire chez lui, ce protestant conserve fièrement une photo de lui enfant avec le pape (dans la série, il n’est pas précisé que vouloir à tout prix approcher des célébrités est une manie dans sa famille depuis des générations). La réussite professionnelle de Chuckie est invraisemblable, et sa vie sentimentale tout autant. Il séduit une belle blonde américaine, Max (Elisabeth Röhm), une fille inconstante qui a multiplié les liaisons amoureuses, enjouée et sensuelle. Max a eu un passé difficile: fugueuse, elle a été traumatisée par la mort de son père, un diplomate abattu en arrivant en Ulster, alors qu’il devait commencer de travailler à des négociations de paix à Belfast (le roman aborde plus en détail son parcours).

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Chuckie, malgré ses aspects risibles, a un bon fond. Une fois riche, il fait preuve de munificence envers Tick, un poivrot qui fréquente le même bar que lui, et lui accorde une grosse somme d’argent. Il propose à Jake, en difficulté financière, d’intégrer son entreprise. Il est soucieux du bien-être de sa mère, même s’il éprouve une certaine répulsion lorsque cette dernière retrouve la joie de vivre en devenant lesbienne, formant un couple avec son amie Caroline (Sorcha Cusack, que l’on a vu récemment dans la série Father Brown). Chuckie va même jusqu’à créer un parti pacifiste, l’annonçant lors d’une émission télévisée avec des accents de Martin Luther King, alors qu’il est sous l’emprise de stupéfiants. Tout ce qui arrive dans sa vie semble être le fruit d’un heureux hasard et il pense ne pas mériter d’avoir eu autant de chance. C’est presque malgré lui qu’il est devenu millionnaire et célèbre. Il montre que tout est possible dans la vie, même si le contexte socioéconomique semble à priori défavorable.

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Je n’ai pas encore évoqué un des personnages prépondérants de la série: Aoirghe, la colocataire de Max (jouée par Dervla Kirwan). C’est une militante politique du mouvement « just Us », elle prône l’unification de l’Irlande et est hostile au pouvoir britannique. Elle rencontre Jake par l’intermédiaire de Chuckie, mais leurs entrevues sont toujours houleuses. Jake est fatigué de toutes les revendications politiques, pour lui l’histoire tumultueuse de l’Irlande se résume à des irlandais qui s’en prennent à d’autres irlandais. Lorsqu’il se fait tabasser par un flic, Aoirghe monte au créneau et alerte les organisations de défense des droits de l’homme. Elle veut exploiter politiquement sa mésaventure en la présentant comme l’illustration de la brutalité des autorités envers le peuple. Jake ne tolère pas cette récupération, tout comme le fait que « just Us » s’en prenne violemment à une manifestation de pacifistes. Aoirghe est vindicative, mais elle a des circonstances atténuantes: son père est handicapé à vie, cloué sur une chaise roulante, depuis une perquisition policière à son domicile qui a mal tourné. L’évolution de la relation conflictuelle entre les deux jeunes gens, centrale dans le roman, est parfaitement rendue dans la minisérie.

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En moins de quatre heures, la fiction télé ne peut certes pas refléter toute la richesse du roman. Des personnages secondaires sont passés à la trappe et certains passages savoureux ont été oubliés (comme celui où Chuckie et ses potes participent à un trajet ferroviaire dénommé « le train de la paix », entre Dublin et Belfast, pour manifester contre l’IRA, convoi qui est arrêté…par une bombe qui explose sur la voie). Mais l’essentiel est présent, tous les faits les plus significatifs du récit sont retranscrits avec vitalité. Le contexte politique, celui d’un cessez-le-feu fragile entre belligérants, est habilement exploité. Il reste le plus souvent en toile de fond, par une fusillade entendue au loin ou le son crachotant d’une radio égrenant des incidents entre factions.

Mais il arrive aussi qu’il surgisse brutalement, comme lors de la scène montrant l’attentat survenant sur Fountain Place: la caméra se déplace au ralenti entre les victimes qui jonchent le sol, tandis qu’un commentaire en voix off du narrateur précise la nature du terrorisme (c’est la population entière qui est visée, plus que les victimes qui n’étaient là que par hasard, instruments involontaires de la terreur). On pourrait citer d’autres extraits marquants, comme la scène finale, illustrée par un lent traveling tourné à l’aube depuis les toits, où Jake monologue avec lyrisme sur la ville de Belfast, discernant ce qui constitue selon lui son identité profonde. Eureka Street parvient à construire un récit déjanté et réjouissant, tout en n’atténuant pas le sérieux de son propos, qui est de condamner le sectarisme politico-religieux (d’autant plus absurde que ceux qui s’opposent ne sont souvent pas pratiquants et ne se combattent plus que par habitude). Trouvant un parfait équilibre entre légèreté et gravité, c’est une fiction à découvrir d’urgence, aussi bien sous forme littéraire que télévisuelle.

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Matador [saisons 1 à 4] (Danemark, 1978-1982)

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C’est une œuvre emblématique de la télévision danoise que j’ai choisi d’évoquer cette semaine. Je viens de terminer le visionnage de l’intégralité des épisodes de Matador, au nombre de 24 (répartis en 4 saisons de 6 épisodes chacune). C’est une excellente série, justement renommée, d’une telle richesse scénaristique qu’il est impossible d’en faire le tour dans un simple article. Matador, diffusée initialement par la chaîne DR (Danmarks Radio), s’adresse à un public patient, plus intéressé par le développement psychologique des personnages que par l’accumulation des scènes d’action. L’action se situe entre 1929 et 1947, dans la ville imaginaire de Korsbæk, où on suit la vie de citoyens de toutes  classes sociales et plus particulièrement deux familles rivales d’entrepreneurs, les Skjern et les Varnæs. Le pitch est classique, mais la série se distingue par son attachement à décrire les détails du quotidien des protagonistes, révélant par ce biais l’évolution des mentalités, et par son refus du mélodrame et du sensationnalisme. Consacrant de nombreuses scènes aux activités de la domesticité, elle est en cela influencée par des productions anglaises antérieures comme Upstairs, Downstairs ou The Duchess of Duke Street, mais s’avère plus ambitieuse, abordant un éventail de thématiques bien plus large.

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La durée des épisodes est variable, entre 50 minutes et près d’1h30, évitant ainsi un formatage télévisuel artificiel, même s’il y a parfois quelques longueurs. La série doit beaucoup à son réalisateur, Erik Balling, perfectionniste dans sa direction d’acteurs, ainsi qu’à la créatrice du programme et scénariste principale, Lise Nørgaard, expérimentée et faisant preuve d’une grande maîtrise d’écriture. Elle avait la particularité d’attribuer de préférence aux comédiens des rôles dont la personnalité se situe à l’opposé de la leur. L’une des forces de Matador est d’ailleurs la qualité du casting, très homogène.

Autre bon point: les personnages ne sont pas statiques, ils évoluent au fil des saisons, dévoilant des aspects inattendus de leur caractère. L’un d’eux illustre bien cela: Mads Skjern, le self-made-man originaire du Jutland (joué par Jørgen Buckhøj). Dans les premiers épisodes, il a un rôle central, c’est lui qui introduit le téléspectateur dans le microcosme de Korsbæk. Modeste représentant en produits textiles, il débarque dans cette ville avec son fils Daniel et reçoit un accueil méprisant de la part des membres de la bourgeoisie:il est éconduit sèchement par le drapier Albert Arnesen, tandis que le banquier Hans Christian Varnæs (Holger Juul Hansen) refuse catégoriquement de lui accorder un prêt. Mads se sent humilié et, plus tard, lorsqu’il implantera ses activités commerciales à Korsbæk, il les poursuivra d’une rancune tenace, cherchant à s’enrichir à leurs dépens.

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Mads est un individu complexe. Dans la première saison, il incarne une certaine modernité. Il crée une boutique de prêt-à-porter pour concurrencer le drapier local (dont les bénéfices déclinants finiront par le conduire au suicide) et suit les dernières tendances de la mode vestimentaire. Il met en place un établissement bancaire proposant des services plus avantageux pour ses clients que ceux de la banque qui a pignon sur rue depuis des décennies. S’il semble guidé par un fort ressentiment envers ses rivaux, c’est surtout un homme d’affaires avisé et pragmatique. Ainsi, lorsque la guerre éclate, son premier réflexe est de commander quantité de draps noirs pour confectionner les rideaux préconisés par la défense passive lors du blackout.

Mais Mads révèle peu à peu son côté obscur. Businessman capable de faire fi de tous scrupules pour parvenir à ses fins, il recourt à des malversations, comme la fraude fiscale, la corruption (il achète la bienveillance du maire en lui offrant la réalisation de son portrait par un fameux peintre, flattant ainsi son égo), l’intimidation. Il a le bras long, obtenant la démission d’un enseignant trop sévère avec ses enfants, contre la fourniture à prix avantageux d’uniformes pour l’établissement scolaire. Il devient autoritaire avec sa famille, rejetant son fils qui refuse de prendre sa succession, préférant le métier de styliste de mode et qui, de plus, s’avère homosexuel. Sa fille, la seule à lui tenir tête, le cerne bien: il est devenu vieux jeu et psychorigide. Mads apparait de moins en moins sympathique à mesure que la série avance.

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Il reste cependant très attaché à son épouse Ingeborg (Ghita Nørby), fille du porcher Oluf Larsen. Lorsque celle-ci menace de le quitter, il sombre dans une brusque dépression. Femme douce et intelligente, compréhensive envers sa progéniture, elle a divorcé (avant de rencontrer Mads) d’un homme à la moralité douteuse, qui a fait un long séjour en prison avant de réapparaitre à Korsbæk pendant la guerre en qualité d’officier nazi. Ingeborg reste au second plan mais les conseils qu’elle prodigue à son époux son toujours avisés. Son père Oluf (Buster Larsen) est un paysan jovial au teint vultueux, très généreux et bon camarade. C’est lui qui aide financièrement Mads lors de son installation, lui mettant le pied à l’étrier. Il aime picoler avec ses amis au café du chemin de fer, discutant avec eux de l’actualité politique (un rituel dans chaque épisode). Il se moque volontiers des hommes à poigne qui sévissent à l’époque: dans ses latrines, il colle sur les murs les photos de Staline, Mussolini, Frits Clausen (le leader du parti nazi danois) et même Hitler (dont le portrait figure sur le siège des toilettes, ce qui lui occasionnera des ennuis lors de l’occupation allemande). C’est l’un des comiques de la série, tout comme son ami Frede (Benny Hansen), peintre corpulent et incorrigible maladroit.

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Le jeune frère de Mads, Kristen (Jesper Langberg), dirige la banque tenue par les Skjern. Loyal, foncièrement honnête, il se dévoue pour son frère, allant même jusqu’à épouser une femme qu’il n’aime pas et dont il réprouve le mode de vie dissolu, mais apparentée à la dynastie Varnæs, pour favoriser la bonne entente entre les deux familles et, partant, les affaires de Mads. Kristen est conscient dès le début des années 30 de la menace que font planer les nazis sur l’Europe, il approuve l’analyse pessimiste mais prémonitoire faite par le politicien Hartvig Frisch dans son essai Pest over Europa. En plus d’avoir une conscience politique aiguë, c’est un homme sensible et sentimental: il est amoureux  d’Elisabeth, la sœur de l’épouse du banquier Hans Christian, mais leur union est impossible du fait de la rivalité entre les deux familles. Kristen est écartelé entre le désir de partir à Copenhague avec Elisabeth et la nécessité de rester sur place pour épauler Mads.

Évoquons Elisabeth, un des personnages les plus attachants, joué par Helle Virkner. Sa personnalité se situe à l’opposé de celle de sa sœur Maude. Elle est indépendante, affiche des opinions progressistes (elle soutient le droit à l’avortement, en accord avec l’opinion du médecin danois Jonathan Leunbach, dont les vues étaient très controversées à l’époque). C’est une pianiste accomplie, elle se produit en concert. Durant la guerre, elle révèle devant ses proches un antinazisme farouche et participe activement à un réseau de résistance civile. Elle est franche et se moque du qu’en-dira-t-on.

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Maude, la sœur d’ Elisabeth (incarnée par Malene Schwartz), contraste avec elle en tous points: c’est une femme de la bonne société, craintive et soucieuse du respect des conventions, une artiste contrariée (elle a la velléité de devenir artiste peintre, mais manque de la créativité et de l’imagination nécessaire pour produire des œuvres dignes d’intérêt). C’est une parfaite hôtesse de maison, serviable et attentionnée. Elle veut avant tout éviter tout conflit susceptible de perturber sa vie tranquille de grande bourgeoise. Maude, initialement opposée à tout rapprochement avec les Skjern (elle s’offusque lorsque ses enfants fraternisent avec les rejetons d’Ingeborg), évolue au cours de la série, finissant par se lier d’amitié avec eux après un fait marquant survenu pendant la guerre: Stein, un employé de la banque d’Hans Christian, de confession juive, ayant subi les persécutions des nazis, a dû prendre la fuite et se réfugier dans une propriété d’Oluf le porcher. Maude l’y conduit au volant de la bétaillère du paysan et sera ensuite éternellement reconnaissante envers la famille d’Ingeborg pour cette aide précieuse. Malgré son côté prout-prout, c’est une femme attachante et à la faiblesse touchante.

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Le frère du banquier, Jørgen Varnæs (Bent Mejding) est dépeint moins positivement. Alcoolique, infidèle, ce juriste qui vit au dessus de ses moyens est aussi un travailleur bien peu consciencieux. Mads l’embauche, mais la collaboration entre les deux hommes est houleuse. Jørgen, manquant d’assiduité et de sérieux, rétrograde peu à peu dans la hiérarchie de l’entreprise. Un personnage ridicule, tout comme certains amis du couple Varnæs. Outre le colonel Hackel, un militaire pète-sec et conservateur qui se désole de voir sa fille Vicki épouser un gauchiste (adversaire de longue date du général Prior, il est victime d’une attaque fatale en découvrant sa nomination au commandement des forces armées danoises en 1939), citons la doyenne de Korsbæk, Fernando Møhge (Karen Berg).

Sourde comme un pot, affublée d’un imposant cornet, elle circule en chaise roulante bien qu’elle soit capable de marcher. Elle est proche de la sénilité et ses excentricités font l’objet de quelques scènes comiques: une fête est organisée pour fêter son centième anniversaire, mais on apprend à cette occasion qu’elle n’a en réalité que 90 ans (une information causant un désarroi général lorsqu’un télégramme de congratulation du roi est reçu); lors de la guerre, elle demande à Hans Christian de planquer son argent dans son jardin et constitue des réserves de nourriture; elle meurt d’une attaque après une altercation dans la rue avec un soldat allemand (et a droit ensuite à la mention solennelle « morte au combat » sur sa plaque commémorative).

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Après la mort de la doyenne Møhge, sa fille Misse tient une place plus importante dans l’intrigue. Jouée par Karin Nellemose, c’est une femme pour le moins étrange. Elle a vécu au service de sa mère qui la tyrannisait et est restée chaste. Elle a peur des hommes et a l’impression qu’ils en veulent tous à sa vertu. Elle bascule progressivement dans la folie, avec des conséquences désastreuses pour l’homme qu’elle épouse tardivement et qui se substitue en quelque sorte à sa mère comme objet de sa soumission.

Un autre personnage pathétique est Viggo Skjold-Hansen, un businessman intriguant et impétueux qui s’associe à Hans Christian et s’acharne à tenter de nuire à Mads Skjern. Viggo est obnubilé par l’appât du gain et réalise d’importants profits pendant la guerre en logeant des allemands dans ses propriétés immobilières, avant de subir la vindicte du peuple à la libération, accusé d’avoir collaboré avec l’ennemi (alors qu’il voulait juste faire des affaires, sans se soucier de politique). Citons enfin, dans le cercle des Varnæs, un peintre mondain, Ernst Nyborg, un parvenu infatué doublé d’un séducteur aux mœurs légères. Ce sont bien les personnages secondaires qui sont en général dépeints négativement dans la série, à l’exception notable de Hans Christian qui est présenté comme un pleutre et un hypocrite (il oblige sa maîtresse à avorter alors que publiquement il est contre cette pratique), aussi impitoyable en affaires qu’emprunté dans sa vie privée.

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Une chose que Matador réussit particulièrement, c’est de nous faire partager la vie des serviteurs de la famille Varnæs. Chaque épisode présente des scènes tournées dans la cuisine, où officie un cordon bleu hors pair, Laura Sørensen (Elin Reimar). En poste depuis longtemps, c’est une employée irremplaçable et la confidente de la maisonnée. Elle a conscience d’appartenir à un milieu modeste et refuse tout mélange entre classes sociales. Le seizième épisode lui est largement consacré, lorsqu’elle se rend à Copenhague pour recevoir une médaille (décernée pour loyaux services) de la main de la princesse Caroline-Mathilde du Danemark. On sent bien la gêne mêlée de fierté qu’elle éprouve à cette occasion (elle refuse même un billet de train en première classe qui lui était offert). Considérant que cet honneur ne lui était dans le fond pas dû, elle abandonne sa médaille sur une tête de cochon déposée sur la table de cuisine. Laura est le protagoniste le plus constant de la série, elle est la gardienne immuable des traditions domestiques.

Par contre, une autre servante évolue grandement au fil des épisodes: Agnes Jensen (Kirsten Olesen), une fille au caractère bien trempé. Elle passe de simple bonne à tout faire à entrepreneuse, partenaire en affaires de Mads. Elle prend peu à peu conscience de ses capacités et quitte la domesticité pour se mettre à son compte, fabriquant des objets artisanaux (comme des plats décorés) très prisés. Mais alors que son business devient florissant, ses relations avec son époux se détériorent.

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Le mari d’Agnes, Lauritz (Kurt Ravn), surnommé Red, est un cheminot qui a des opinions politiques très tranchées. Il s’engage au parti communiste et néglige bientôt sa famille pour se consacrer à plein temps au militantisme. Oubliant de s’occuper de son fils en bas âge,  il est montré du doigt lorsque ce dernier meurt noyé après avoir été laissé sans surveillance. Le torchon brûle entre lui et Agnes, d’autant plus que celle-ci s’éloigne de lui sur le plan idéologique. Lauritz suit la ligne très à gauche du député Aksel Larsen, participant à des manifestations contre le premier ministre social-démocrate Thorvald Stauning. Il manque de se rendre en Espagne pour lutter contre le franquisme et doit finalement vivre clandestinement (avant de s’exiler) pendant la guerre. Il n’est pas dépeint très positivement dans la série, plutôt comme un idéaliste dogmatique, au contraire de l’ami allemand qu’il héberge, Herbert Schmidt (Paul Hüttel).

Herbert est un intellectuel humaniste, un poète et dramaturge qui a fui le nazisme. Sa bonté se manifeste lorsqu’il offre une poussette à Agnes, enceinte de son premier enfant, alors qu’il est endetté jusqu’au cou (à l’époque, les immigrés tels que lui devaient verser une somme rondelette chaque mois aux autorités danoises) et qu’il se fait prêter de l’argent par Oluf Larsen. L’exil en Suède lui permettra pendant la guerre de s’affranchir de la censure et de poursuivre ses activités littéraires et théâtrales. Le personnage est intéressant, mais reste hélas bien discret au long de la série.

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La deuxième guerre mondiale fait l’objet d’un traitement particulier dans Matador. Avant l’invasion allemande, les habitants de Korsbæk assistent à des défilés martiaux de partisans du nazisme dans les rues mais semblent n’y attacher que peu d’importance, s’en moquant gentiment. A partir du printemps 1940, lorsque les nazis ont fait irruption, la plupart continuent de vaquer à leurs occupations, en menant une vie la plus normale possible. Il y a bien des résistants, mais ce sont des individus ordinaires, peu enclins à des actes héroïques, à l’instar du médecin de famille des Varnæs, le docteur Hansen, violoncelliste à ses heures et ami intime d’Elisabeth. Hansen s’attèle avec dévouement à ses activités clandestines, mais vit dans la peur d’être pris.

Dans la série, la présence des troupes allemandes est discrète, reste en toile de fond. Nulle violence n’est montrée: un personnage secondaire est bien fusillé dans la rue par un militaire, mais le fait est seulement évoqué au cours d’une conversation poignante. Contrairement à bien des séries traitant de cette époque, aucun suspense n’est bâti autour des actions périlleuses contre l’occupant. Celui-ci semble susciter surtout une certaine perplexité: Ainsi, lorsqu’un officier SS s’invite à la table des Varnæs, Elisabeth s’étonne que cette irruption semble naturelle pour lui, qu’il ne comprenne pas qu’il n’est pas le bienvenu chez eux. Quand la fille de Mads se fiance avec le descendant d’un grand industriel, membre d’une association germano-danoise collaborationniste, les réticences de ses parents restent mesurées. Malgré les pénuries de denrées et de carburant, les bons alimentaires imposés, l’envahisseur est source d’incrédulité plus que de révolte.

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Globalement, Matador apporte beaucoup de soin à la reconstitution de l’époque: les automobiles vintage, les appareils de TSF (j’ai reconnu un Radiola similaire à celui entreposé dans le grenier de mes grands-parents), les musiques alors à la mode (où dominent les airs de foxtrot) participent à l’immersion du téléspectateur, tout comme des documents sonores (par exemple la déclaration émue de l’entrée en guerre du Danemark, les messages codés de la résistance, sans oublier une retransmission du fameux discours radiophonique du souverain bègue, George VI d’Angleterre, en septembre 1939, sujet du film Le discours d’un roi) et visuels (comme un reportage des actualités saluant les tristement célèbres accords de Munich).

Un passage amusant montre les différents protagonistes faisant des assouplissements à leurs domiciles respectifs, à l’écoute de la TSF, un programme diffusant les leçons du gymnaste Niels Bukh (avant que celui-ci ne devienne impopulaire en prêtant allégeance au national-socialisme). Tandis que certaines scènes illustrent les traditions scandinaves (comme danser une ronde autour du sapin lors du réveillon de Noël), d’autres sont révélatrices des mentalités de l’époque, comme celle où une éducatrice, miss Ostengram, rend visite à Maude et lui indique le programme de son école de sciences domestiques, à destination des jeunes filles promises au rôle de femme au foyer: concours de repassage, d’épluchage de patates, épreuve de dépeçage de lapin (au cas où le mari serait un chasseur) et autres activités des plus incongrues. Le personnage, évidemment tourné en ridicule et caricaturé, s’inspire de quelqu’un ayant réellement existé, une connaissance de Lise Nørgaard.

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Matador est une production de premier plan, difficilement critiquable. Certes, le premier épisode, qui introduit nombre de protagonistes, est pour cette raison difficile à suivre. Certains personnages disparaissent en cours de route, soit que l’acteur est décédé (dans le cas d’un personnage très secondaire), soit à la suite d’un désaccord financier avec la production (ainsi, Schwann, l’employé snobinard du drapier, meurt subitement à la moitié des épisodes, sans nécessité dramatique). On peut préférer les deux dernières saisons, plus énergiques et intenses, mais globalement la qualité des épisodes est régulière. Probablement par manque de moyens financiers, les décors extérieurs sont plutôt rares et l’on ne quitte presque jamais la ville de Korsbæk. Cependant, l’intérêt principal de la série, la description amusée, sur un ton feutré, de la bourgeoisie provinciale danoise, ne souffre d’aucun défaut. Un classique à découvrir (mieux vaut tard que jamais) avec éventuellement des sous-titres en anglais (pas de version française à l’heure actuelle), en regrettant que la suite prévue n’ait jamais vu le jour: une seconde série, toujours écrite par Lise Nørgaard, à propos de l’évolution de cette petite communauté jusqu’au début des années 70 et qui, malgré le succès de Matador, n’a jamais été commandée par la chaîne DR. Raisons financières? Script jugé pas assez convaincant? Les voies de la télévision sont impénétrables…

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In de Gloria [saisons 1 et 2] (Belgique, 2000-2001)

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Place cette semaine à une comédie de la Belgique flamande considérée comme un programme culte dans cette contrée (mais qui n’a même pas bénéficié de sous-titres pour les belges francophones de Wallonie, hélas). In de Gloria, diffusée dès 2000 par la chaîne Canvas, en 2 saisons de 10 épisodes d’environ une demi-heure chacun, est une série à sketchs à l’humour très particulier, parodique, souvent provocateur et politiquement incorrect, parfois absurde. Il est toujours malaisé de recommander des comédies, tant leur appréciation est éminemment subjective. Pour ma part, je me suis beaucoup amusé lors de ce visionnage. Réalisée et scénarisée par Jan Eelen; la série prend pour modèle des productions néerlandaises antérieures et a été créée à l’époque où la télévision, en Belgique comme en France, connut certaines mutations: arrivée de la télé réalité, multiplication des programmes dits de proximité où apparaissent à l’écran des « vrais gens ». C’est cette télé là que la série raille allègrement et de façon décapante.

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Le sketch le plus connu (car visible en ligne avec des sous-titres anglais) est sans doute Boemerang, une parodie d’un talk-show où le présentateur reçoit sur son plateau des individus ayant fait l’objet d’opérations chirurgicales des cordes vocales et dont les voix particulièrement aigües ou graves provoquent (en direct) un irrépressible fou rire de l’animateur, qui est ensuite viré par sa chaîne. C’est un sketch très drôle du premier épisode, qui sera suivi de bien d’autres gags désopilants, certains étant tellement barrés qu’ils défient toute description par des mots. Je me contenterais donc d’évoquer quelques temps forts de la série. Les gags prennent souvent la forme pseudo réaliste du mockumentaire. Les épisodes sont ponctués de rubriques revenant à intervalles réguliers, où se succèdent fausses interviews, fausses caméras cachées, détournement de programmes flamands diffusés à cette époque ou encore running gags surréalistes.

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Ma rubrique préférée est sans doute Hallo televisie, où un journaliste (interprété par Tom Van Dyck) se rend avec un cameraman dans des villes de province et sonne à la porte d’un habitant, au hasard. Le personnage est désagréable, sans gêne, méprisant, cynique. Il bouscule les gens qui lui ouvrent leur porte, se moque d’eux et sème la pagaille dans leur maison. Ainsi, tour à tour il provoque une dispute entre voisins (à propos d’un nain de jardin offert en cadeau) qui dégénère vite; il surprend un directeur financier sur le point de se suicider par pendaison et lui demande de délivrer un mot d’adieu à l’antenne avant de l’encourager à en finir; il assiste au pot de départ d’un époux censé partir en voyage d’affaires à Hambourg et découvre en fouillant sa valise des préservatifs; il rencontre un noir devant qui il fait étalage de ses préjugés envers les hommes de couleur; il tombe sur une étudiante en pleine révisions et se moque d’elle en découvrant qu’elle est incapable de répondre à des questions portant sur ses cours; il a un entretien avec un ventriloque dérangé souffrant de troubles de la personnalité. Des sketchs cruels, en particulier celui où il visite une famille qui veut lui montrer leur reproduction de la basilique Saint Pierre de Rome avec des allumettes, mais où il se fiche ouvertement, malgré leur insistance, de filmer ce chef d’œuvre en miniature.

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Parmi les autres rubriques, on trouve des courts programmes comme De minuut, où une minute chronométrée d’antenne est offerte pour passer une annonce, matrimoniale ou de vente d’objet (qui foire invariablement pour diverses raisons: toux incontrôlable, bredouillement…);  De Bruyne Henri, un fonctionnaire au repos qui cherche à se socialiser en rendant service aux gens (par exemple en se plaçant près des sanisettes publiques pour proposer de la monnaie aux passants souhaitant les utiliser, ou encore en s’improvisant guide touristique à Woluwe-Saint-Etienne); De Cameraad, où il s’agit de permettre aux téléspectateurs qui en font la demande par lettre de s’exprimer (un des sketchs les plus amusants est celui d’un marchand de bonbons voulant rétablir la vérité après avoir été soupçonné de pédophilie parce qu’il avait demandé à une petite fille de sucer ce qu’il avait sorti de son pantalon…en l’occurrence une friandise); De dagtrippers, un couple d’excursionnistes obsédés par le frisson de l’aventure et qui déterminent leur prochaine destination par des moyens incongrus (comme jeter un bâton sur le sol ou tirer au sort des lettres d’un sac de cookies en forme d’alphabet); Gerrit Callewaert,  un habitant de Flandre occidentale, joué par Wim Opbrouck, qui se plaint avec un fort accent des sous-titres présents à l’écran lors des interviews dans sa région (lui même étant, lors de ses interventions, sous-titré en gros et même doublé).

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Une rubrique notable est celle qui termine chaque épisode: Vermaelens Projects, où deux frères, Willy et Jos (interprétés par les frères Focketyn) filmés en plan fixe, présentent une de leurs inventions farfelues. Se succèdent: une boîte à rires où puiser des gags pour rompre la glace entres convives, un système de positionnement audio où la voix de Jos égrène les itinéraires routiers sur des cassettes (l’ancêtre du Tom Tom, en quelque sorte), du papier toilette avec de la lecture sur une face, un appareil à fixer au tableau de bord de la voiture pour se moucher en continuant de tenir le volant, un aspirateur à crottes de chien, des sons de conversations ou de chien qui aboie diffusés sur magnétophone pour dissuader un éventuel cambrioleur lorsqu’on a quitté son domicile, la posologie des médicaments énoncée sur des cassettes classées par ordre alphabétiques, à l’usage des déficients visuels (maintenant, on trouve pour cela des inscriptions en braille sur les emballages), un jeu stupide où il faut se retenir le plus longtemps de rire face à des vidéos de Jos, imperturbable avant qu’il ne se marre à des timings différents suivant l’enregistrement choisi. Je vous passe les créations les plus absurdes du duo, toujours en quête de la trouvaille la plus inutile.

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On trouve également les annonces d’un couple exhibitionniste, qui indique à l’antenne le lieu et l’heure où ils auront un rapport sexuel en public, pour encourager les voyeurs à venir les mater. La femme prononce en français des répliques cultes comme « j’ai pas de culotte » ou « Je vais porter ma culotte tricolore » et les lieux choisis par le couple sont variés: cela va des environs d’un axe routier aux égouts de Bruxelles, en passant par des fourrés bordant le célèbre mur de Grammont, cher aux amateurs du tour cycliste des Flandres. Mais il y a aussi d’autres rubriques plus obscures pour les étrangers à la culture flamande, où le contenu de programmes télévisés inconnus en France (comme le magazine d’actualité Terzake) est détourné de façon éhontée et où des présentateurs vedettes sont brocardés. Dans le même ordre d’idée, un sketch montre le sosie du chanteur Koen Crucke (dont la renommée se limite à la Belgique) qui se produit dans des cabarets avant de se retrouver au chômage car le vrai chanteur a considérablement maigri suite à un régime draconien et que son sosie n’est plus ressemblant.

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Certains sketchs relèvent de l’humour visuel, comme celui où un pistard amateur est atteint de vertige après avoir chuté en haut de l’anneau de vitesse, ou encore celui où un père de famille reçoit en cadeau d’anniversaire une séance de saut à l’élastique (qui ne se passera pas très bien pour lui). Malgré la simplicité des histoires, ce sont des gags qui fonctionnent plutôt bien à l’écran. D’autres m’ont laissé perplexes, comme le gag où une femme s’imagine qu’une ficelle se déroule en permanence depuis son anus et où son mari lui confectionne un appareil à poulies pour enrouler la pelote imaginaire (où ont-ils trouvé une idée aussi incongrue?), ou encore le passage où une vedette de variété, après une opération de chirurgie esthétique, conserve la graisse de son double menton dans du formol.  In de Gloria a aussi parfois un côté salace dans certaines histoires: par exemple, la rencontre à domicile entre deux couples échangistes (qui ne se passe pas comme prévu) ou encore la visite d’un salon de l’érotisme, où deux potes décident, en voyant une exhibition, de s’offrir un piercing du pénis (autrement appelé « prince Albert »). Un humour parfois leste qui peut déplaire à certains.

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La série excelle à présenter des tranches de vie, un exemple marquant étant l’histoire d’un type ressemblant à Jésus (tel qu’on le représente couramment) qui participe chaque année à une reconstitution du chemin de croix et doit céder la place à un autre interprète du Christ car, souffrant d’arthrose, il n’arrive plus à plier les genoux. Autre exemple: un fonctionnaire à la retraite évoque son travail au ministère de la santé, des décennies passées dans les sous-sols à surveiller le chauffage central. Lorsqu’il prend une retraite forcée à cause de l’automatisation croissante des équipements, il organise une réception où presque personne ne vient, il s’avère que les employés du ministère aux étages supérieurs ont tout bonnement oublié son existence. Même sentiment d’abandon, dans un autre sketch, de la part d’un technicien d’entreprise qui se met en colère contre la direction, celle-ci ayant oublié de lui donner un lot pour récompenser son efficacité dans la vente de billets de tombola. Ces récits expriment l’anonymat et l’absence de considération qui sont le quotidien des sous-fifres.

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In de Gloria s’amuse également des lubies que peuvent avoir des gens ordinaires, comme le cas d’un couple de retraités passionné de photographies qui fait parvenir chaque jour des clichés de paysages à la télévision, en espérant vainement qu’ils seront employés pour illustrer le dernier bulletin météo. Dans un autre sketch, deux veufs férus de trains électriques se déguisent en chefs de gare pour faire fonctionner un réseau ferré miniature et sont pris de panique lorsqu’un de leurs trains déraille. Un troisième sketch montre deux amies qui se rencontrent souvent pour papoter et décident de présenter en commun une émission de radio où elles poursuivent leurs bavardages à l’antenne, au profit des auditeurs. On voit à travers ces exemples que la série peut offrir autre chose que de la pure comédie, dressant parfois des portraits émouvants de modestes individus. Même si quelquefois ceux-ci se distinguent par leur côté ridicule, comme ce retraité qui, par souci d’aider la gendarmerie, se poste près des radars pour noter les plaques minéralogiques des véhicules qui passent à toute allure (il finit par se faire tabasser par un automobiliste furieux).

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Le programme n’hésite pas à aborder des sujets sensibles. L’homophobie est brocardée dans un passage où les collègues de bureau d’un employé homo lui font une mauvaise blague pour son anniversaire en couvrant son poste de travail de bouquets de fleurs. La pédophilie est abordée dans plusieurs sketchs: dans l’un d’eux, une artiste peintre qui réalise des tableaux avec son propre vomi crée une toile où Marc Dutroux est représenté sous la forme d’un sombre dégueulis. Une histoire a suscité la controverse en Belgique: celle d’une famille qui choisit à contrecœur d’euthanasier le grand-père vivant depuis longtemps chez eux, réduit à l’état de légume (le seul moment vraiment déprimant de la série). L’isolement des personnes âgées est aussi dénoncée dans un gag où une entreprise propose comme service une famille de remplacement à louer pour ceux qui n’ont pas le temps de visiter leurs ainés en maison de retraite. La maladie d’Alzheimer fait aussi l’objet d’un sketch, où un vieil acteur qui n’a plus toute sa tête a oublié les rôles qu’il a incarné durant sa carrière. Ces sujets graves sont abordés le plus souvent avec délicatesse, sans chercher à heurter le téléspectateur.

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Néanmoins, la série est en général purement humoristique. Il y a bien d’autres histoires drôlatiques que je n’ai pas abordé. Je mentionnerais juste pour finir deux de mes sketchs favoris: dans l’un, un ancien cambrioleur rend visite à des retraités pour leur donner des conseils en vue de se protéger d’éventuels intrus, mais il voit le danger partout et les malmène sans pitié en voulant leur démontrer tous les risques qu’ils encourent; dans l’autre, un chauffeur de taxi est victime d’une caméra cachée (fictive) où en son absence, son véhicule en stationnement dans une rue à sens unique est retourné par des comparses, après quoi il pète les plombs lors d’une discussion animée avec un flic feignant de vouloir le sanctionner.

Bien sûr, tout n’est pas réussi dans In de Gloria, certains gags font froncer les sourcils ou ont une chute qui tombe à plat. Mais dans la plupart des cas, la série est d’une redoutable efficacité, dénonçant avec causticité les dérives de la télévision de proximité ou les travers de la société moderne. Faisant preuve d’une imagination débordante (parfois à son détriment), truffé de moments mémorables, poilant sans exclure le cas échéant une touche de sérieux, c’est un programme que tous ceux qui ne sont pas réfractaires à l’humour belge peuvent regarder sans hésiter.

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Gotthard (Suisse, 2016)

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Nouvelle destination sur le blog: la Suisse, avec une minisérie en deux parties qui constitue à ce jour la production télévisuelle la plus coûteuse de ce pays. Gotthard est une coproduction entre plusieurs chaînes helvètes (la francophone RTS, l’italianophone RSI, la germanophone SRF), une entreprise médiatique autrichienne (ORF) et une chaîne allemande (ZDF). Il s’agit d’une reconstitution à gros budget du chantier du premier percement du tunnel ferroviaire du Saint-Gothard, initié en 1872. L’action de la série se situe entre 1873 et 1882 et mêle des personnages historiques et d’autres purement fictifs. Diffusée initialement au festival de Locarno durant l’été 2016, quelques mois avant de passer à la télé, cette minisérie en 2 épisodes d’1h30 s’avère instructive, montrant l’étendue des difficultés (aussi bien techniques que financières) de l’entreprise et insistant sur les problématiques sociales (mouvements de grèves ouvriers engendrés par la pauvreté et l’insécurité des travailleurs, épidémies engendrées par le manque d’hygiène). Certes, la trame narrative comporte quelques poncifs, mais l’ensemble captive par son caractère spectaculaire et la minutie avec laquelle les données historiques sont exploitées.

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Le personnage central de Gotthard est un jeune technicien allemand, Max Bühl (Maxim Mehmet): fort aussi bien en maths qu’en géologie et désireux de percer (au propre comme au figuré), il se rend en 1873 sur le chantier du tunnel (à Göschenen, le lieu du portail nord de l’ouvrage d’art) pour se faire embaucher. Max est volontaire et énergique, mais son premier poste est de nature modeste: il est chargé de la logistique, du convoyage des matériaux nécessaires aux travaux. Pour cela, il doit négocier avec un charretier du coin, Anton Tresch (Christoph Gaugler), un homme bourru et aussi têtu que ses mules, auquel il octroie un avantageux contrat d’exclusivité. Max trouve un logement dans l’établissement tenu par la fille de ce dernier, Anna (Miriam Stein), qu’il partage avec un ouvrier piémontais remuant nommé Tommaso (Pasquale Aleardi) avec qui il se lie vite d’amitié, malgré leurs différences de caractère: l’allemand est travailleur et introverti, tandis que l’italien est un fêtard doublé d’un coureur de jupons. Max ne tarde pas à rencontrer le concepteur genevois de ce projet titanesque, Louis Favre (incarné avec prestance par Carlos Leal), qui décèle chez lui un fort potentiel et l’envoie étudier dans une école d’ingénieur réputée de Lucerne.

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On peut regretter que Louis Favre reste un peu en retrait tout au long de l’intrigue par rapport à Max. On ne le voit que par intermittences, lors de ses visites du chantier ainsi qu’à l’occasion de réunions tendues avec les investisseurs et le conseil fédéral. On nous le présente comme un technicien visionnaire, brillant mais qui a parfois du mal à faire face aux défis qui se présentent à lui, particulièrement ceux d’ordre financier. Il est ami avec Alfred Escher (Pierre Siegenthaler), un politicien influent, patron du Crédit suisse et directeur de la société des chemins de fer du Gothard. Le contrat qu’il signe avec lui est contraignant: se basant sur l’estimation de la durée du chantier, il stipule que de fortes primes doivent être versées à l’entreprise Favre en cas d’avance sur l’échéance, mais qu’en cas de retard important, Favre doit s’acquitter d’une caution exorbitante (8 millions de francs). Un contrat léonin qui le met constamment sous pression, même si Escher lui vient en aide en surestimant l’avancée des travaux face aux investisseurs. Ceux-ci, peu enclins à mettre la main au portefeuille pour subvenir aux besoins du chantier, contribuent à placer Favre dans une position difficile: il n’a pas les moyens matériels d’assurer pleinement la sécurité dans le tunnel (par exemple, par l’ajout de cheminées de ventilation ou encore par des travaux de maçonnage des murs de soutènement).

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Malgré les talents de négociateur d’Escher, qui officie dans le monde des affaires zurichois, la compagnie finit par tomber en faillite, conduisant Louis Favre au désespoir. Dans la fiction, il semble sur le point de se suicider avec son revolver lorsque Max intervient avec une idée originale devant permettre de poursuivre les travaux malgré tout: il lui propose d’émettre sa propre monnaie, le franc Favre et de payer les ouvriers par ce biais. Ceux-ci pourront utiliser ses deniers pour acheter des produits dans les commerces présents sur les sites du chantier. Au bout de quelques mois, les francs Favre seront convertis en francs suisses, les ouvriers bénéficiant en sus d’intérêts substantiels (ils s’élèveront à 8 %, après d’âpres négociations). C’est Max Bühl qui tire son patron d’embarras, allant même jusqu’à défendre avec conviction son idée devant un attroupement d’ouvriers sceptiques. Il faut dire que pendant toute la minisérie, ce dernier se révèle proactif, initiant des innovations techniques majeures. De plus, il détermine par triangulation le tracé optimal du forage, permettant à terme aux équipes des portails nord et sud de faire la jonction. Dans la réalité, ces calculs ont été effectués par plusieurs ingénieurs, qui les affinèrent successivement. Quant aux trouvailles de Max, on peut penser qu’elles ne furent pas le fruit d’un seul individu aux intuitions géniales.

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Max est présenté comme le héros du chantier, son rôle est crucial à de multiples reprises. Il étudie les roches excavées pour établir le profil géologique de la montagne. Lorsque les tunneliers rencontrent une couche dure de gneiss entouré de serpentine sur laquelle les forets se brisent, il préconise l’utilisation de la dynamite récemment inventée par Alfred Nobel. Le convoyage des caisses de dynamite s’avère périlleux, le produit devant être maintenu à une température supérieure à 4 degrés, sous peine de devenir instable (le kieselguhr assurant la stabilité du mélange se séparant alors de la nitroglycérine, induisant des risques accrus d’explosion). Une scène pleine de suspense montre le cheminement en carriole vers un entrepôt chauffé où les caisses doivent être entreposées, sur une route en mauvais état et sous la menace continuelle de chutes de pierres. Une expédition périlleuse qui s’avérera dramatique pour la tête du convoi. Mais malgré les risques, la dynamite constitue un progrès technique considérable par rapport aux chantiers antérieurs où seule la poudre était employée (comme lors du percement du tunnel du Mont Cenis, particulièrement long et couteux).

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Max constate aussi les risques d’inondation causés par le percement des couches crayeuses tendres. Il préconise un maçonnage à base de ciment de Portland, mais se heurte aux réticences de la compagnie, qui affirme n’avoir pas les moyens de couvrir les coûts de l’opération. Une fois son diplôme d’ingénieur en poche, il invente des locomotives fonctionnant à l’air comprimé et munies pour cela de gros réservoirs cylindriques, des engins devant remplacer les polluantes locomotives alimentées au charbon. Ceci devant bénéficier à la santé des ouvriers et permettre de réduire le nombre des cheminées de ventilation jalonnant la galerie. Les améliorations du chantier permettent aux travaux de progresser à une vitesse accrue (on atteint en moyenne près de 6 mètres de progression toutes les 24 heures). Mais malgré ses succès professionnels, Max doit faire face à l’hostilité d’un autre ingénieur de la compagnie, Bachmann (Maximilian Simonischek), envieux de sa réussite et qui le critique sévèrement à la moindre occasion. Bachmann est un personnage négatif, méprisant et cynique envers les ouvriers, masquant son incompétence derrière une attitude arrogante et qui plus est atteint d’absinthisme.

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Bachmann est un protagoniste qui manque de profondeur, son personnage existe uniquement pour s’opposer à Max Bühl et par contraste mettre en valeur les décisions de ce dernier. Le principal reproche que l’on peut faire à Gotthard est le manque de finesse dans l’écriture des personnages fictifs. Les allemands et les italiens se conforment aux clichés propres à leur nations respectives. L’histoire comporte quelques intrigues sentimentales, qui appliquent des recettes éprouvées. Il y a un classique triangle amoureux constitué d’Anna, Max et Tommaso, amenant ce dernier à une jalousie maladive envers Max. Il y a aussi une romance contrariée entre Max et une étudiante de l’école d’ingénieur de Lucerne, Maja (Anna Schinz). On trouve aussi une jeune femme, Laura, qui se fait embaucher sur le chantier grimée en homme (endossant pour cela l’identité de son frère disparu). Selon les vues misogynes de l’époque, une femme sur un chantier porte malheur, elle ne pouvait donc être acceptée comme telle. Heureusement, ces histoires secondaires, assez anecdotiques, ne prennent pas une large place dans la minisérie, qui privilégie une description à peine romancée du déroulement mouvementé du chantier.

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J’ai trouvé le programme très convaincant sur le sujet des conflits sociaux. Les ouvriers sont pour la plupart italiens alors que les contremaitres et ingénieurs sont en général allemands ou originaires de Suisse alémanique. Il s’ensuit une certaine défiance entre ces deux milieux de cultures différentes, venant envenimer la lutte des classes. La fiction insiste sur la dureté des mouvements de grève. D’abord, des voix s’élèvent pour protester contre les retenues pratiquées sur la paie (pour les frais d’assurance et le prix de l’huile des lampes) ainsi que contre l’éviction des travailleurs qui ont été blessés dans le tunnel. En échange de la promesse faite par Louis Favre d’accorder des primes substantielles aux ouvriers, ceux-ci renoncent à la grève illimitée, mais les meneurs, à l’instar de Tommaso, habile tribun et partisan des idées marxistes, sont renvoyés sur le champ. Cependant, ce n’est que partie remise: la fréquence des décès due aux carences de sécurisation du chantier (les cas mortels d’asphyxie se multiplient) conduit à un mouvement beaucoup plus dur. C’est la grève de 1875, qui paralysa longuement les travaux et finit par être violemment réprimée.

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L’histoire accorde ici encore un rôle central à Max: c’est lui qui prend la décision de faire appel à des soldats de la milice locale pour forcer les grévistes à céder. La scène de l’affrontement entre les deux camps est un temps fort du deuxième épisode. On voit comment une initiative malheureuse d’un soldat (tirer une balle, alors qu’il n’en a point reçu l’ordre) provoque une fusillade se soldant par 4 morts parmi les manifestants. Cet évènement tragique est restitué à l’écran avec une tension dramatique intense, soulignée par des ralentis d’ouvriers tombant sous la mitraille. Un autre drame, sanitaire celui là, fait l’objet de développements conséquents, pointant du doigt la gestion défaillante du chantier: une épidémie mortelle se propage parmi les mineurs et la population alentour, provoquée par un ver parasite identifié lors d’un examen de tissus prélevés post-mortem sur une victime de la contagion (grâce à l’utilisation d’un instrument récemment mis au point, le microscope optique). Conséquence: des mesures d’hygiène drastiques sont prises, bien tardivement: on ordonne aux ouvriers de déféquer dans des seaux devant être nettoyés après chaque journée, pour éviter toute contamination.

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Globalement, Gotthard est bien documenté, avec un soin évident du détail: par exemple, lors de la jonction entre les deux équipes de tunneliers, une photo de Louis Favre, récemment décédé lors d’une visite d’inspection, est brandie par les travailleurs, comme ce fut le cas dans la réalité. Mais les historiens n’ont pas manqué de pointer quelques éléments manquant de véracité. Le terrible affrontement lors de la grève de 1875 se déroule dans la fiction à l’entrée du tunnel nord, par souci de télégénie sans doute, alors qu’en fait le drame eut lieu au village du camp de base. Le dépassement des coûts du percement aurait été quelque peu exagéré (dans les faits, la somme déboursée n’excédait pas de plus de 15%  le budget prévisionnel). Les causes des décès dans la galerie de forage n’étaient pas en majorité imputables au manque d’air comme le suggère la minisérie, mais à des facteurs divers (comme par exemple des éboulements soudains dus à un usage mal contrôlé des explosifs). Surtout, à la fin du second épisode, sur des images de l’inauguration du tunnel en 1882, une voix off précise qu’il y eut 177 morts sur le chantier alors qu’en réalité les victimes furent au nombre de 199.

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On peut aussi reprocher à Gotthard de se concentrer sur les péripéties du chantier du côté de l’entrée nord (à Göschenen, dans le canton d’Uri), n’accordant que peu de développements aux problèmes survenus au niveau de l’entrée sud (à Airolo, dans le canton du Tessin), où la rupture d’un lac de barrage contribua à ralentir les travaux. Mais ces bémols mis à part, c’est une production assez réussie. La réalisation, due à Urs Egger, sans parvenir à donner une dimension épique à cette éprouvante aventure humaine, met habilement en valeur la dangerosité des forages à cette époque reculée. Pas de mauvaise surprise concernant la localisation: la version française que j’ai pu voir bénéficie d’un doublage correct. Surtout, malgré le caractère convenu de quelques ficelles scénaristiques, l’essentiel nous est présenté avec clarté: l’ampleur des défis techniques, les problèmes chroniques de financement et l’émergence d’âpres luttes sociales constituant une étape marquante de l’histoire du mouvement ouvrier suisse. Autant de raisons de s’intéresser à cette minisérie, dont la diffusion (ce n’est sans doute pas un hasard) a coïncidé avec la mise en service en décembre dernier du nouveau tunnel de base du Saint-Gothard, actuellement le plus long ouvrage de ce type au monde.

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Feux (Québec, 2016)

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Ces dernières années, le Québec a produit quelques fictions originales de qualité. Feux en est un exemple récent. Diffusée l’automne dernier sur ICI Radio-Canada Télé, cette série en 10 épisodes de moins de 45 minutes n’est certes pas aussi originale que la comédie policière Série noire, mais est tout de même captivante et très bien écrite. Son concepteur n’est autre que Serge Boucher, un scénariste réputé au Canada aussi bien pour ses créations télévisuelles que pour ses pièces de théâtre. Pour ce qui concerne le petit écran, on lui doit Aveux (2009) et Apparences (2012), deux thrillers psychologiques montrant des individus ordinaires (du moins en surface) confrontés à la résurgence des drames enfouis de leur passé. Si Aveux était un essai prometteur mais pâtissait d’une intrigue parfois maladroite, Apparences était plus maitrisé, mais a déconcerté du fait d’un épisode final ambigu laissant bien des mystères en suspens. Feux est vraiment dans la continuité de ces deux séries, mais s’avère à mon avis un cran supérieur, bénéficiant d’une construction sans failles et d’un final émouvant.

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Feux a deux autres atouts: le casting et la réalisation. La distribution est de qualité homogène, les comédiens jouent avec naturel parviennent à rendre l’intrigue crédible. La réalisation de Claude Desrosiers (qui filma, outre Aveux,  la série de SF Les rescapés, entre autres) est sobre et s’attache à faire ressortir l’état émotionnel des protagonistes. Les premiers épisodes sont assez calmes, la tension monte crescendo. Dans le pilote, Claudine Grenier (Maude Guérin) rencontre par hasard Marc Lemaire (Alexandre Goyette). Une trentaine d’années auparavant, Claudine a été la gardienne de Marc enfant, lors d’une soirée dramatique où la mère de Marc a péri dans un incendie. En renouant avec la famille Lemaire, Claudine et ses proches vont être confrontés aux fantômes du passé et à la révélation progressive d’une vérité inavouable. L’incendie était-il accidentel ou criminel? pourquoi, peu après le drame, Jean Forget, l’ami d’enfance de Claudine, a-t-il été sévèrement battu, avant de se suicider? Y a-t-il eu une liaison homosexuelle entre Jean et Jacques, le père de Marc? Quels secrets dissimule Lionel, le père aphasique de Claudine, dont le regard tourmenté exprime sa souffrance de ne pouvoir partager ses souvenirs douloureux?

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Les personnages principaux de Feux ne manquent pas d’épaisseur, mais c’est surtout le fait que ce sont des gens ordinaires, qui ressemblent à des individus que l’on peut croiser au quotidien dans la réalité, qui permet au spectateur de s’identifier à eux et de se préoccuper de leur sort. Examinons à présent les protagonistes plus en détail. Claudine Grenier est une femme bien dans sa peau, sportive (elle pratique la natation), qui approche de la cinquantaine. C’est une executive woman, directrice des ressources humaines d’une grande entreprise, qui plus est épouse modèle et mère de deux enfants. Sa rencontre avec Marc va chambouler son existence bien réglée, elle entame bientôt une liaison adultère avec lui. Mais cette relation avec un homme de dix ans plus jeune qu’elle s’avère vite plus stressante qu’épanouissante. Son mari, Rémi (Daniel Brière), un électricien, est un homme simple, d’une nature joviale et confiante envers son prochain, il ne se doute de rien et est toujours très amoureux de Claudine.

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Le fils de Claudine, Alexandre (Gabriel Szabo), s’apprête à rentrer à l’université. C’est un élève sérieux: pour le récompenser, ses parents lui offrent un condominium (condo, appartement réservé pour qui se porte acquéreur au Québec) en ville, où il va emménager avec sa copine Selena. Il ne joue pas un grand rôle dans l’intrigue, à part lorsqu’il retrouve de vieilles photos de famille qui permettront à l’enquête sur les évènements passés de vraiment démarrer. Sa sœur, par contre, a un rôle central dans la série: Stéphanie (Camille Felton) est une brillante lycéenne qui projette d’intégrer une grande école. Elle est très curieuse, c’est une fouineuse invétérée. Elle n’hésite pas à poser des questions gênantes autour d’elle. En collectant de vieux articles de journaux et en s’appuyant sur des documents d’époque, elle cherche avec ténacité à éclairer les zones d’ombre du passé familial. Elle ne recule devant rien: elle envoie même une lettre anonyme équivoque à une proche des victimes du drame pour observe sa réaction.

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Le père de Claudine, Lionel (Michel Grenier) est un personnage intéressant d’un point de vue scénaristique. Infirme en chaise roulante et incapable de parler, mais au visage très expressif, il intrigue et interroge le téléspectateur sur la part de vérité qu’il recèle. On peut échafauder bien des hypothèses selon la façon dont on interprète ses mimiques. L’épouse de Lionel, Gisèle (Louise Turcot) est par contre dénuée de la moindre ambiguïté. Dévouée et franche, elle révèle sans hésiter à sa petite fille ce qu’elle croit savoir. Tout comme la sœur aînée de Claudine, Carole, elle reste au second plan au fil des épisodes. Carole est une célibataire d’âge mûr, très protectrice envers sa sœur ainsi que les enfants de celle-ci, qu’elle traite comme s’ils étaient sa propre progéniture.  Par ailleurs, Claudine voit réapparaitre dans sa vie la sœur de Jean Forget, Francine (Isabelle Vincent), esthéticienne à Montréal, une femme énergique mais qui souffre d’une grande anxiété et a une fâcheuse tendance à affabuler. Elle dissimule des secrets compromettants, tandis que son comportement fébrile témoigne de sa fragilité intérieure, de blessures anciennes mal refermées.

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Marc Lemaire est originaire de Rimouski, une ville de l’estuaire du Saint-Laurent. C’est un agent immobilier, spécialisé dans la vente de maisons luxueuses. Il semble être un homme équilibré, mais est toujours marqué par le traumatisme de l’incendie où sa mère fut brûlée vive sans qu’il ne puisse rien faire pour la secourir. Il est sportif, pratique le jogging pour se défouler. Il est moins habile que Claudine pour dissimuler sa liaison extra-maritale, ses mensonges maladroits menacent de provoquer une certaine suspicion, notamment de la part de Mylène, son épouse (Fanny Mallette). Cette dernière, prof de littérature, a un projet qui lui est cher: écrire un roman. Elle choisit pour cela de s’inspirer du passé trouble de la famille de Marc. Tout comme Stéphanie, elle cherche à connaitre le fin mot des mystères du passé, mais apprendra à ses dépens que toute vérité n’est pas bonne à divulguer.

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Le couple en apparence épanoui a un bébé, le petit Hervé. Ce dernier cimente leur relation, mais sera au centre d’un rebondissement inattendu, nœud dramatique de l’intrigue. Marc est très proche de son père Jacques. Campé avec justesse par Denis Bernard, c’est un pédopsychiatre à la retraite qui a beaucoup bourlingué: il a autrefois travaillé dans l’humanitaire en Afrique. Aujourd’hui, il est pasteur d’une église évangélique. Le personnage est parfois inquiétant, il est celui vers lequel convergent bien des soupçons (notamment celui d’avoir poussé Jean Forget au suicide). Aimable et bienveillant de prime abord, il lui arrive de mettre mal à l’aise ses interlocuteurs par des allusions pleines de sous-entendus. Il noue une relation intime avec une paroissienne, Hélène, lui demandant même de l’épouser. Mais celle-ci hésite après avoir découvert les aspects les plus obscurs de son existence passée.

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Comme dans les autres séries de Serge Boucher, la narration alterne entre le présent et le passé, les épisodes sont ponctués de flashbacks. Cependant, Feux en comporte moins que ses précédentes fictions (en particulier Apparences), les réservant surtout aux pré-génériques et aux fins d’épisodes. Ces flashbacks peuvent apporter un éclairage sur la psychologie des personnages (comme celui où Marc enfant dit à sa gardienne qu’il voudrait l’épouser plus tard ou comme la scène où Jean Forget se travestit devant Claudine, y prenant un plaisir manifeste), mais aussi donner des indications nébuleuses au téléspectateur désireux de résoudre le mystère.

Parfois, ces indices sont trompeurs et peuvent induire en erreur, constituant autant de fausses pistes. Le procédé du flashback est employé avec parcimonie dans Feux, où le scénario progresse souvent par le biais de remarques révélatrices glissées au détour de dialogues autrement  anodins. Il y a bien des épisodes cruciaux, à l’instar des précédentes créations de l’auteur (comme l’épisode 5, consacré à la fête d’anniversaire de Claudine ou l’épisode 7, qui fait suite à un surprenant cliffhanger), mais l’intrigue se dévoile surtout par petites touches, renforçant peu à peu une atmosphère lourde de suspicion.

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Comme vous le savez, je suis très friand de mots de la francophonie. Par bonheur, Feux comporte son lot de québécismes, dont certains ne m’étaient pas inconnus. J’ai relevé ainsi un verbe tiré de l’anglais, « flyer », signifiant déguerpir, partir en quatrième vitesse. Autre verbe pittoresque, « minoucher », qui veut dire faire des caresses (mais peut également être employé dans le sens de flatter quelqu’un). J’ai noté aussi: « viarge », un juron québécois, expression de colère blasphématoire dérivée du mot « vierge »; « se garrocher » pour s’élancer, se jeter précipitamment; « achaler » qui veut dire importuner, agacer avec insistance. J’ai gardé le meilleur pour la fin: « virer sur le top », une expression familière pour dire qu’on a perdu la boule, qu’on est devenu « fou raide » (autre terme synonyme de complètement barjo).

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En conclusion, je dirais que c’est sans doute à ce jour la série la plus aboutie de Serge Boucher. Apparences avait certes un personnage central fort, interprété par Geneviève Brouillette et comportait un épisode particulièrement original (le huitième), focalisé sur un lointain passé. Mais le dernier épisode n’assemblait pas toutes les pièces du puzzle, laissant un sentiment de frustration. Le final de Feux, qui réserve de surprenantes révélations, permet d’avoir une vision claire du drame qui s’est noué trente ans plus tôt, seuls quelques détails secondaires restant non élucidés. On y trouve aussi des scènes chargées d’émotion, comme celle de la confrontation entre Claudine et Rémi la nuit au bord de l’eau. Certes, ceux qui préfèrent qu’un reste d’incertitude plane, laissant le spectateur se faire sa propre opinion, peuvent pencher en faveur d’Apparences. Mais Feux, par son suspense savamment construit et l’intensité dramatique qui la caractérise, constitue à mon avis de la très bonne télévision. Au fond, la série pose la question suivante: vaut-il mieux faire des compromis, accepter de mener une vie rangée et sans histoires ou rechercher les feux de la passion au risque de tout perdre?  On a là une belle illustration de ce dilemme existentiel.

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Cuatro estaciones en La Habana (Espagne / Cuba, 2016)

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Cette semaine, je vous propose de nous pencher sur une série policière récemment diffusée par Netflix et initialement programmée sur la chaîne espagnole TVE. Il s’agit d’une coproduction entre l’Espagne et Cuba, distribuée à l’international par une société basée à Berlin, Wild Bunch. La minisérie se compose de 4 épisodes d’une durée variant entre 1h15 et 1h30 environ. Il s’agit de l’adaptation de la tétralogie de romans noirs de Leonardo Padura narrant les enquêtes d’un flic de La Havane, Conde, dans les années 90, période difficile pour le régime castriste, suite à la chute du mur de Berlin et à la dislocation de l’URSS. La série vaut surtout pour sa réalisation classieuse, sa bande musicale riche et atmosphérique et son ambiance de film noir. En outre, elle donne un aperçu éclairant  de la vie dans la capitale cubaine en temps de crise et évoque les zones d’ombre du passé, les dérives ayant marqué les décennies suivant la prise de pouvoir de Fidel.

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Il existe un autre projet (de la chaîne américaine Starz) visant à adapter les fictions de Leonardo Padura, intitulé Havana Quartet, où Conde sera joué par Antonio Banderas. A l’instar des deux séries à propos des Borgia (de Canal et Showtime), il sera intéressant de comparer les qualités respectives des différentes moutures. Cuatro estaciones en La Habana place la barre assez haut pour ce qui est de la réalisation, très travaillée. Félix Viscarret a filmé magnifiquement La Havane, faisant ressortir son architecture si particulière, l’élégance surannée de ses bâtiments décatis datant de l’époque coloniale, les slogans castristes impérieux qui ornent les murs des édifices publics, sans oublier de montrer les travaux de rénovation des monuments les plus emblématiques (en particulier le siège de l’académie des sciences, l’imposant Capitolio National). De plus, des travelings de La Havane vue du ciel permettent de se figurer la densité et le caractère hétéroclite du tissu urbain.

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Les musiques sont variées, avec des morceaux de jazz typiques des films noirs, des chansons rétro évoquant la nostalgie de l’époque pré-révolutionnaire et des échantillons du répertoire d’artistes cubains contemporains. Au fil des aventures de Conde, des scènes de rue restituent la vie quotidienne dans les artères de La Havane et apportent une touche d’authenticité à la série. Le climat capricieux de l’île est aussi mis en exergue, les ondées soudaines et violentes, la moiteur des jours de la saison chaude et les vents violents qui balaient parfois le pays avec insistance. A la fin de certains épisodes, on a droit à un montage de photos anciennes montrant le peuple de La Havane dans toute sa diversité. Bref, un effort particulier a été fait pour donner le sentiment au téléspectateur de s’immerger dans la société cubaine.

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Le premier épisode, Vientos de la Habana, est le plus long. Il prend le temps de présenter les personnages principaux. Conde est interprété par Jorge Perugorría: c’est un flic expérimenté et efficace, au caractère bouillonnant, peu enclin à se soumettre aux injonctions de sa hiérarchie. Il a un penchant pour la boisson et les belles femmes et a une passion secrète, l’écriture (il occupe son temps libre à la rédaction d’un roman et a la velléité d’abandonner son job de policier pour se consacrer pleinement au métier d’écrivain). Il est secondé par un flic consciencieux, Manolo (Carlos Enrique Almirante), soucieux de ne pas déplaire à ses supérieurs. Le chef de Conde, le major Antonio Rangel (Enrique Molina), grand amateur de cigares, affiche au travail une mine sévère, mais au fond il est d’une nature conciliante. Il est constamment accablé de soucis, régulièrement soumis à des pressions politiques exercées pour que les enquêtes de ses subordonnés ne mettent pas en cause les pontes du régime.

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Conde aime passer des moments conviviaux avec sa bande d’amis quadragénaires, comprenant entre autres un médecin volontiers critique à l’égard du régime et son propre frère, un handicapé en fauteuil roulant (blessé de guerre en Angola), fêtard exubérant  au caractère irrévérencieux. Ces personnages secondaires, bien qu’attachants, ne sont présents que lors de courtes scènes apportant un peu de détente (et des commentaires désillusionnés sur les espoirs déçus de la révolution)  dans des récits à l’atmosphère poisseuse. Conde a bien sûr un informateur: Candito, dit El Rojo (Mario Guerra), un rouquin un peu couard mais qui met à profit ses nombreuses relations dans les milieux interlopes pour rencarder le policier.

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L’intrigue du pilote est assez sordide: l’investigation porte sur l’assassinat d’une jeune prof de lycée, Lissete, membre de la jeunesse communiste, à la réputation sulfureuse (elle a régulièrement des relations sexuelles avec ses élèves) Sur les lieux du crime, des tablettes de méthamphétamine sont retrouvées, ainsi que de la marijuana. Très vite, l’enquête s’oriente vers les réseaux de trafiquants de drogue, en particulier celui d’un caïd surnommé « le jardinier », qui pâtit de la concurrence de dealers russes. Une guerre des gangs meurtrière se déclenche, mais Conde suit aussi la piste des lycéens qui fréquentaient l’enseignante en soirée, monnayant les sujets des examens contre la fourniture de drogues. Le scénario ne manque pas de rebondissements mais la fin ne surprend guère. Plus que  l’histoire, finalement très classique, ce sont les passages atmosphériques typiquement cubains qui font tout l’intérêt de l’épisode, comme cette virée au volant d’une belle américaine, une Chevrolet des années 50, le long du Malecón, la célèbre promenade du front de mer de La Havane.

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Pasado perfecto, où l’enquête porte sur la mystérieuse disparition d’un businessman au moment de conclure un marché important avec des hommes d’affaire japonais, présente une intrigue avec plus de fond que celle de l’épisode précédent. Le disque dur de l’ ordinateur du PDG a été effacé, tandis que les employés de l’entreprise semblent chercher à dissimuler les agissements passés de leur patron. L’épisode a le mérite d’aborder les particularités de l’économie planifiée cubaine (avant la libéralisation de ces dernières années) et l’autonomie accordée à certaines entreprises en vue de faciliter le contournement de l’embargo américain. Également, on voit la volonté des dirigeants cubains d’étouffer l’affaire pour éviter qu’un scandale financier mettant en cause un entrepreneur qui était jugé exemplaire n’éclate inopportunément. D’autre part, dans cet épisode,  Conde retrouve Tamara (Laura Ramos), une ancienne petite amie, devenue l’épouse du businessman introuvable. Une histoire intéressante, mais vu le nombre restreint de suspects et les indices fournis, l’issue s’avère assez prévisible.

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Máscaras, le troisième épisode, est celui qui, a mon avis, développe l’intrigue la plus captivante et la mieux agencée. Le corps d’un jeune homme travesti est retrouvé dans un parc. Il s’agit d’Alexis, le fils d’un diplomate qui est une figure légendaire du régime, héros de la lutte contre Fulgencio Batista à la fin des années 50. Conde évolue en terrain miné: son enquête tend à remettre en cause la véracité du passé glorieux du diplomate, qui a le bras long, tandis qu’une enquête interne aux services de police vise le policier et que des pressions sont exercées sur Manolo pour qu’il témoigne contre lui. L’épisode évoque l’homophobie du régime dans les années 60-70, le traitement peu enviable réservé alors aux gays et leur stigmatisation dans la société. L’histoire vaut aussi par la présence de quelques personnages hauts en couleur, comme Alberto Marqués (Aramís Delgado),  un ancien directeur de théâtre, homosexuel notoire, un ami intime d’Alexis qui vit dans un cadre baroque orné d’éléments de décors scéniques évoquant sa carrière sur les planches.

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Cet épisode s’ouvre sur des images d’archives montrant Cuba à l’époque de la révolution. Mais si la suite évoque brièvement l’histoire tumultueuse du pays, on reste sur notre faim car cet aspect n’est nullement détaillé. On aurait aimé plonger plus en détail dans le passé, en savoir plus sur les acteurs de la guérilla et sur les anciens soutiens de Batista qui ont retourné leur veste. Cependant, l’enquête est habilement menée et Conde se montre sous son meilleur jour, pugnace et intuitif.

Paisaje de Otoño, le dernier épisode, traite d’une affaire d’homicide où la victime, un employé administratif prénommé Miguel et retrouvé mort noyé dans les eaux portuaires, se révèle avoir été mêlé à un lucratif trafic d’objets d’art. Parallèlement, La Havane est sous la menace de l’ouragan Félix, qui doit se déchainer sous peu selon les prévisions météo et risque de dévaster tout sur son passage (la fin de l’épisode montre d’ailleurs des images d’archives de l’île traversée par un cyclone).

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Conde est en conflit avec sa hiérarchie. Antonio Rangel a été mis à pied et remplacé par un autre officier, ce qui lui déplait fortement, au point pour lui de déposer une lettre de démission. Il mène malgré tout sa dernière enquête dans le milieu des collectionneurs d’œuvres d’art, parmi lesquels on compte des membres de la communauté cubaine de Miami. On découvre l’étendue du pillage des biens ayant appartenu aux « traitres » les plus nantis qui ont fui l’île lors de la révolution (un organisme, l' »institut de la réforme urbaine », était alors chargé de redistribuer les biens immobiliers confisqués aux opposants au régime). Il est question dans cet épisode d’authentiques toiles de Goya, de Murillo ou de Matisse faisant l’objet d’un commerce fructueux, ainsi que d’une précieuse statue de Bouddha dissimulée dans une plantation. Si le sujet de l’intrigue est prenant, la résolution de l’affaire, reposant sur un indice plutôt mince, est vite expédiée et peu originale. Néanmoins, cette ultime histoire n’est pas dépourvue d’humour, avec notamment une trame secondaire où Candito, l’informateur de Conde, pris d’une inattendue ferveur mystique, devient adepte de l’église adventiste du septième jour.

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Cuatro estaciones en La Habana est une minisérie très agréable à suivre, mais qui n’est pas sans défauts. Le jeu des acteurs est inégal, certains comédiens ont tendance à surjouer. Les intrigues sont dans la tradition du polar noir le plus classique, à l’exception peut-être du troisième épisode, elles ne surprendront pas l’amateur chevronné de fictions policières. Surtout, chaque épisode comporte quelques scènes de sexe torrides, qui semblent gratuites et n’apportent rien à l’histoire. Ces scènes sont introduites de façon artificielle comme si ces passages faisaient partie du cahier des charges des concepteurs de la série. Mais ces quelques critiques ne doivent pas vous dissuader de regarder cette fiction hispano-cubaine: l’esthétique de la réalisation et le fond des intrigues, révélateur des côtés obscurs du régime castriste font qu’en définitive, on peut très bien, comme moi, ressortir satisfait du visionnage. Les aficionados de polars noirs latinos, quant à eux, apprécieront de revisiter l’œuvre de Padura, publiée en France par les éditions Métailié et Points. En attendant la prochaine adaptation américaine.

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L’ennemi de la mort (France, 1981)

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Le premier article de cette année porte sur une ancienne série française diffusée durant l’été 1981. Il s’agit d’une adaptation (en quatre épisodes d’environ une heure) d’un roman d’Eugène Le Roy publié six ans après sa mort et intitulé à l’origine Le parpaillot. Cet auteur, républicain et anticlérical, est surtout connu pour un roman régionaliste, Jacquou le Croquant, adapté à la télévision en 1969 par Stellio Lorenzi. L’ennemi de la mort, une minisérie réalisée par Roger Kahane et scénarisée par Roger Vrigny, n’a pas eu autant de succès: il est vrai qu’il s’agit d’une fiction très austère, dure et implacable et que sa conclusion est particulièrement déprimante. Mais cette œuvre singulière, qui porte un regard radicalement pessimiste sur le genre humain, mérite que l’on s’y attarde.

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Lors de l’épisode initial, dont l’action se situe lors du second Empire, Daniel Charbonnière, qui vient d’achever ses études de médecine, rentre dans son pays pour remplacer son père qui vient de décéder.  Daniel est interprété par Bernard-Pierre Donnadieu, avec beaucoup de retenue et un jeu peu expressif, mais il parvient à faire ressortir la force de caractère de son personnage. La région où le docteur Charbonnière s’installe est la forêt de la Double, en Dordogne, où les nombreux étangs et marécages insalubres provoquent alors des ravages parmi la population, lui donnant son surnom de « royaume des fièvres ». Daniel Charbonnière, qui doit faire face à une situation financière difficile, ayant hérité des dettes contractées par son père, se lance dans un combat pour venir à bout de la malaria et de la fièvre typhoïde qui sévissent dans les environs et touchent surtout les plus démunis.

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Il cherche à convaincre les habitants, propriétaires fonciers comme membres de la paysannerie, de l’importance d’assécher les étangs, mais ne rencontre qu’indifférence et incompréhension. Les grands propriétaires terriens sont viscéralement attachés à leurs possessions matérielles et ne veulent rien céder, le souvenir des assèchements imposés par l’Assemblée nationale constituante de l’époque révolutionnaire n’étant pour eux pas si lointain. Les paysans sont pour la plupart trop ignorants pour percevoir clairement les enjeux sanitaires et utilisent toujours des remèdes inefficaces issus des croyances populaires transmises de génération en génération (comme le fait d’attacher des herbes autour des bras et du cou, ou encore d’avaler des araignées).

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Daniel finit malgré tout par trouver une poignée de partisans qui s’attèlent à une tâche laborieuse: assécher un étang, avec des moyens dérisoires. Par ailleurs, il a quelques rares soutiens parmi les notables. Ainsi, maître Cherrier, le notaire (joué par Alfred Adam), un homme doté d’un solide sens pratique, un peu cynique et désabusé (il regrette son mariage qui a selon lui consisté à « additionner des sacs d’écus »), lui prodigue des conseils avisés, toujours terre à terre. Le gentilhomme Gaspard de Fersac (Bernard Fresson) partage son point de vue médical. Il devient son confident et initie avec lui une campagne de vaccination destinée à toutes les classes sociales. Mais sa santé se dégrade peu à peu et il apparaît comme un élément bien isolé parmi la petite noblesse du coin. Par ailleurs, le médecin peu toujours compter sur l’aide de La Grande (Jenny Clève), la fidèle servante de son père, à présent au service dévoué du fils de famille.

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Une histoire d’amour impossible se développe entre Daniel et sa cousine Minna (Carole Lixon), membre d’une branche aisée de sa parentèle dont le père, monsieur de Légé (Victor Garrivier) est le plus gros propriétaire de la région. Minna est une jeune femme orgueilleuse et sûre d’elle. Victime d’une morsure de serpent, elle est soignée par Daniel, qui lui avoue bientôt les sentiments profonds qu’il ressent à son égard. Minna lui propose de l’épouser, mais Daniel refuse car il estime ne pas appartenir au même monde qu’elle et car il affirme éprouver du mépris pour la mentalité bourgeoise et l’attachement à l’argent qui la caractérise. Minna est touchée au vif par son refus et dès lors éprouvera un haine tenace envers lui. Elle épouse le comte de Bretout (Christophe Malavoy), un dandy prétentieux bien éloigné de l’humilité du docteur Charbonnière.

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De son côté, Daniel a choisi de vivre, malgré la désapprobation de maître Cherrier qui voyait tout l’intérêt d’une alliance entre lui et Minna, avec une paysanne qu’il connaît depuis l’enfance, Sylvia (Nathalie Mazeas) et qu’il a soigné d’une fièvre persistante. Sylvia est une fille toute simple, une pauvresse qui voue au docteur une  admiration sincère. Minna, poussée par sa détestation, exige de Daniel le remboursement de ses dettes et lui envoie des huissiers pour saisir ses biens et l’expulser de son logement. Aveuglée par le ressentiment, elle ne voit pas qu’en agissant ainsi, elle compromet les efforts du médecin en faveur de l’éradication des affections qui ravagent le pays. Mais Daniel Charbonnière, par son intransigeance et son entêtement, également son caractère taiseux et peu sociable, a aussi une part de responsabilité dans la difficile situation où il finit par se trouver.

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Un exemple du peu de souplesse dont peut faire preuve Daniel: son attitude concernant la religion. Il est protestant de par ses origines familiales et ne voit pas l’utilité de se convertir au catholicisme alors qu’il est essentiellement un non croyant, même si cela favoriserait ses relations avec les gens du pays, l’hostilité envers les parpaillots étant largement partagée. Alors que Daniel est un personnage entier, qui semble fait d’un seul bloc, Minna change au fil des épisodes, passant de l’amour à la haine obstinée, avant d’être rongée par le remord. Une scène lugubre la montre cheminant, vêtue de noir, vers un marais putride et s’asperger le visage d’une eau  porteuse d’infections létales, pour expier ses fautes. L’assassinat brutal de son père par un pauvre hère, la conscience d’avoir nui  avec constance à un homme de bien, auront induit chez elle des tendances suicidaires.

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Le dernier épisode est d’une totale noirceur. Le comte de Bretout, conseillé par un abbé sournois et manipulateur, parvient à dresser la paysannerie contre le médecin: ils s’en prennent à ses proches et mettent le feu à sa modeste propriété. Il s’ensuit un procès où les seules personnes jugées ont été instrumentalisés par des notables et où Daniel, faisant preuve d’empathie refuse de témoigner à charge contre eux et de les condamner à la peine de mort. La dernière entrevue entre Minna et le médecin est pleine d’amertume et donne le sentiment d’un immense gâchis. Si cette histoire dénonce le conservatisme du clergé et des grands propriétaires, elle souligne aussi l’arriération, la crédulité et l’attitude grégaire des pauvres gens, leur incapacité à comprendre ce qui est pour leur bien. Le téléspectateur ne peut que ressortir déprimé d’un tel visionnage, la fin ne laissant subsister aucune lueur d’espoir.

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Le roman d’Eugène le Roy a sans doute dû paraitre daté au moment de sa publication. En 1912, le pays de la Double était en voie d’assainissement et les mentalités plus aussi arriérées, tandis que la lutte contre la maladie a progressé sensiblement à partir des années 1880 et des travaux précurseurs d’Alphonse Laveran. Les intentions de l’auteur demeurent incertaines, mais il reste qu’il s’agit d’un récit fort, porteur d’une colère froide contre la bêtise humaine. La minisérie es une production à l’ancienne, un peu académique et jouée parfois avec raideur, mais elle possède quelques scènes marquantes, révélatrices du dénuement de la population (comme celle où un berger confectionne un cercueil miniature pour y loger la dépouille de son fils victime des fièvres paludéennes) et parvient à faire ressortir la complexité psychologique de ses protagonistes principaux. A voir donc pour les amateurs de fictions historiques et de littérature engagée qui ne craignent pas de broyer du noir.

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