Matador [saisons 1 à 4] (Danemark, 1978-1982)

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C’est une œuvre emblématique de la télévision danoise que j’ai choisi d’évoquer cette semaine. Je viens de terminer le visionnage de l’intégralité des épisodes de Matador, au nombre de 24 (répartis en 4 saisons de 6 épisodes chacune). C’est une excellente série, justement renommée, d’une telle richesse scénaristique qu’il est impossible d’en faire le tour dans un simple article. Matador, diffusée initialement par la chaîne DR (Danmarks Radio), s’adresse à un public patient, plus intéressé par le développement psychologique des personnages que par l’accumulation des scènes d’action. L’action se situe entre 1929 et 1947, dans la ville imaginaire de Korsbæk, où on suit la vie de citoyens de toutes  classes sociales et plus particulièrement deux familles rivales d’entrepreneurs, les Skjern et les Varnæs. Le pitch est classique, mais la série se distingue par son attachement à décrire les détails du quotidien des protagonistes, révélant par ce biais l’évolution des mentalités, et par son refus du mélodrame et du sensationnalisme. Consacrant de nombreuses scènes aux activités de la domesticité, elle est en cela influencée par des productions anglaises antérieures comme Upstairs, Downstairs ou The Duchess of Duke Street, mais s’avère plus ambitieuse, abordant un éventail de thématiques bien plus large.

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La durée des épisodes est variable, entre 50 minutes et près d’1h30, évitant ainsi un formatage télévisuel artificiel, même s’il y a parfois quelques longueurs. La série doit beaucoup à son réalisateur, Erik Balling, perfectionniste dans sa direction d’acteurs, ainsi qu’à la créatrice du programme et scénariste principale, Lise Nørgaard, expérimentée et faisant preuve d’une grande maîtrise d’écriture. Elle avait la particularité d’attribuer de préférence aux comédiens des rôles dont la personnalité se situe à l’opposé de la leur. L’une des forces de Matador est d’ailleurs la qualité du casting, très homogène.

Autre bon point: les personnages ne sont pas statiques, ils évoluent au fil des saisons, dévoilant des aspects inattendus de leur caractère. L’un d’eux illustre bien cela: Mads Skjern, le self-made-man originaire du Jutland (joué par Jørgen Buckhøj). Dans les premiers épisodes, il a un rôle central, c’est lui qui introduit le téléspectateur dans le microcosme de Korsbæk. Modeste représentant en produits textiles, il débarque dans cette ville avec son fils Daniel et reçoit un accueil méprisant de la part des membres de la bourgeoisie:il est éconduit sèchement par le drapier Albert Arnesen, tandis que le banquier Hans Christian Varnæs (Holger Juul Hansen) refuse catégoriquement de lui accorder un prêt. Mads se sent humilié et, plus tard, lorsqu’il implantera ses activités commerciales à Korsbæk, il les poursuivra d’une rancune tenace, cherchant à s’enrichir à leurs dépens.

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Mads est un individu complexe. Dans la première saison, il incarne une certaine modernité. Il crée une boutique de prêt-à-porter pour concurrencer le drapier local (dont les bénéfices déclinants finiront par le conduire au suicide) et suit les dernières tendances de la mode vestimentaire. Il met en place un établissement bancaire proposant des services plus avantageux pour ses clients que ceux de la banque qui a pignon sur rue depuis des décennies. S’il semble guidé par un fort ressentiment envers ses rivaux, c’est surtout un homme d’affaires avisé et pragmatique. Ainsi, lorsque la guerre éclate, son premier réflexe est de commander quantité de draps noirs pour confectionner les rideaux préconisés par la défense passive lors du blackout.

Mais Mads révèle peu à peu son côté obscur. Businessman capable de faire fi de tous scrupules pour parvenir à ses fins, il recourt à des malversations, comme la fraude fiscale, la corruption (il achète la bienveillance du maire en lui offrant la réalisation de son portrait par un fameux peintre, flattant ainsi son égo), l’intimidation. Il a le bras long, obtenant la démission d’un enseignant trop sévère avec ses enfants, contre la fourniture à prix avantageux d’uniformes pour l’établissement scolaire. Il devient autoritaire avec sa famille, rejetant son fils qui refuse de prendre sa succession, préférant le métier de styliste de mode et qui, de plus, s’avère homosexuel. Sa fille, la seule à lui tenir tête, le cerne bien: il est devenu vieux jeu et psychorigide. Mads apparait de moins en moins sympathique à mesure que la série avance.

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Il reste cependant très attaché à son épouse Ingeborg (Ghita Nørby), fille du porcher Oluf Larsen. Lorsque celle-ci menace de le quitter, il sombre dans une brusque dépression. Femme douce et intelligente, compréhensive envers sa progéniture, elle a divorcé (avant de rencontrer Mads) d’un homme à la moralité douteuse, qui a fait un long séjour en prison avant de réapparaitre à Korsbæk pendant la guerre en qualité d’officier nazi. Ingeborg reste au second plan mais les conseils qu’elle prodigue à son époux son toujours avisés. Son père Oluf (Buster Larsen) est un paysan jovial au teint vultueux, très généreux et bon camarade. C’est lui qui aide financièrement Mads lors de son installation, lui mettant le pied à l’étrier. Il aime picoler avec ses amis au café du chemin de fer, discutant avec eux de l’actualité politique (un rituel dans chaque épisode). Il se moque volontiers des hommes à poigne qui sévissent à l’époque: dans ses latrines, il colle sur les murs les photos de Staline, Mussolini, Frits Clausen (le leader du parti nazi danois) et même Hitler (dont le portrait figure sur le siège des toilettes, ce qui lui occasionnera des ennuis lors de l’occupation allemande). C’est l’un des comiques de la série, tout comme son ami Frede (Benny Hansen), peintre corpulent et incorrigible maladroit.

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Le jeune frère de Mads, Kristen (Jesper Langberg), dirige la banque tenue par les Skjern. Loyal, foncièrement honnête, il se dévoue pour son frère, allant même jusqu’à épouser une femme qu’il n’aime pas et dont il réprouve le mode de vie dissolu, mais apparentée à la dynastie Varnæs, pour favoriser la bonne entente entre les deux familles et, partant, les affaires de Mads. Kristen est conscient dès le début des années 30 de la menace que font planer les nazis sur l’Europe, il approuve l’analyse pessimiste mais prémonitoire faite par le politicien Hartvig Frisch dans son essai Pest over Europa. En plus d’avoir une conscience politique aiguë, c’est un homme sensible et sentimental: il est amoureux  d’Elisabeth, la sœur de l’épouse du banquier Hans Christian, mais leur union est impossible du fait de la rivalité entre les deux familles. Kristen est écartelé entre le désir de partir à Copenhague avec Elisabeth et la nécessité de rester sur place pour épauler Mads.

Évoquons Elisabeth, un des personnages les plus attachants, joué par Helle Virkner. Sa personnalité se situe à l’opposé de celle de sa sœur Maude. Elle est indépendante, affiche des opinions progressistes (elle soutient le droit à l’avortement, en accord avec l’opinion du médecin danois Jonathan Leunbach, dont les vues étaient très controversées à l’époque). C’est une pianiste accomplie, elle se produit en concert. Durant la guerre, elle révèle devant ses proches un antinazisme farouche et participe activement à un réseau de résistance civile. Elle est franche et se moque du qu’en-dira-t-on.

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Maude, la sœur d’ Elisabeth (incarnée par Malene Schwartz), contraste avec elle en tous points: c’est une femme de la bonne société, craintive et soucieuse du respect des conventions, une artiste contrariée (elle a la velléité de devenir artiste peintre, mais manque de la créativité et de l’imagination nécessaire pour produire des œuvres dignes d’intérêt). C’est une parfaite hôtesse de maison, serviable et attentionnée. Elle veut avant tout éviter tout conflit susceptible de perturber sa vie tranquille de grande bourgeoise. Maude, initialement opposée à tout rapprochement avec les Skjern (elle s’offusque lorsque ses enfants fraternisent avec les rejetons d’Ingeborg), évolue au cours de la série, finissant par se lier d’amitié avec eux après un fait marquant survenu pendant la guerre: Stein, un employé de la banque d’Hans Christian, de confession juive, ayant subi les persécutions des nazis, a dû prendre la fuite et se réfugier dans une propriété d’Oluf le porcher. Maude l’y conduit au volant de la bétaillère du paysan et sera ensuite éternellement reconnaissante envers la famille d’Ingeborg pour cette aide précieuse. Malgré son côté prout-prout, c’est une femme attachante et à la faiblesse touchante.

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Le frère du banquier, Jørgen Varnæs (Bent Mejding) est dépeint moins positivement. Alcoolique, infidèle, ce juriste qui vit au dessus de ses moyens est aussi un travailleur bien peu consciencieux. Mads l’embauche, mais la collaboration entre les deux hommes est houleuse. Jørgen, manquant d’assiduité et de sérieux, rétrograde peu à peu dans la hiérarchie de l’entreprise. Un personnage ridicule, tout comme certains amis du couple Varnæs. Outre le colonel Hackel, un militaire pète-sec et conservateur qui se désole de voir sa fille Vicki épouser un gauchiste (adversaire de longue date du général Prior, il est victime d’une attaque fatale en découvrant sa nomination au commandement des forces armées danoises en 1939), citons la doyenne de Korsbæk, Fernando Møhge (Karen Berg).

Sourde comme un pot, affublée d’un imposant cornet, elle circule en chaise roulante bien qu’elle soit capable de marcher. Elle est proche de la sénilité et ses excentricités font l’objet de quelques scènes comiques: une fête est organisée pour fêter son centième anniversaire, mais on apprend à cette occasion qu’elle n’a en réalité que 90 ans (une information causant un désarroi général lorsqu’un télégramme de congratulation du roi est reçu); lors de la guerre, elle demande à Hans Christian de planquer son argent dans son jardin et constitue des réserves de nourriture; elle meurt d’une attaque après une altercation dans la rue avec un soldat allemand (et a droit ensuite à la mention solennelle « morte au combat » sur sa plaque commémorative).

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Après la mort de la doyenne Møhge, sa fille Misse tient une place plus importante dans l’intrigue. Jouée par Karin Nellemose, c’est une femme pour le moins étrange. Elle a vécu au service de sa mère qui la tyrannisait et est restée chaste. Elle a peur des hommes et a l’impression qu’ils en veulent tous à sa vertu. Elle bascule progressivement dans la folie, avec des conséquences désastreuses pour l’homme qu’elle épouse tardivement et qui se substitue en quelque sorte à sa mère comme objet de sa soumission.

Un autre personnage pathétique est Viggo Skjold-Hansen, un businessman intriguant et impétueux qui s’associe à Hans Christian et s’acharne à tenter de nuire à Mads Skjern. Viggo est obnubilé par l’appât du gain et réalise d’importants profits pendant la guerre en logeant des allemands dans ses propriétés immobilières, avant de subir la vindicte du peuple à la libération, accusé d’avoir collaboré avec l’ennemi (alors qu’il voulait juste faire des affaires, sans se soucier de politique). Citons enfin, dans le cercle des Varnæs, un peintre mondain, Ernst Nyborg, un parvenu infatué doublé d’un séducteur aux mœurs légères. Ce sont bien les personnages secondaires qui sont en général dépeints négativement dans la série, à l’exception notable de Hans Christian qui est présenté comme un pleutre et un hypocrite (il oblige sa maîtresse à avorter alors que publiquement il est contre cette pratique), aussi impitoyable en affaires qu’emprunté dans sa vie privée.

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Une chose que Matador réussit particulièrement, c’est de nous faire partager la vie des serviteurs de la famille Varnæs. Chaque épisode présente des scènes tournées dans la cuisine, où officie un cordon bleu hors pair, Laura Sørensen (Elin Reimar). En poste depuis longtemps, c’est une employée irremplaçable et la confidente de la maisonnée. Elle a conscience d’appartenir à un milieu modeste et refuse tout mélange entre classes sociales. Le seizième épisode lui est largement consacré, lorsqu’elle se rend à Copenhague pour recevoir une médaille (décernée pour loyaux services) de la main de la princesse Caroline-Mathilde du Danemark. On sent bien la gêne mêlée de fierté qu’elle éprouve à cette occasion (elle refuse même un billet de train en première classe qui lui était offert). Considérant que cet honneur ne lui était dans le fond pas dû, elle abandonne sa médaille sur une tête de cochon déposée sur la table de cuisine. Laura est le protagoniste le plus constant de la série, elle est la gardienne immuable des traditions domestiques.

Par contre, une autre servante évolue grandement au fil des épisodes: Agnes Jensen (Kirsten Olesen), une fille au caractère bien trempé. Elle passe de simple bonne à tout faire à entrepreneuse, partenaire en affaires de Mads. Elle prend peu à peu conscience de ses capacités et quitte la domesticité pour se mettre à son compte, fabriquant des objets artisanaux (comme des plats décorés) très prisés. Mais alors que son business devient florissant, ses relations avec son époux se détériorent.

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Le mari d’Agnes, Lauritz (Kurt Ravn), surnommé Red, est un cheminot qui a des opinions politiques très tranchées. Il s’engage au parti communiste et néglige bientôt sa famille pour se consacrer à plein temps au militantisme. Oubliant de s’occuper de son fils en bas âge,  il est montré du doigt lorsque ce dernier meurt noyé après avoir été laissé sans surveillance. Le torchon brûle entre lui et Agnes, d’autant plus que celle-ci s’éloigne de lui sur le plan idéologique. Lauritz suit la ligne très à gauche du député Aksel Larsen, participant à des manifestations contre le premier ministre social-démocrate Thorvald Stauning. Il manque de se rendre en Espagne pour lutter contre le franquisme et doit finalement vivre clandestinement (avant de s’exiler) pendant la guerre. Il n’est pas dépeint très positivement dans la série, plutôt comme un idéaliste dogmatique, au contraire de l’ami allemand qu’il héberge, Herbert Schmidt (Paul Hüttel).

Herbert est un intellectuel humaniste, un poète et dramaturge qui a fui le nazisme. Sa bonté se manifeste lorsqu’il offre une poussette à Agnes, enceinte de son premier enfant, alors qu’il est endetté jusqu’au cou (à l’époque, les immigrés tels que lui devaient verser une somme rondelette chaque mois aux autorités danoises) et qu’il se fait prêter de l’argent par Oluf Larsen. L’exil en Suède lui permettra pendant la guerre de s’affranchir de la censure et de poursuivre ses activités littéraires et théâtrales. Le personnage est intéressant, mais reste hélas bien discret au long de la série.

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La deuxième guerre mondiale fait l’objet d’un traitement particulier dans Matador. Avant l’invasion allemande, les habitants de Korsbæk assistent à des défilés martiaux de partisans du nazisme dans les rues mais semblent n’y attacher que peu d’importance, s’en moquant gentiment. A partir du printemps 1940, lorsque les nazis ont fait irruption, la plupart continuent de vaquer à leurs occupations, en menant une vie la plus normale possible. Il y a bien des résistants, mais ce sont des individus ordinaires, peu enclins à des actes héroïques, à l’instar du médecin de famille des Varnæs, le docteur Hansen, violoncelliste à ses heures et ami intime d’Elisabeth. Hansen s’attèle avec dévouement à ses activités clandestines, mais vit dans la peur d’être pris.

Dans la série, la présence des troupes allemandes est discrète, reste en toile de fond. Nulle violence n’est montrée: un personnage secondaire est bien fusillé dans la rue par un militaire, mais le fait est seulement évoqué au cours d’une conversation poignante. Contrairement à bien des séries traitant de cette époque, aucun suspense n’est bâti autour des actions périlleuses contre l’occupant. Celui-ci semble susciter surtout une certaine perplexité: Ainsi, lorsqu’un officier SS s’invite à la table des Varnæs, Elisabeth s’étonne que cette irruption semble naturelle pour lui, qu’il ne comprenne pas qu’il n’est pas le bienvenu chez eux. Quand la fille de Mads se fiance avec le descendant d’un grand industriel, membre d’une association germano-danoise collaborationniste, les réticences de ses parents restent mesurées. Malgré les pénuries de denrées et de carburant, les bons alimentaires imposés, l’envahisseur est source d’incrédulité plus que de révolte.

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Globalement, Matador apporte beaucoup de soin à la reconstitution de l’époque: les automobiles vintage, les appareils de TSF (j’ai reconnu un Radiola similaire à celui entreposé dans le grenier de mes grands-parents), les musiques alors à la mode (où dominent les airs de foxtrot) participent à l’immersion du téléspectateur, tout comme des documents sonores (par exemple la déclaration émue de l’entrée en guerre du Danemark, les messages codés de la résistance, sans oublier une retransmission du fameux discours radiophonique du souverain bègue, George VI d’Angleterre, en septembre 1939, sujet du film Le discours d’un roi) et visuels (comme un reportage des actualités saluant les tristement célèbres accords de Munich).

Un passage amusant montre les différents protagonistes faisant des assouplissements à leurs domiciles respectifs, à l’écoute de la TSF, un programme diffusant les leçons du gymnaste Niels Bukh (avant que celui-ci ne devienne impopulaire en prêtant allégeance au national-socialisme). Tandis que certaines scènes illustrent les traditions scandinaves (comme danser une ronde autour du sapin lors du réveillon de Noël), d’autres sont révélatrices des mentalités de l’époque, comme celle où une éducatrice, miss Ostengram, rend visite à Maude et lui indique le programme de son école de sciences domestiques, à destination des jeunes filles promises au rôle de femme au foyer: concours de repassage, d’épluchage de patates, épreuve de dépeçage de lapin (au cas où le mari serait un chasseur) et autres activités des plus incongrues. Le personnage, évidemment tourné en ridicule et caricaturé, s’inspire de quelqu’un ayant réellement existé, une connaissance de Lise Nørgaard.

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Matador est une production de premier plan, difficilement critiquable. Certes, le premier épisode, qui introduit nombre de protagonistes, est pour cette raison difficile à suivre. Certains personnages disparaissent en cours de route, soit que l’acteur est décédé (dans le cas d’un personnage très secondaire), soit à la suite d’un désaccord financier avec la production (ainsi, Schwann, l’employé snobinard du drapier, meurt subitement à la moitié des épisodes, sans nécessité dramatique). On peut préférer les deux dernières saisons, plus énergiques et intenses, mais globalement la qualité des épisodes est régulière. Probablement par manque de moyens financiers, les décors extérieurs sont plutôt rares et l’on ne quitte presque jamais la ville de Korsbæk. Cependant, l’intérêt principal de la série, la description amusée, sur un ton feutré, de la bourgeoisie provinciale danoise, ne souffre d’aucun défaut. Un classique à découvrir (mieux vaut tard que jamais) avec éventuellement des sous-titres en anglais (pas de version française à l’heure actuelle), en regrettant que la suite prévue n’ait jamais vu le jour: une seconde série, toujours écrite par Lise Nørgaard, à propos de l’évolution de cette petite communauté jusqu’au début des années 70 et qui, malgré le succès de Matador, n’a jamais été commandée par la chaîne DR. Raisons financières? Script jugé pas assez convaincant? Les voies de la télévision sont impénétrables…

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In de Gloria [saisons 1 et 2] (Belgique, 2000-2001)

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Place cette semaine à une comédie de la Belgique flamande considérée comme un programme culte dans cette contrée (mais qui n’a même pas bénéficié de sous-titres pour les belges francophones de Wallonie, hélas). In de Gloria, diffusée dès 2000 par la chaîne Canvas, en 2 saisons de 10 épisodes d’environ une demi-heure chacun, est une série à sketchs à l’humour très particulier, parodique, souvent provocateur et politiquement incorrect, parfois absurde. Il est toujours malaisé de recommander des comédies, tant leur appréciation est éminemment subjective. Pour ma part, je me suis beaucoup amusé lors de ce visionnage. Réalisée et scénarisée par Jan Eelen; la série prend pour modèle des productions néerlandaises antérieures et a été créée à l’époque où la télévision, en Belgique comme en France, connut certaines mutations: arrivée de la télé réalité, multiplication des programmes dits de proximité où apparaissent à l’écran des « vrais gens ». C’est cette télé là que la série raille allègrement et de façon décapante.

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Le sketch le plus connu (car visible en ligne avec des sous-titres anglais) est sans doute Boemerang, une parodie d’un talk-show où le présentateur reçoit sur son plateau des individus ayant fait l’objet d’opérations chirurgicales des cordes vocales et dont les voix particulièrement aigües ou graves provoquent (en direct) un irrépressible fou rire de l’animateur, qui est ensuite viré par sa chaîne. C’est un sketch très drôle du premier épisode, qui sera suivi de bien d’autres gags désopilants, certains étant tellement barrés qu’ils défient toute description par des mots. Je me contenterais donc d’évoquer quelques temps forts de la série. Les gags prennent souvent la forme pseudo réaliste du mockumentaire. Les épisodes sont ponctués de rubriques revenant à intervalles réguliers, où se succèdent fausses interviews, fausses caméras cachées, détournement de programmes flamands diffusés à cette époque ou encore running gags surréalistes.

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Ma rubrique préférée est sans doute Hallo televisie, où un journaliste (interprété par Tom Van Dyck) se rend avec un cameraman dans des villes de province et sonne à la porte d’un habitant, au hasard. Le personnage est désagréable, sans gêne, méprisant, cynique. Il bouscule les gens qui lui ouvrent leur porte, se moque d’eux et sème la pagaille dans leur maison. Ainsi, tour à tour il provoque une dispute entre voisins (à propos d’un nain de jardin offert en cadeau) qui dégénère vite; il surprend un directeur financier sur le point de se suicider par pendaison et lui demande de délivrer un mot d’adieu à l’antenne avant de l’encourager à en finir; il assiste au pot de départ d’un époux censé partir en voyage d’affaires à Hambourg et découvre en fouillant sa valise des préservatifs; il rencontre un noir devant qui il fait étalage de ses préjugés envers les hommes de couleur; il tombe sur une étudiante en pleine révisions et se moque d’elle en découvrant qu’elle est incapable de répondre à des questions portant sur ses cours; il a un entretien avec un ventriloque dérangé souffrant de troubles de la personnalité. Des sketchs cruels, en particulier celui où il visite une famille qui veut lui montrer leur reproduction de la basilique Saint Pierre de Rome avec des allumettes, mais où il se fiche ouvertement, malgré leur insistance, de filmer ce chef d’œuvre en miniature.

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Parmi les autres rubriques, on trouve des courts programmes comme De minuut, où une minute chronométrée d’antenne est offerte pour passer une annonce, matrimoniale ou de vente d’objet (qui foire invariablement pour diverses raisons: toux incontrôlable, bredouillement…);  De Bruyne Henri, un fonctionnaire au repos qui cherche à se socialiser en rendant service aux gens (par exemple en se plaçant près des sanisettes publiques pour proposer de la monnaie aux passants souhaitant les utiliser, ou encore en s’improvisant guide touristique à Woluwe-Saint-Etienne); De Cameraad, où il s’agit de permettre aux téléspectateurs qui en font la demande par lettre de s’exprimer (un des sketchs les plus amusants est celui d’un marchand de bonbons voulant rétablir la vérité après avoir été soupçonné de pédophilie parce qu’il avait demandé à une petite fille de sucer ce qu’il avait sorti de son pantalon…en l’occurrence une friandise); De dagtrippers, un couple d’excursionnistes obsédés par le frisson de l’aventure et qui déterminent leur prochaine destination par des moyens incongrus (comme jeter un bâton sur le sol ou tirer au sort des lettres d’un sac de cookies en forme d’alphabet); Gerrit Callewaert,  un habitant de Flandre occidentale, joué par Wim Opbrouck, qui se plaint avec un fort accent des sous-titres présents à l’écran lors des interviews dans sa région (lui même étant, lors de ses interventions, sous-titré en gros et même doublé).

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Une rubrique notable est celle qui termine chaque épisode: Vermaelens Projects, où deux frères, Willy et Jos (interprétés par les frères Focketyn) filmés en plan fixe, présentent une de leurs inventions farfelues. Se succèdent: une boîte à rires où puiser des gags pour rompre la glace entres convives, un système de positionnement audio où la voix de Jos égrène les itinéraires routiers sur des cassettes (l’ancêtre du Tom Tom, en quelque sorte), du papier toilette avec de la lecture sur une face, un appareil à fixer au tableau de bord de la voiture pour se moucher en continuant de tenir le volant, un aspirateur à crottes de chien, des sons de conversations ou de chien qui aboie diffusés sur magnétophone pour dissuader un éventuel cambrioleur lorsqu’on a quitté son domicile, la posologie des médicaments énoncée sur des cassettes classées par ordre alphabétiques, à l’usage des déficients visuels (maintenant, on trouve pour cela des inscriptions en braille sur les emballages), un jeu stupide où il faut se retenir le plus longtemps de rire face à des vidéos de Jos, imperturbable avant qu’il ne se marre à des timings différents suivant l’enregistrement choisi. Je vous passe les créations les plus absurdes du duo, toujours en quête de la trouvaille la plus inutile.

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On trouve également les annonces d’un couple exhibitionniste, qui indique à l’antenne le lieu et l’heure où ils auront un rapport sexuel en public, pour encourager les voyeurs à venir les mater. La femme prononce en français des répliques cultes comme « j’ai pas de culotte » ou « Je vais porter ma culotte tricolore » et les lieux choisis par le couple sont variés: cela va des environs d’un axe routier aux égouts de Bruxelles, en passant par des fourrés bordant le célèbre mur de Grammont, cher aux amateurs du tour cycliste des Flandres. Mais il y a aussi d’autres rubriques plus obscures pour les étrangers à la culture flamande, où le contenu de programmes télévisés inconnus en France (comme le magazine d’actualité Terzake) est détourné de façon éhontée et où des présentateurs vedettes sont brocardés. Dans le même ordre d’idée, un sketch montre le sosie du chanteur Koen Crucke (dont la renommée se limite à la Belgique) qui se produit dans des cabarets avant de se retrouver au chômage car le vrai chanteur a considérablement maigri suite à un régime draconien et que son sosie n’est plus ressemblant.

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Certains sketchs relèvent de l’humour visuel, comme celui où un pistard amateur est atteint de vertige après avoir chuté en haut de l’anneau de vitesse, ou encore celui où un père de famille reçoit en cadeau d’anniversaire une séance de saut à l’élastique (qui ne se passera pas très bien pour lui). Malgré la simplicité des histoires, ce sont des gags qui fonctionnent plutôt bien à l’écran. D’autres m’ont laissé perplexes, comme le gag où une femme s’imagine qu’une ficelle se déroule en permanence depuis son anus et où son mari lui confectionne un appareil à poulies pour enrouler la pelote imaginaire (où ont-ils trouvé une idée aussi incongrue?), ou encore le passage où une vedette de variété, après une opération de chirurgie esthétique, conserve la graisse de son double menton dans du formol.  In de Gloria a aussi parfois un côté salace dans certaines histoires: par exemple, la rencontre à domicile entre deux couples échangistes (qui ne se passe pas comme prévu) ou encore la visite d’un salon de l’érotisme, où deux potes décident, en voyant une exhibition, de s’offrir un piercing du pénis (autrement appelé « prince Albert »). Un humour parfois leste qui peut déplaire à certains.

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La série excelle à présenter des tranches de vie, un exemple marquant étant l’histoire d’un type ressemblant à Jésus (tel qu’on le représente couramment) qui participe chaque année à une reconstitution du chemin de croix et doit céder la place à un autre interprète du Christ car, souffrant d’arthrose, il n’arrive plus à plier les genoux. Autre exemple: un fonctionnaire à la retraite évoque son travail au ministère de la santé, des décennies passées dans les sous-sols à surveiller le chauffage central. Lorsqu’il prend une retraite forcée à cause de l’automatisation croissante des équipements, il organise une réception où presque personne ne vient, il s’avère que les employés du ministère aux étages supérieurs ont tout bonnement oublié son existence. Même sentiment d’abandon, dans un autre sketch, de la part d’un technicien d’entreprise qui se met en colère contre la direction, celle-ci ayant oublié de lui donner un lot pour récompenser son efficacité dans la vente de billets de tombola. Ces récits expriment l’anonymat et l’absence de considération qui sont le quotidien des sous-fifres.

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In de Gloria s’amuse également des lubies que peuvent avoir des gens ordinaires, comme le cas d’un couple de retraités passionné de photographies qui fait parvenir chaque jour des clichés de paysages à la télévision, en espérant vainement qu’ils seront employés pour illustrer le dernier bulletin météo. Dans un autre sketch, deux veufs férus de trains électriques se déguisent en chefs de gare pour faire fonctionner un réseau ferré miniature et sont pris de panique lorsqu’un de leurs trains déraille. Un troisième sketch montre deux amies qui se rencontrent souvent pour papoter et décident de présenter en commun une émission de radio où elles poursuivent leurs bavardages à l’antenne, au profit des auditeurs. On voit à travers ces exemples que la série peut offrir autre chose que de la pure comédie, dressant parfois des portraits émouvants de modestes individus. Même si quelquefois ceux-ci se distinguent par leur côté ridicule, comme ce retraité qui, par souci d’aider la gendarmerie, se poste près des radars pour noter les plaques minéralogiques des véhicules qui passent à toute allure (il finit par se faire tabasser par un automobiliste furieux).

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Le programme n’hésite pas à aborder des sujets sensibles. L’homophobie est brocardée dans un passage où les collègues de bureau d’un employé homo lui font une mauvaise blague pour son anniversaire en couvrant son poste de travail de bouquets de fleurs. La pédophilie est abordée dans plusieurs sketchs: dans l’un d’eux, une artiste peintre qui réalise des tableaux avec son propre vomi crée une toile où Marc Dutroux est représenté sous la forme d’un sombre dégueulis. Une histoire a suscité la controverse en Belgique: celle d’une famille qui choisit à contrecœur d’euthanasier le grand-père vivant depuis longtemps chez eux, réduit à l’état de légume (le seul moment vraiment déprimant de la série). L’isolement des personnes âgées est aussi dénoncée dans un gag où une entreprise propose comme service une famille de remplacement à louer pour ceux qui n’ont pas le temps de visiter leurs ainés en maison de retraite. La maladie d’Alzheimer fait aussi l’objet d’un sketch, où un vieil acteur qui n’a plus toute sa tête a oublié les rôles qu’il a incarné durant sa carrière. Ces sujets graves sont abordés le plus souvent avec délicatesse, sans chercher à heurter le téléspectateur.

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Néanmoins, la série est en général purement humoristique. Il y a bien d’autres histoires drôlatiques que je n’ai pas abordé. Je mentionnerais juste pour finir deux de mes sketchs favoris: dans l’un, un ancien cambrioleur rend visite à des retraités pour leur donner des conseils en vue de se protéger d’éventuels intrus, mais il voit le danger partout et les malmène sans pitié en voulant leur démontrer tous les risques qu’ils encourent; dans l’autre, un chauffeur de taxi est victime d’une caméra cachée (fictive) où en son absence, son véhicule en stationnement dans une rue à sens unique est retourné par des comparses, après quoi il pète les plombs lors d’une discussion animée avec un flic feignant de vouloir le sanctionner.

Bien sûr, tout n’est pas réussi dans In de Gloria, certains gags font froncer les sourcils ou ont une chute qui tombe à plat. Mais dans la plupart des cas, la série est d’une redoutable efficacité, dénonçant avec causticité les dérives de la télévision de proximité ou les travers de la société moderne. Faisant preuve d’une imagination débordante (parfois à son détriment), truffé de moments mémorables, poilant sans exclure le cas échéant une touche de sérieux, c’est un programme que tous ceux qui ne sont pas réfractaires à l’humour belge peuvent regarder sans hésiter.

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Gotthard (Suisse, 2016)

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Nouvelle destination sur le blog: la Suisse, avec une minisérie en deux parties qui constitue à ce jour la production télévisuelle la plus coûteuse de ce pays. Gotthard est une coproduction entre plusieurs chaînes helvètes (la francophone RTS, l’italianophone RSI, la germanophone SRF), une entreprise médiatique autrichienne (ORF) et une chaîne allemande (ZDF). Il s’agit d’une reconstitution à gros budget du chantier du premier percement du tunnel ferroviaire du Saint-Gothard, initié en 1872. L’action de la série se situe entre 1873 et 1882 et mêle des personnages historiques et d’autres purement fictifs. Diffusée initialement au festival de Locarno durant l’été 2016, quelques mois avant de passer à la télé, cette minisérie en 2 épisodes d’1h30 s’avère instructive, montrant l’étendue des difficultés (aussi bien techniques que financières) de l’entreprise et insistant sur les problématiques sociales (mouvements de grèves ouvriers engendrés par la pauvreté et l’insécurité des travailleurs, épidémies engendrées par le manque d’hygiène). Certes, la trame narrative comporte quelques poncifs, mais l’ensemble captive par son caractère spectaculaire et la minutie avec laquelle les données historiques sont exploitées.

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Le personnage central de Gotthard est un jeune technicien allemand, Max Bühl (Maxim Mehmet): fort aussi bien en maths qu’en géologie et désireux de percer (au propre comme au figuré), il se rend en 1873 sur le chantier du tunnel (à Göschenen, le lieu du portail nord de l’ouvrage d’art) pour se faire embaucher. Max est volontaire et énergique, mais son premier poste est de nature modeste: il est chargé de la logistique, du convoyage des matériaux nécessaires aux travaux. Pour cela, il doit négocier avec un charretier du coin, Anton Tresch (Christoph Gaugler), un homme bourru et aussi têtu que ses mules, auquel il octroie un avantageux contrat d’exclusivité. Max trouve un logement dans l’établissement tenu par la fille de ce dernier, Anna (Miriam Stein), qu’il partage avec un ouvrier piémontais remuant nommé Tommaso (Pasquale Aleardi) avec qui il se lie vite d’amitié, malgré leurs différences de caractère: l’allemand est travailleur et introverti, tandis que l’italien est un fêtard doublé d’un coureur de jupons. Max ne tarde pas à rencontrer le concepteur genevois de ce projet titanesque, Louis Favre (incarné avec prestance par Carlos Leal), qui décèle chez lui un fort potentiel et l’envoie étudier dans une école d’ingénieur réputée de Lucerne.

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On peut regretter que Louis Favre reste un peu en retrait tout au long de l’intrigue par rapport à Max. On ne le voit que par intermittences, lors de ses visites du chantier ainsi qu’à l’occasion de réunions tendues avec les investisseurs et le conseil fédéral. On nous le présente comme un technicien visionnaire, brillant mais qui a parfois du mal à faire face aux défis qui se présentent à lui, particulièrement ceux d’ordre financier. Il est ami avec Alfred Escher (Pierre Siegenthaler), un politicien influent, patron du Crédit suisse et directeur de la société des chemins de fer du Gothard. Le contrat qu’il signe avec lui est contraignant: se basant sur l’estimation de la durée du chantier, il stipule que de fortes primes doivent être versées à l’entreprise Favre en cas d’avance sur l’échéance, mais qu’en cas de retard important, Favre doit s’acquitter d’une caution exorbitante (8 millions de francs). Un contrat léonin qui le met constamment sous pression, même si Escher lui vient en aide en surestimant l’avancée des travaux face aux investisseurs. Ceux-ci, peu enclins à mettre la main au portefeuille pour subvenir aux besoins du chantier, contribuent à placer Favre dans une position difficile: il n’a pas les moyens matériels d’assurer pleinement la sécurité dans le tunnel (par exemple, par l’ajout de cheminées de ventilation ou encore par des travaux de maçonnage des murs de soutènement).

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Malgré les talents de négociateur d’Escher, qui officie dans le monde des affaires zurichois, la compagnie finit par tomber en faillite, conduisant Louis Favre au désespoir. Dans la fiction, il semble sur le point de se suicider avec son revolver lorsque Max intervient avec une idée originale devant permettre de poursuivre les travaux malgré tout: il lui propose d’émettre sa propre monnaie, le franc Favre et de payer les ouvriers par ce biais. Ceux-ci pourront utiliser ses deniers pour acheter des produits dans les commerces présents sur les sites du chantier. Au bout de quelques mois, les francs Favre seront convertis en francs suisses, les ouvriers bénéficiant en sus d’intérêts substantiels (ils s’élèveront à 8 %, après d’âpres négociations). C’est Max Bühl qui tire son patron d’embarras, allant même jusqu’à défendre avec conviction son idée devant un attroupement d’ouvriers sceptiques. Il faut dire que pendant toute la minisérie, ce dernier se révèle proactif, initiant des innovations techniques majeures. De plus, il détermine par triangulation le tracé optimal du forage, permettant à terme aux équipes des portails nord et sud de faire la jonction. Dans la réalité, ces calculs ont été effectués par plusieurs ingénieurs, qui les affinèrent successivement. Quant aux trouvailles de Max, on peut penser qu’elles ne furent pas le fruit d’un seul individu aux intuitions géniales.

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Max est présenté comme le héros du chantier, son rôle est crucial à de multiples reprises. Il étudie les roches excavées pour établir le profil géologique de la montagne. Lorsque les tunneliers rencontrent une couche dure de gneiss entouré de serpentine sur laquelle les forets se brisent, il préconise l’utilisation de la dynamite récemment inventée par Alfred Nobel. Le convoyage des caisses de dynamite s’avère périlleux, le produit devant être maintenu à une température supérieure à 4 degrés, sous peine de devenir instable (le kieselguhr assurant la stabilité du mélange se séparant alors de la nitroglycérine, induisant des risques accrus d’explosion). Une scène pleine de suspense montre le cheminement en carriole vers un entrepôt chauffé où les caisses doivent être entreposées, sur une route en mauvais état et sous la menace continuelle de chutes de pierres. Une expédition périlleuse qui s’avérera dramatique pour la tête du convoi. Mais malgré les risques, la dynamite constitue un progrès technique considérable par rapport aux chantiers antérieurs où seule la poudre était employée (comme lors du percement du tunnel du Mont Cenis, particulièrement long et couteux).

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Max constate aussi les risques d’inondation causés par le percement des couches crayeuses tendres. Il préconise un maçonnage à base de ciment de Portland, mais se heurte aux réticences de la compagnie, qui affirme n’avoir pas les moyens de couvrir les coûts de l’opération. Une fois son diplôme d’ingénieur en poche, il invente des locomotives fonctionnant à l’air comprimé et munies pour cela de gros réservoirs cylindriques, des engins devant remplacer les polluantes locomotives alimentées au charbon. Ceci devant bénéficier à la santé des ouvriers et permettre de réduire le nombre des cheminées de ventilation jalonnant la galerie. Les améliorations du chantier permettent aux travaux de progresser à une vitesse accrue (on atteint en moyenne près de 6 mètres de progression toutes les 24 heures). Mais malgré ses succès professionnels, Max doit faire face à l’hostilité d’un autre ingénieur de la compagnie, Bachmann (Maximilian Simonischek), envieux de sa réussite et qui le critique sévèrement à la moindre occasion. Bachmann est un personnage négatif, méprisant et cynique envers les ouvriers, masquant son incompétence derrière une attitude arrogante et qui plus est atteint d’absinthisme.

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Bachmann est un protagoniste qui manque de profondeur, son personnage existe uniquement pour s’opposer à Max Bühl et par contraste mettre en valeur les décisions de ce dernier. Le principal reproche que l’on peut faire à Gotthard est le manque de finesse dans l’écriture des personnages fictifs. Les allemands et les italiens se conforment aux clichés propres à leur nations respectives. L’histoire comporte quelques intrigues sentimentales, qui appliquent des recettes éprouvées. Il y a un classique triangle amoureux constitué d’Anna, Max et Tommaso, amenant ce dernier à une jalousie maladive envers Max. Il y a aussi une romance contrariée entre Max et une étudiante de l’école d’ingénieur de Lucerne, Maja (Anna Schinz). On trouve aussi une jeune femme, Laura, qui se fait embaucher sur le chantier grimée en homme (endossant pour cela l’identité de son frère disparu). Selon les vues misogynes de l’époque, une femme sur un chantier porte malheur, elle ne pouvait donc être acceptée comme telle. Heureusement, ces histoires secondaires, assez anecdotiques, ne prennent pas une large place dans la minisérie, qui privilégie une description à peine romancée du déroulement mouvementé du chantier.

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J’ai trouvé le programme très convaincant sur le sujet des conflits sociaux. Les ouvriers sont pour la plupart italiens alors que les contremaitres et ingénieurs sont en général allemands ou originaires de Suisse alémanique. Il s’ensuit une certaine défiance entre ces deux milieux de cultures différentes, venant envenimer la lutte des classes. La fiction insiste sur la dureté des mouvements de grève. D’abord, des voix s’élèvent pour protester contre les retenues pratiquées sur la paie (pour les frais d’assurance et le prix de l’huile des lampes) ainsi que contre l’éviction des travailleurs qui ont été blessés dans le tunnel. En échange de la promesse faite par Louis Favre d’accorder des primes substantielles aux ouvriers, ceux-ci renoncent à la grève illimitée, mais les meneurs, à l’instar de Tommaso, habile tribun et partisan des idées marxistes, sont renvoyés sur le champ. Cependant, ce n’est que partie remise: la fréquence des décès due aux carences de sécurisation du chantier (les cas mortels d’asphyxie se multiplient) conduit à un mouvement beaucoup plus dur. C’est la grève de 1875, qui paralysa longuement les travaux et finit par être violemment réprimée.

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L’histoire accorde ici encore un rôle central à Max: c’est lui qui prend la décision de faire appel à des soldats de la milice locale pour forcer les grévistes à céder. La scène de l’affrontement entre les deux camps est un temps fort du deuxième épisode. On voit comment une initiative malheureuse d’un soldat (tirer une balle, alors qu’il n’en a point reçu l’ordre) provoque une fusillade se soldant par 4 morts parmi les manifestants. Cet évènement tragique est restitué à l’écran avec une tension dramatique intense, soulignée par des ralentis d’ouvriers tombant sous la mitraille. Un autre drame, sanitaire celui là, fait l’objet de développements conséquents, pointant du doigt la gestion défaillante du chantier: une épidémie mortelle se propage parmi les mineurs et la population alentour, provoquée par un ver parasite identifié lors d’un examen de tissus prélevés post-mortem sur une victime de la contagion (grâce à l’utilisation d’un instrument récemment mis au point, le microscope optique). Conséquence: des mesures d’hygiène drastiques sont prises, bien tardivement: on ordonne aux ouvriers de déféquer dans des seaux devant être nettoyés après chaque journée, pour éviter toute contamination.

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Globalement, Gotthard est bien documenté, avec un soin évident du détail: par exemple, lors de la jonction entre les deux équipes de tunneliers, une photo de Louis Favre, récemment décédé lors d’une visite d’inspection, est brandie par les travailleurs, comme ce fut le cas dans la réalité. Mais les historiens n’ont pas manqué de pointer quelques éléments manquant de véracité. Le terrible affrontement lors de la grève de 1875 se déroule dans la fiction à l’entrée du tunnel nord, par souci de télégénie sans doute, alors qu’en fait le drame eut lieu au village du camp de base. Le dépassement des coûts du percement aurait été quelque peu exagéré (dans les faits, la somme déboursée n’excédait pas de plus de 15%  le budget prévisionnel). Les causes des décès dans la galerie de forage n’étaient pas en majorité imputables au manque d’air comme le suggère la minisérie, mais à des facteurs divers (comme par exemple des éboulements soudains dus à un usage mal contrôlé des explosifs). Surtout, à la fin du second épisode, sur des images de l’inauguration du tunnel en 1882, une voix off précise qu’il y eut 177 morts sur le chantier alors qu’en réalité les victimes furent au nombre de 199.

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On peut aussi reprocher à Gotthard de se concentrer sur les péripéties du chantier du côté de l’entrée nord (à Göschenen, dans le canton d’Uri), n’accordant que peu de développements aux problèmes survenus au niveau de l’entrée sud (à Airolo, dans le canton du Tessin), où la rupture d’un lac de barrage contribua à ralentir les travaux. Mais ces bémols mis à part, c’est une production assez réussie. La réalisation, due à Urs Egger, sans parvenir à donner une dimension épique à cette éprouvante aventure humaine, met habilement en valeur la dangerosité des forages à cette époque reculée. Pas de mauvaise surprise concernant la localisation: la version française que j’ai pu voir bénéficie d’un doublage correct. Surtout, malgré le caractère convenu de quelques ficelles scénaristiques, l’essentiel nous est présenté avec clarté: l’ampleur des défis techniques, les problèmes chroniques de financement et l’émergence d’âpres luttes sociales constituant une étape marquante de l’histoire du mouvement ouvrier suisse. Autant de raisons de s’intéresser à cette minisérie, dont la diffusion (ce n’est sans doute pas un hasard) a coïncidé avec la mise en service en décembre dernier du nouveau tunnel de base du Saint-Gothard, actuellement le plus long ouvrage de ce type au monde.

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Feux (Québec, 2016)

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Ces dernières années, le Québec a produit quelques fictions originales de qualité. Feux en est un exemple récent. Diffusée l’automne dernier sur ICI Radio-Canada Télé, cette série en 10 épisodes de moins de 45 minutes n’est certes pas aussi originale que la comédie policière Série noire, mais est tout de même captivante et très bien écrite. Son concepteur n’est autre que Serge Boucher, un scénariste réputé au Canada aussi bien pour ses créations télévisuelles que pour ses pièces de théâtre. Pour ce qui concerne le petit écran, on lui doit Aveux (2009) et Apparences (2012), deux thrillers psychologiques montrant des individus ordinaires (du moins en surface) confrontés à la résurgence des drames enfouis de leur passé. Si Aveux était un essai prometteur mais pâtissait d’une intrigue parfois maladroite, Apparences était plus maitrisé, mais a déconcerté du fait d’un épisode final ambigu laissant bien des mystères en suspens. Feux est vraiment dans la continuité de ces deux séries, mais s’avère à mon avis un cran supérieur, bénéficiant d’une construction sans failles et d’un final émouvant.

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Feux a deux autres atouts: le casting et la réalisation. La distribution est de qualité homogène, les comédiens jouent avec naturel parviennent à rendre l’intrigue crédible. La réalisation de Claude Desrosiers (qui filma, outre Aveux,  la série de SF Les rescapés, entre autres) est sobre et s’attache à faire ressortir l’état émotionnel des protagonistes. Les premiers épisodes sont assez calmes, la tension monte crescendo. Dans le pilote, Claudine Grenier (Maude Guérin) rencontre par hasard Marc Lemaire (Alexandre Goyette). Une trentaine d’années auparavant, Claudine a été la gardienne de Marc enfant, lors d’une soirée dramatique où la mère de Marc a péri dans un incendie. En renouant avec la famille Lemaire, Claudine et ses proches vont être confrontés aux fantômes du passé et à la révélation progressive d’une vérité inavouable. L’incendie était-il accidentel ou criminel? pourquoi, peu après le drame, Jean Forget, l’ami d’enfance de Claudine, a-t-il été sévèrement battu, avant de se suicider? Y a-t-il eu une liaison homosexuelle entre Jean et Jacques, le père de Marc? Quels secrets dissimule Lionel, le père aphasique de Claudine, dont le regard tourmenté exprime sa souffrance de ne pouvoir partager ses souvenirs douloureux?

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Les personnages principaux de Feux ne manquent pas d’épaisseur, mais c’est surtout le fait que ce sont des gens ordinaires, qui ressemblent à des individus que l’on peut croiser au quotidien dans la réalité, qui permet au spectateur de s’identifier à eux et de se préoccuper de leur sort. Examinons à présent les protagonistes plus en détail. Claudine Grenier est une femme bien dans sa peau, sportive (elle pratique la natation), qui approche de la cinquantaine. C’est une executive woman, directrice des ressources humaines d’une grande entreprise, qui plus est épouse modèle et mère de deux enfants. Sa rencontre avec Marc va chambouler son existence bien réglée, elle entame bientôt une liaison adultère avec lui. Mais cette relation avec un homme de dix ans plus jeune qu’elle s’avère vite plus stressante qu’épanouissante. Son mari, Rémi (Daniel Brière), un électricien, est un homme simple, d’une nature joviale et confiante envers son prochain, il ne se doute de rien et est toujours très amoureux de Claudine.

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Le fils de Claudine, Alexandre (Gabriel Szabo), s’apprête à rentrer à l’université. C’est un élève sérieux: pour le récompenser, ses parents lui offrent un condominium (condo, appartement réservé pour qui se porte acquéreur au Québec) en ville, où il va emménager avec sa copine Selena. Il ne joue pas un grand rôle dans l’intrigue, à part lorsqu’il retrouve de vieilles photos de famille qui permettront à l’enquête sur les évènements passés de vraiment démarrer. Sa sœur, par contre, a un rôle central dans la série: Stéphanie (Camille Felton) est une brillante lycéenne qui projette d’intégrer une grande école. Elle est très curieuse, c’est une fouineuse invétérée. Elle n’hésite pas à poser des questions gênantes autour d’elle. En collectant de vieux articles de journaux et en s’appuyant sur des documents d’époque, elle cherche avec ténacité à éclairer les zones d’ombre du passé familial. Elle ne recule devant rien: elle envoie même une lettre anonyme équivoque à une proche des victimes du drame pour observe sa réaction.

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Le père de Claudine, Lionel (Michel Grenier) est un personnage intéressant d’un point de vue scénaristique. Infirme en chaise roulante et incapable de parler, mais au visage très expressif, il intrigue et interroge le téléspectateur sur la part de vérité qu’il recèle. On peut échafauder bien des hypothèses selon la façon dont on interprète ses mimiques. L’épouse de Lionel, Gisèle (Louise Turcot) est par contre dénuée de la moindre ambiguïté. Dévouée et franche, elle révèle sans hésiter à sa petite fille ce qu’elle croit savoir. Tout comme la sœur aînée de Claudine, Carole, elle reste au second plan au fil des épisodes. Carole est une célibataire d’âge mûr, très protectrice envers sa sœur ainsi que les enfants de celle-ci, qu’elle traite comme s’ils étaient sa propre progéniture.  Par ailleurs, Claudine voit réapparaitre dans sa vie la sœur de Jean Forget, Francine (Isabelle Vincent), esthéticienne à Montréal, une femme énergique mais qui souffre d’une grande anxiété et a une fâcheuse tendance à affabuler. Elle dissimule des secrets compromettants, tandis que son comportement fébrile témoigne de sa fragilité intérieure, de blessures anciennes mal refermées.

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Marc Lemaire est originaire de Rimouski, une ville de l’estuaire du Saint-Laurent. C’est un agent immobilier, spécialisé dans la vente de maisons luxueuses. Il semble être un homme équilibré, mais est toujours marqué par le traumatisme de l’incendie où sa mère fut brûlée vive sans qu’il ne puisse rien faire pour la secourir. Il est sportif, pratique le jogging pour se défouler. Il est moins habile que Claudine pour dissimuler sa liaison extra-maritale, ses mensonges maladroits menacent de provoquer une certaine suspicion, notamment de la part de Mylène, son épouse (Fanny Mallette). Cette dernière, prof de littérature, a un projet qui lui est cher: écrire un roman. Elle choisit pour cela de s’inspirer du passé trouble de la famille de Marc. Tout comme Stéphanie, elle cherche à connaitre le fin mot des mystères du passé, mais apprendra à ses dépens que toute vérité n’est pas bonne à divulguer.

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Le couple en apparence épanoui a un bébé, le petit Hervé. Ce dernier cimente leur relation, mais sera au centre d’un rebondissement inattendu, nœud dramatique de l’intrigue. Marc est très proche de son père Jacques. Campé avec justesse par Denis Bernard, c’est un pédopsychiatre à la retraite qui a beaucoup bourlingué: il a autrefois travaillé dans l’humanitaire en Afrique. Aujourd’hui, il est pasteur d’une église évangélique. Le personnage est parfois inquiétant, il est celui vers lequel convergent bien des soupçons (notamment celui d’avoir poussé Jean Forget au suicide). Aimable et bienveillant de prime abord, il lui arrive de mettre mal à l’aise ses interlocuteurs par des allusions pleines de sous-entendus. Il noue une relation intime avec une paroissienne, Hélène, lui demandant même de l’épouser. Mais celle-ci hésite après avoir découvert les aspects les plus obscurs de son existence passée.

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Comme dans les autres séries de Serge Boucher, la narration alterne entre le présent et le passé, les épisodes sont ponctués de flashbacks. Cependant, Feux en comporte moins que ses précédentes fictions (en particulier Apparences), les réservant surtout aux pré-génériques et aux fins d’épisodes. Ces flashbacks peuvent apporter un éclairage sur la psychologie des personnages (comme celui où Marc enfant dit à sa gardienne qu’il voudrait l’épouser plus tard ou comme la scène où Jean Forget se travestit devant Claudine, y prenant un plaisir manifeste), mais aussi donner des indications nébuleuses au téléspectateur désireux de résoudre le mystère.

Parfois, ces indices sont trompeurs et peuvent induire en erreur, constituant autant de fausses pistes. Le procédé du flashback est employé avec parcimonie dans Feux, où le scénario progresse souvent par le biais de remarques révélatrices glissées au détour de dialogues autrement  anodins. Il y a bien des épisodes cruciaux, à l’instar des précédentes créations de l’auteur (comme l’épisode 5, consacré à la fête d’anniversaire de Claudine ou l’épisode 7, qui fait suite à un surprenant cliffhanger), mais l’intrigue se dévoile surtout par petites touches, renforçant peu à peu une atmosphère lourde de suspicion.

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Comme vous le savez, je suis très friand de mots de la francophonie. Par bonheur, Feux comporte son lot de québécismes, dont certains ne m’étaient pas inconnus. J’ai relevé ainsi un verbe tiré de l’anglais, « flyer », signifiant déguerpir, partir en quatrième vitesse. Autre verbe pittoresque, « minoucher », qui veut dire faire des caresses (mais peut également être employé dans le sens de flatter quelqu’un). J’ai noté aussi: « viarge », un juron québécois, expression de colère blasphématoire dérivée du mot « vierge »; « se garrocher » pour s’élancer, se jeter précipitamment; « achaler » qui veut dire importuner, agacer avec insistance. J’ai gardé le meilleur pour la fin: « virer sur le top », une expression familière pour dire qu’on a perdu la boule, qu’on est devenu « fou raide » (autre terme synonyme de complètement barjo).

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En conclusion, je dirais que c’est sans doute à ce jour la série la plus aboutie de Serge Boucher. Apparences avait certes un personnage central fort, interprété par Geneviève Brouillette et comportait un épisode particulièrement original (le huitième), focalisé sur un lointain passé. Mais le dernier épisode n’assemblait pas toutes les pièces du puzzle, laissant un sentiment de frustration. Le final de Feux, qui réserve de surprenantes révélations, permet d’avoir une vision claire du drame qui s’est noué trente ans plus tôt, seuls quelques détails secondaires restant non élucidés. On y trouve aussi des scènes chargées d’émotion, comme celle de la confrontation entre Claudine et Rémi la nuit au bord de l’eau. Certes, ceux qui préfèrent qu’un reste d’incertitude plane, laissant le spectateur se faire sa propre opinion, peuvent pencher en faveur d’Apparences. Mais Feux, par son suspense savamment construit et l’intensité dramatique qui la caractérise, constitue à mon avis de la très bonne télévision. Au fond, la série pose la question suivante: vaut-il mieux faire des compromis, accepter de mener une vie rangée et sans histoires ou rechercher les feux de la passion au risque de tout perdre?  On a là une belle illustration de ce dilemme existentiel.

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Cuatro estaciones en La Habana (Espagne / Cuba, 2016)

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Cette semaine, je vous propose de nous pencher sur une série policière récemment diffusée par Netflix et initialement programmée sur la chaîne espagnole TVE. Il s’agit d’une coproduction entre l’Espagne et Cuba, distribuée à l’international par une société basée à Berlin, Wild Bunch. La minisérie se compose de 4 épisodes d’une durée variant entre 1h15 et 1h30 environ. Il s’agit de l’adaptation de la tétralogie de romans noirs de Leonardo Padura narrant les enquêtes d’un flic de La Havane, Conde, dans les années 90, période difficile pour le régime castriste, suite à la chute du mur de Berlin et à la dislocation de l’URSS. La série vaut surtout pour sa réalisation classieuse, sa bande musicale riche et atmosphérique et son ambiance de film noir. En outre, elle donne un aperçu éclairant  de la vie dans la capitale cubaine en temps de crise et évoque les zones d’ombre du passé, les dérives ayant marqué les décennies suivant la prise de pouvoir de Fidel.

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Il existe un autre projet (de la chaîne américaine Starz) visant à adapter les fictions de Leonardo Padura, intitulé Havana Quartet, où Conde sera joué par Antonio Banderas. A l’instar des deux séries à propos des Borgia (de Canal et Showtime), il sera intéressant de comparer les qualités respectives des différentes moutures. Cuatro estaciones en La Habana place la barre assez haut pour ce qui est de la réalisation, très travaillée. Félix Viscarret a filmé magnifiquement La Havane, faisant ressortir son architecture si particulière, l’élégance surannée de ses bâtiments décatis datant de l’époque coloniale, les slogans castristes impérieux qui ornent les murs des édifices publics, sans oublier de montrer les travaux de rénovation des monuments les plus emblématiques (en particulier le siège de l’académie des sciences, l’imposant Capitolio National). De plus, des travelings de La Havane vue du ciel permettent de se figurer la densité et le caractère hétéroclite du tissu urbain.

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Les musiques sont variées, avec des morceaux de jazz typiques des films noirs, des chansons rétro évoquant la nostalgie de l’époque pré-révolutionnaire et des échantillons du répertoire d’artistes cubains contemporains. Au fil des aventures de Conde, des scènes de rue restituent la vie quotidienne dans les artères de La Havane et apportent une touche d’authenticité à la série. Le climat capricieux de l’île est aussi mis en exergue, les ondées soudaines et violentes, la moiteur des jours de la saison chaude et les vents violents qui balaient parfois le pays avec insistance. A la fin de certains épisodes, on a droit à un montage de photos anciennes montrant le peuple de La Havane dans toute sa diversité. Bref, un effort particulier a été fait pour donner le sentiment au téléspectateur de s’immerger dans la société cubaine.

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Le premier épisode, Vientos de la Habana, est le plus long. Il prend le temps de présenter les personnages principaux. Conde est interprété par Jorge Perugorría: c’est un flic expérimenté et efficace, au caractère bouillonnant, peu enclin à se soumettre aux injonctions de sa hiérarchie. Il a un penchant pour la boisson et les belles femmes et a une passion secrète, l’écriture (il occupe son temps libre à la rédaction d’un roman et a la velléité d’abandonner son job de policier pour se consacrer pleinement au métier d’écrivain). Il est secondé par un flic consciencieux, Manolo (Carlos Enrique Almirante), soucieux de ne pas déplaire à ses supérieurs. Le chef de Conde, le major Antonio Rangel (Enrique Molina), grand amateur de cigares, affiche au travail une mine sévère, mais au fond il est d’une nature conciliante. Il est constamment accablé de soucis, régulièrement soumis à des pressions politiques exercées pour que les enquêtes de ses subordonnés ne mettent pas en cause les pontes du régime.

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Conde aime passer des moments conviviaux avec sa bande d’amis quadragénaires, comprenant entre autres un médecin volontiers critique à l’égard du régime et son propre frère, un handicapé en fauteuil roulant (blessé de guerre en Angola), fêtard exubérant  au caractère irrévérencieux. Ces personnages secondaires, bien qu’attachants, ne sont présents que lors de courtes scènes apportant un peu de détente (et des commentaires désillusionnés sur les espoirs déçus de la révolution)  dans des récits à l’atmosphère poisseuse. Conde a bien sûr un informateur: Candito, dit El Rojo (Mario Guerra), un rouquin un peu couard mais qui met à profit ses nombreuses relations dans les milieux interlopes pour rencarder le policier.

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L’intrigue du pilote est assez sordide: l’investigation porte sur l’assassinat d’une jeune prof de lycée, Lissete, membre de la jeunesse communiste, à la réputation sulfureuse (elle a régulièrement des relations sexuelles avec ses élèves) Sur les lieux du crime, des tablettes de méthamphétamine sont retrouvées, ainsi que de la marijuana. Très vite, l’enquête s’oriente vers les réseaux de trafiquants de drogue, en particulier celui d’un caïd surnommé « le jardinier », qui pâtit de la concurrence de dealers russes. Une guerre des gangs meurtrière se déclenche, mais Conde suit aussi la piste des lycéens qui fréquentaient l’enseignante en soirée, monnayant les sujets des examens contre la fourniture de drogues. Le scénario ne manque pas de rebondissements mais la fin ne surprend guère. Plus que  l’histoire, finalement très classique, ce sont les passages atmosphériques typiquement cubains qui font tout l’intérêt de l’épisode, comme cette virée au volant d’une belle américaine, une Chevrolet des années 50, le long du Malecón, la célèbre promenade du front de mer de La Havane.

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Pasado perfecto, où l’enquête porte sur la mystérieuse disparition d’un businessman au moment de conclure un marché important avec des hommes d’affaire japonais, présente une intrigue avec plus de fond que celle de l’épisode précédent. Le disque dur de l’ ordinateur du PDG a été effacé, tandis que les employés de l’entreprise semblent chercher à dissimuler les agissements passés de leur patron. L’épisode a le mérite d’aborder les particularités de l’économie planifiée cubaine (avant la libéralisation de ces dernières années) et l’autonomie accordée à certaines entreprises en vue de faciliter le contournement de l’embargo américain. Également, on voit la volonté des dirigeants cubains d’étouffer l’affaire pour éviter qu’un scandale financier mettant en cause un entrepreneur qui était jugé exemplaire n’éclate inopportunément. D’autre part, dans cet épisode,  Conde retrouve Tamara (Laura Ramos), une ancienne petite amie, devenue l’épouse du businessman introuvable. Une histoire intéressante, mais vu le nombre restreint de suspects et les indices fournis, l’issue s’avère assez prévisible.

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Máscaras, le troisième épisode, est celui qui, a mon avis, développe l’intrigue la plus captivante et la mieux agencée. Le corps d’un jeune homme travesti est retrouvé dans un parc. Il s’agit d’Alexis, le fils d’un diplomate qui est une figure légendaire du régime, héros de la lutte contre Fulgencio Batista à la fin des années 50. Conde évolue en terrain miné: son enquête tend à remettre en cause la véracité du passé glorieux du diplomate, qui a le bras long, tandis qu’une enquête interne aux services de police vise le policier et que des pressions sont exercées sur Manolo pour qu’il témoigne contre lui. L’épisode évoque l’homophobie du régime dans les années 60-70, le traitement peu enviable réservé alors aux gays et leur stigmatisation dans la société. L’histoire vaut aussi par la présence de quelques personnages hauts en couleur, comme Alberto Marqués (Aramís Delgado),  un ancien directeur de théâtre, homosexuel notoire, un ami intime d’Alexis qui vit dans un cadre baroque orné d’éléments de décors scéniques évoquant sa carrière sur les planches.

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Cet épisode s’ouvre sur des images d’archives montrant Cuba à l’époque de la révolution. Mais si la suite évoque brièvement l’histoire tumultueuse du pays, on reste sur notre faim car cet aspect n’est nullement détaillé. On aurait aimé plonger plus en détail dans le passé, en savoir plus sur les acteurs de la guérilla et sur les anciens soutiens de Batista qui ont retourné leur veste. Cependant, l’enquête est habilement menée et Conde se montre sous son meilleur jour, pugnace et intuitif.

Paisaje de Otoño, le dernier épisode, traite d’une affaire d’homicide où la victime, un employé administratif prénommé Miguel et retrouvé mort noyé dans les eaux portuaires, se révèle avoir été mêlé à un lucratif trafic d’objets d’art. Parallèlement, La Havane est sous la menace de l’ouragan Félix, qui doit se déchainer sous peu selon les prévisions météo et risque de dévaster tout sur son passage (la fin de l’épisode montre d’ailleurs des images d’archives de l’île traversée par un cyclone).

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Conde est en conflit avec sa hiérarchie. Antonio Rangel a été mis à pied et remplacé par un autre officier, ce qui lui déplait fortement, au point pour lui de déposer une lettre de démission. Il mène malgré tout sa dernière enquête dans le milieu des collectionneurs d’œuvres d’art, parmi lesquels on compte des membres de la communauté cubaine de Miami. On découvre l’étendue du pillage des biens ayant appartenu aux « traitres » les plus nantis qui ont fui l’île lors de la révolution (un organisme, l' »institut de la réforme urbaine », était alors chargé de redistribuer les biens immobiliers confisqués aux opposants au régime). Il est question dans cet épisode d’authentiques toiles de Goya, de Murillo ou de Matisse faisant l’objet d’un commerce fructueux, ainsi que d’une précieuse statue de Bouddha dissimulée dans une plantation. Si le sujet de l’intrigue est prenant, la résolution de l’affaire, reposant sur un indice plutôt mince, est vite expédiée et peu originale. Néanmoins, cette ultime histoire n’est pas dépourvue d’humour, avec notamment une trame secondaire où Candito, l’informateur de Conde, pris d’une inattendue ferveur mystique, devient adepte de l’église adventiste du septième jour.

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Cuatro estaciones en La Habana est une minisérie très agréable à suivre, mais qui n’est pas sans défauts. Le jeu des acteurs est inégal, certains comédiens ont tendance à surjouer. Les intrigues sont dans la tradition du polar noir le plus classique, à l’exception peut-être du troisième épisode, elles ne surprendront pas l’amateur chevronné de fictions policières. Surtout, chaque épisode comporte quelques scènes de sexe torrides, qui semblent gratuites et n’apportent rien à l’histoire. Ces scènes sont introduites de façon artificielle comme si ces passages faisaient partie du cahier des charges des concepteurs de la série. Mais ces quelques critiques ne doivent pas vous dissuader de regarder cette fiction hispano-cubaine: l’esthétique de la réalisation et le fond des intrigues, révélateur des côtés obscurs du régime castriste font qu’en définitive, on peut très bien, comme moi, ressortir satisfait du visionnage. Les aficionados de polars noirs latinos, quant à eux, apprécieront de revisiter l’œuvre de Padura, publiée en France par les éditions Métailié et Points. En attendant la prochaine adaptation américaine.

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L’ennemi de la mort (France, 1981)

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Le premier article de cette année porte sur une ancienne série française diffusée durant l’été 1981. Il s’agit d’une adaptation (en quatre épisodes d’environ une heure) d’un roman d’Eugène Le Roy publié six ans après sa mort et intitulé à l’origine Le parpaillot. Cet auteur, républicain et anticlérical, est surtout connu pour un roman régionaliste, Jacquou le Croquant, adapté à la télévision en 1969 par Stellio Lorenzi. L’ennemi de la mort, une minisérie réalisée par Roger Kahane et scénarisée par Roger Vrigny, n’a pas eu autant de succès: il est vrai qu’il s’agit d’une fiction très austère, dure et implacable et que sa conclusion est particulièrement déprimante. Mais cette œuvre singulière, qui porte un regard radicalement pessimiste sur le genre humain, mérite que l’on s’y attarde.

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Lors de l’épisode initial, dont l’action se situe lors du second Empire, Daniel Charbonnière, qui vient d’achever ses études de médecine, rentre dans son pays pour remplacer son père qui vient de décéder.  Daniel est interprété par Bernard-Pierre Donnadieu, avec beaucoup de retenue et un jeu peu expressif, mais il parvient à faire ressortir la force de caractère de son personnage. La région où le docteur Charbonnière s’installe est la forêt de la Double, en Dordogne, où les nombreux étangs et marécages insalubres provoquent alors des ravages parmi la population, lui donnant son surnom de « royaume des fièvres ». Daniel Charbonnière, qui doit faire face à une situation financière difficile, ayant hérité des dettes contractées par son père, se lance dans un combat pour venir à bout de la malaria et de la fièvre typhoïde qui sévissent dans les environs et touchent surtout les plus démunis.

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Il cherche à convaincre les habitants, propriétaires fonciers comme membres de la paysannerie, de l’importance d’assécher les étangs, mais ne rencontre qu’indifférence et incompréhension. Les grands propriétaires terriens sont viscéralement attachés à leurs possessions matérielles et ne veulent rien céder, le souvenir des assèchements imposés par l’Assemblée nationale constituante de l’époque révolutionnaire n’étant pour eux pas si lointain. Les paysans sont pour la plupart trop ignorants pour percevoir clairement les enjeux sanitaires et utilisent toujours des remèdes inefficaces issus des croyances populaires transmises de génération en génération (comme le fait d’attacher des herbes autour des bras et du cou, ou encore d’avaler des araignées).

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Daniel finit malgré tout par trouver une poignée de partisans qui s’attèlent à une tâche laborieuse: assécher un étang, avec des moyens dérisoires. Par ailleurs, il a quelques rares soutiens parmi les notables. Ainsi, maître Cherrier, le notaire (joué par Alfred Adam), un homme doté d’un solide sens pratique, un peu cynique et désabusé (il regrette son mariage qui a selon lui consisté à « additionner des sacs d’écus »), lui prodigue des conseils avisés, toujours terre à terre. Le gentilhomme Gaspard de Fersac (Bernard Fresson) partage son point de vue médical. Il devient son confident et initie avec lui une campagne de vaccination destinée à toutes les classes sociales. Mais sa santé se dégrade peu à peu et il apparaît comme un élément bien isolé parmi la petite noblesse du coin. Par ailleurs, le médecin peu toujours compter sur l’aide de La Grande (Jenny Clève), la fidèle servante de son père, à présent au service dévoué du fils de famille.

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Une histoire d’amour impossible se développe entre Daniel et sa cousine Minna (Carole Lixon), membre d’une branche aisée de sa parentèle dont le père, monsieur de Légé (Victor Garrivier) est le plus gros propriétaire de la région. Minna est une jeune femme orgueilleuse et sûre d’elle. Victime d’une morsure de serpent, elle est soignée par Daniel, qui lui avoue bientôt les sentiments profonds qu’il ressent à son égard. Minna lui propose de l’épouser, mais Daniel refuse car il estime ne pas appartenir au même monde qu’elle et car il affirme éprouver du mépris pour la mentalité bourgeoise et l’attachement à l’argent qui la caractérise. Minna est touchée au vif par son refus et dès lors éprouvera un haine tenace envers lui. Elle épouse le comte de Bretout (Christophe Malavoy), un dandy prétentieux bien éloigné de l’humilité du docteur Charbonnière.

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De son côté, Daniel a choisi de vivre, malgré la désapprobation de maître Cherrier qui voyait tout l’intérêt d’une alliance entre lui et Minna, avec une paysanne qu’il connaît depuis l’enfance, Sylvia (Nathalie Mazeas) et qu’il a soigné d’une fièvre persistante. Sylvia est une fille toute simple, une pauvresse qui voue au docteur une  admiration sincère. Minna, poussée par sa détestation, exige de Daniel le remboursement de ses dettes et lui envoie des huissiers pour saisir ses biens et l’expulser de son logement. Aveuglée par le ressentiment, elle ne voit pas qu’en agissant ainsi, elle compromet les efforts du médecin en faveur de l’éradication des affections qui ravagent le pays. Mais Daniel Charbonnière, par son intransigeance et son entêtement, également son caractère taiseux et peu sociable, a aussi une part de responsabilité dans la difficile situation où il finit par se trouver.

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Un exemple du peu de souplesse dont peut faire preuve Daniel: son attitude concernant la religion. Il est protestant de par ses origines familiales et ne voit pas l’utilité de se convertir au catholicisme alors qu’il est essentiellement un non croyant, même si cela favoriserait ses relations avec les gens du pays, l’hostilité envers les parpaillots étant largement partagée. Alors que Daniel est un personnage entier, qui semble fait d’un seul bloc, Minna change au fil des épisodes, passant de l’amour à la haine obstinée, avant d’être rongée par le remord. Une scène lugubre la montre cheminant, vêtue de noir, vers un marais putride et s’asperger le visage d’une eau  porteuse d’infections létales, pour expier ses fautes. L’assassinat brutal de son père par un pauvre hère, la conscience d’avoir nui  avec constance à un homme de bien, auront induit chez elle des tendances suicidaires.

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Le dernier épisode est d’une totale noirceur. Le comte de Bretout, conseillé par un abbé sournois et manipulateur, parvient à dresser la paysannerie contre le médecin: ils s’en prennent à ses proches et mettent le feu à sa modeste propriété. Il s’ensuit un procès où les seules personnes jugées ont été instrumentalisés par des notables et où Daniel, faisant preuve d’empathie refuse de témoigner à charge contre eux et de les condamner à la peine de mort. La dernière entrevue entre Minna et le médecin est pleine d’amertume et donne le sentiment d’un immense gâchis. Si cette histoire dénonce le conservatisme du clergé et des grands propriétaires, elle souligne aussi l’arriération, la crédulité et l’attitude grégaire des pauvres gens, leur incapacité à comprendre ce qui est pour leur bien. Le téléspectateur ne peut que ressortir déprimé d’un tel visionnage, la fin ne laissant subsister aucune lueur d’espoir.

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Le roman d’Eugène le Roy a sans doute dû paraitre daté au moment de sa publication. En 1912, le pays de la Double était en voie d’assainissement et les mentalités plus aussi arriérées, tandis que la lutte contre la maladie a progressé sensiblement à partir des années 1880 et des travaux précurseurs d’Alphonse Laveran. Les intentions de l’auteur demeurent incertaines, mais il reste qu’il s’agit d’un récit fort, porteur d’une colère froide contre la bêtise humaine. La minisérie es une production à l’ancienne, un peu académique et jouée parfois avec raideur, mais elle possède quelques scènes marquantes, révélatrices du dénuement de la population (comme celle où un berger confectionne un cercueil miniature pour y loger la dépouille de son fils victime des fièvres paludéennes) et parvient à faire ressortir la complexité psychologique de ses protagonistes principaux. A voir donc pour les amateurs de fictions historiques et de littérature engagée qui ne craignent pas de broyer du noir.

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Fauda [saison 1] (Israël, 2015)

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Cette série, proposée depuis début décembre sur Netflix, nous plonge en plein conflit israélo-palestinien. On suit aussi bien le quotidien  d’une unité d’élite de Tsahal que les actions clandestines du Hamas. Filmé dans un style réaliste et ne cherchant nullement à glorifier un camp et à stigmatiser l’autre, Fauda est un thriller politique efficace, violent et doté d’un scénario tortueux. La première saison, diffusée en 2015 sur la chaîne Yes Oh, fut plébiscitée aussi bien en Israël qu’en Palestine. Elle comprend 12 épisodes assez courts (entre 30 et 45 minutes environ). C’est une création originale de Lior Raz (qui, outre son travail de scénariste, interprète le personnage principal de la série) et  Avi Issacharoff (un journaliste spécialisé dans les affaires politiques palestiniennes), tournée en 2014 (lors d’une période de vives tensions marquée par de terribles combats dans la bande de Gaza) à Kafr Qasim, non loin de Tel Aviv.

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Dans le premier épisode, on fait la connaissance des membres d’une mista’arvim, une unité spéciale de Tsahal chargée de mener des opérations en Palestine, en se fondant dans la population arabe (en maitrisant à cette fin parfaitement la langue arabe, en adoptant les coutumes et l’habillement local, tout en se dissimulant sous une fausse identité). Le protagoniste principal, Doron (Lior Raz), est un homme d’action qui s’est retiré des services israéliens pour mener une vie tranquille à la campagne en cultivant quelques hectares de vignes. Mais lorsqu’il apprend qu’un redoutable partisan du Hamas, Abu Ahmad, est encore vivant un an et demi après la date supposée de son assassinat par un commando de l’armée dont il faisait partie, il rejoint Tsahal et se propose d’identifier Ahmad, surnommé « la panthère » lors d’une intervention devant avoir lieu lors du mariage du petit frère de l’activiste, Bashir. Malgré les réticences de son épouse Gali, Doron s’implique en se faisant passer pour l’employé d’un traiteur venu apporter des victuailles à la réception des jeunes époux.

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Mais l’opération tourne mal. Les hommes infiltrés sont démasqués, il y a plusieurs morts dans la fusillade qui s’ensuit, dont Bashir, tandis qu’ Ahmad (Hisham Suliman) parvient à s’enfuir et à distancer l’équipe de Tsahal à sa poursuite. Ce pilote est très accrocheur et instaure un suspense qui sera présent dans le reste de la série.  Chaque membre de l’unité des mista’arvim  est bien caractérisé à l’écran et fait l’objet d’une intrigue qui lui est dédiée. Quelques personnages se détachent cependant. Nurit, le seul membre féminin de l’unité (jouée par Rona-Lee Shim’on) est une jeune femme volontaire qui souhaite tenir un rôle plus actif sur le terrain. Elle s’avère capable d’assassiner froidement à bout portant une cible désignée, une brutalité qui surprend de la part d’une personne toujours très chaleureuse envers ses équipiers.

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Boaz (Tomer Kapon) est le plus téméraire du groupe, celui qui se met le plus souvent en danger. Parlant couramment arabe, il a été chargé d’établir un dialogue avec les palestiniens pour le compte du ministère de la défense. Il a une liaison torride avec une barmaid avant que celle-ci finisse tuée dans un attentat suicide à la bombe, la rage l’amenant ensuite à prendre des risques inconsidérés et à être capturé par le Hamas. Son destin est particulièrement tragique. Mickey Moreno (Yuval Segal) est le coordinateur des opérations de l’unité. C’est lui qui est venu sortir Doron de sa retraite, mais ensuite il lui reproche plus d’une fois son comportement peu orthodoxe en opération et sa désinvolture vis à vis des directives de ses supérieurs. Moreno a une liaison avec Nurit, qu’il souhaite ne pas voir trop exposée lors des missions dangereuses, en dépit de l’aspiration de la jeune recrue à vouloir jouer les premiers rôles.

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Autre protagoniste, plus ambigu: Naor (Tsahi Halevi). Cet agent a des rapports fraternels avec Doron, mais dans le même temps il est l’amant secret de sa femme Gali. Doron finit par découvrir l’infidélité de Gali et dès lors ses relations avec Naor s’enveniment, il va jusqu’à l’accuser de trahison envers ses équipiers. Je n’ai pas trouvé que Naor était un personnage très convainquant, il manque d’épaisseur et reste au second plan durant toute la saison. Heureusement, côté palestinien, il y a aussi quelques personnages forts: A commencer par Abu Ahmad, le terroriste responsable de la mort de 116 israéliens, capable de grande cruauté envers ses adversaires (ainsi, il n’hésite pas à transformer un otage en bombe humaine), mais pouvant se montrer très amical envers les siens et qui reste profondément attaché à sa famille. « La panthère » exploite le réseau souterrain de ses partisans pour se soustraire à ses poursuivants en changeant fréquemment de cachette. Il a cependant des détracteurs parmi les responsables du Hamas, certains préféreraient le voir mort, considérant que la violence extrême qu’il prône est une voie sans issue et compromet leurs objectifs politiques.

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Ahmad a auprès de lui un jeune disciple, Walid (Shadi Mar’i), un garçon impulsif et dont la loyauté envers « la panthère » semble sans faille. Walid aide Ahmad à fuir de l’hôpital où il est alité, ayant été blessé en fuyant ses poursuivants israéliens. Il demande alors l’aide d’une amie, médecin de l’établissement, Shirin El Abed (Laëtitia Eïdo, une actrice française). Walid est amoureux de cette dernière, lui demande avec insistance de l’épouser, sans savoir qu’elle collabore avec Tsahal et couche avec Doron. Il peut se montrer d’une grande naïveté et apparait surtout comme un idéaliste pétri de convictions, mais qui pourrait basculer en faveur du camp adverse sous le coup de la déception. Au fil des épisodes, la tension entre lui et Abu Ahmad va grandissant, ce dernier lui apparaissant toujours plus comme un stratège froid et sans états d’âme. Walid est peut-être le personnage le plus intéressant de la série, car il apporte à l’intrigue une certaine part d’imprévisibilité.

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Shirin, quant à elle, est prise entre deux feux. Elle subit des pressions de Tsahal qui lui demande de coopérer plus étroitement avec les services israéliens, tout en étant complice dans une certaine mesure de la cavale de Hamed. Elle cherche à ne pas être mêlée de près aux évènements mais ne peut l’éviter, se trouvant même la cible d’une tentative d’assassinat. Walid pratique à son encontre une sorte de chantage sentimental, lui assurant tranquillité et protection si elle consent à l’épouser. Walid et Shirin sont au cœur de l’intrigue de Fauda car ils n’appartiennent pas à un camp de façon indéfectible, ils occupent une position mouvante et leurs actions peuvent s’avérer cruciales pour les belligérants. Un troisième personnage, moins central certes, semble relativement changeant au long de la saison: Nasrin, l’épouse de « la panthère » (Hanan Hillo), une femme très pieuse, toujours voilée, qui n’ignore pas que son mari est encore vivant mais feint d’être une veuve éplorée.

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Nasrin a une aversion pour les méthodes expéditives des services israéliens,  leur reprochant notamment l’élimination brutale de Cheikh Yassine. Mais ce qui compte pour elle, plus que la cause palestinienne, c’est de protéger ses enfants. Elle veut aller vivre en Allemagne, loin du conflit meurtrier. Lorsque sa fille Abir est blessée à l’œil, victime collatérale des combats, elle est prise en charge par des médecins israéliens. Dans un premier temps, Nasrin exige que sa fille soit transférée à Ramallah, mais un officier israélien, le capitaine Eyov (Itzik Cohen), finit par la convaincre de n’en rien faire et de lui faire confiance. Eyov, spécialiste des interrogatoires musclés, a un faible pour cette femme courageuse, dont l’hostilité envers Israël s’atténue quelque peu au fil des épisodes, même si elle ne renie pas ses convictions. La trajectoire de Nasrin est l’opposée de celle d’Amal, la veuve de Bashir, obnubilée par le désir de vengeance, qui choisit d’être volontaire pour effectuer un attentat suicide et laver dans le sang l’affront subi.

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 Globalement, le scénario est bien construit, particulièrement dans la seconde moitié de la saison, captivante et qui s’achève par un cliffhanger prometteur. Fauda a le mérite de restituer au téléspectateur la tension exacerbée de cette contrée constamment troublée. Une scène est à cet égard révélatrice: quittant l’hôpital avec sa fille, Nasrin se débarrasse de la peluche géante offerte par le personnel de l’établissement en allant la déposer sur le banc d’un abribus, provoquant la fuite précipitée des passants, qui croient que cet innocent jouet contient une bombe à retardement. Également, la série permet de se rendre compte de la défiance (voire la haine) existant non seulement entre services israéliens et palestiniens, mais aussi au sein des factions de chaque camp. Ainsi, la direction de Tsahal veut démanteler le groupe de Mickey Moreno, tandis que le Hamas est très divisé et s’oppose farouchement au Fatah et à  son service de sécurité préventive, le PPS.

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Fauda prend soin de montrer que la violence excessive est loin d’être absente du côté de l’État hébreux: par exemple, lorsqu’un dignitaire religieux palestinien est arrêté, suspecté d’être lié aux terroristes, il est sauvagement torturé par ses interrogateurs, avec un certain sadisme. Il va sans dire que ma vision consternée de cet interminable conflit israélo-palestinien n’a pas changé à l’issue du visionnage. Enfin, la dissymétrie des moyens matériels dont disposent les adversaires apparaît clairement, le contraste entre les équipements ultramodernes de Tsahal et les locaux décrépits où évoluent les membres du Hamas étant criant.  Mais la série n’a pas que des qualités: quelques intrigues amoureuses n’apportent rien à l’histoire (comme la liaison adultère de la femme de Doron) et le comportement de certains protagonistes n’est pas toujours hautement rationnel.

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Ce dernier point peut être illustré par le plan délirant échafaudé par Abu Ahmad: commettre un attentat massif dans une synagogue, en usant du redoutable gaz sarin, dans le but de provoquer une réaction exacerbée de la part d’Israël susceptible de déstabiliser le proche-orient et provoquer une intervention de l’Iran. Un projet diabolique mais dont l’ampleur des conséquences supposées semble bien improbable. La saison 2 qui verra le jour devra éviter une dérive sensationnaliste et un scénario irréaliste et peu crédible dans la veine des pires saisons de Homeland. Il reste que j’ai plutôt apprécié cette première saison, malgré son sujet déprimant, pour sa réalisation énergique et son scénario prenant (même si Hatufim et Shtisel restent mes séries israéliennes préférées). Fauda est sans doute à même de contenter les amateurs de thrillers politiques truffés de scènes d’action montrant la violence dans toute sa crudité.

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Dark labyrinths of the past / Ghost in the curved mirror (Russie / Ukraine, 2013 /2016)

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Deux petites séries de mystère cette semaine, un whodunit et un thriller psychologique, deux productions russo-ukrainiennes de Star Media, chacune en 4 épisodes, que l’on peut visionner sur le net avec des sous-titres anglais. Certes, ces fictions ne révolutionnent pas le polar télévisuel, mais pour les longues soirées d’hiver près d’ un bon feu de cheminée, ce sont des divertissements tout à fait appropriés, avec des scénarios tortueux et à l’issue guère trop prévisible. Commençons par le thriller, daté de 2013 et coécrit par Galina Salgarelly et Elena Serova.

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Liza (interprétée par Karina Razumovskaya, vue dans la série Vanga que j’ai présenté en 2015) a quitté son domicile suite à une dispute avec son mari. Le lendemain, elle est retrouvée à demi inconsciente et blessée à la tête dans la forêt par son beau-frère Oleg (Dimitriy Surzhikov). En la raccompagnant chez elle en voiture, ce dernier s’aperçoit qu’elle est frappée d’amnésie. Lors de ses retrouvailles avec son époux Boris (Alexsandr Kobzat), elle fait montre de méfiance envers cet homme qui lui est désormais inconnu, d’autant plus que son mari a un comportement étrange faisant parfois douter de sa sincérité. Boris est handicapé et se déplace avec une canne, mais le traumatisme psychologique à l’origine de son infirmité n’est pas clairement dévoilé. Des fragments du passé de Liza se révèlent peu à peu, révélant une vie tourmentée.

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Des habits de bébé trouvés dans le chalet du couple par Liza contraignent Boris à lui avouer qu’elle attendait un enfant mais a fait une fausse couche et que, consécutivement, elle aurait fait une tentative de suicide par pendaison. La jeune femme est la proie de terreurs nocturnes, des cauchemars qui lui révèlent qu’elle a fait autrefois un séjour en hôpital psychiatrique. Le comportement des deux frères, qui lui font visiblement des cachotteries, ne cesse de l’intriguer. Par exemple, pourquoi Boris a-t-il prétendu qu’elle était férue de botanique et passait son temps libre à s’occuper des roses de son jardin d’hiver alors que les mains de Liza sont vierges de toutes traces d’écorchures? Boris affirme qu’elle a grandi dans un orphelinat et qu’il l’a rencontrée par l’entremise d’Oleg qui travaillait à l’institut où elle faisait ses études, mais certains détails ne cadrent pas avec son parcours supposé.

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Par ailleurs, la minisérie développe une autre trame, qui semble de prime abord n’avoir aucun lien avec l’histoire de Liza. On suit Irina, une jeune réceptionniste d’hôpital, qui est victime d’une agression en forêt, par un individu se dissimulant sous une toque de fourrure. Elle est secourue par Sergey,  qui passait par là avec son chien. Ce dernier, psychologue de profession, devient le protecteur d’Irina et cherche avec elle à identifier le mystérieux agresseur.  Irina suspecte son ex petit ami, Igor, d’être le coupable, celui-ci ayant eu un comportement agressif à son égard, notamment en lui demandant avec empressement de lui avancer de l’argent. Dans le même temps, un policier au regard inquisiteur enquête sur une suite d’homicides perpétrés dans les environs et suspecte tour à tour Igor et Sergey d’être impliqués.

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Un homme est retrouvé assassiné sur un banc près d’une gare de chemin de fer, tandis qu’une femme meurt brûlée dans un incendie volontaire. Bientôt, l’investigation s’oriente vers le chalet de Boris et Oleg, lorsque la voisine de ceux-ci, une vieille dame volontiers fouineuse, est sauvagement abattue. Les intrigues de Liza et d’Irina ne se rejoignent qu’à la fin du dernier épisode, de façon inattendue. Dark labyrinths of the past est une minisérie parfois mélodramatique, qui recourt à des artifices pour intensifier le suspense, mais dont l’histoire, basée sur les fausses apparences, est bien agencée, révélant in fine une réalité plus complexe que celle que les indices distillés au fil des épisodes pouvait laisser supposer. Si la réalisation ne manque pas de style et parvient à restituer une atmosphère inquiétante et un trouble diffus qui va croissant, on peut regretter que la personnalité de l’assassin manque singulièrement de subtilité et que ses motivations ne convainquent pas totalement. Mais globalement, ce polar hivernal, sans longueurs et servi par un solide casting, fonctionne plutôt bien.

Ghost in the curved mirror

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Cette minisérie est nettement influencée par la fiction policière classique anglo-saxonne. L’ambiance pleine de mystère, les phénomènes en apparence surnaturels, rappellent les polars de John Dickson Carr. Si cette série ne se hisse pas au niveau des meilleures histoires du maître des meurtres en chambre close (ou de son homologue français, Paul Halter), c’est tout de même un programme plaisant, résolument cosy et qui développe une énigme criminelle d’honnête facture.  L’action se situe dans une riche demeure familiale, un pavillon de chasse cossu situé en pleine forêt. La propriétaire, madame Shestakova, croit que la maison est hantée. les phénomènes qu’elle constate sont pour le moins intrigants:  le parquet grince la nuit, parfois la lumière s’éteint sans explication, le spectre d’une femme en blanc apparaît fugitivement dans un miroir, tandis qu’une main inconnue la pousse dans l’escalier lors d’une nuit d’insomnie.

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Deux journalistes se rendent sur place, membres de la rédaction d’un magazine spécialisé à propos de la chasse en Russie (l’équivalent du Chasseur français): Sergey et Makar (interprétés par Aleksey Sekirin et Sergey Koleshnya). Ceux-ci ne croient pas aux fantômes et tentent de trouver une explication rationnelle aux évènements. Très vite, ils sont confrontés à une série de meurtres survenant dans les environs. Dans la galerie des suspects, on trouve Larisa, la fille névrosée de madame Shestakova, son fils Leonid marié à Inga, une femme de mœurs légères, au comportement provocant et qui lorgne sur l’héritage familial, Ksenia, l’infirmière au service de la matriarche, sans oublier Vsevolod Leschinskiy (surnommé Sevra), un chasseur chevronné, adepte de l’hypnose et du spiritisme.

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Les rebondissements s’accumulent, plongeant le téléspectateur dans la confusion. Le bruit court que la demeure recèle une chambre secrète et fut le décor d’évènement passés inavouables, comme en témoignent de vieilles photos compromettantes brûlées récemment par la maîtresse des lieux. Un message anxiogène, « il est temps de mourir » apparait dans la buée d’un miroir. Le spectre est vu sur des caméras de surveillance, où il semble se dématérialiser et traverser les murs. On le suspecte d’être le fantôme de Tanya, une jeune femme morte noyée quelques décennies plus tôt dans un lac des environs, à moins que ce ne soit sa fille Sonya que l’on croyait disparue. Ksenia, qui a une liaison avec l’un des deux détectives, réchappe à une tentative de meurtre par balles survenue lors d’une balade en forêt. On cherche à empoisonner madame Shestakova en mêlant de l’atropine à son alcool favori, mais c’est Sergey qui, s’étant servi le premier, est intoxiqué. La matrone finira tout de même par être assassinée dans des circonstances mystérieuses.

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Ghost in the curved mirror est un cran en dessous de la précédente minisérie présentée dans cet article pour ce qui est de la réalisation, qui est ici hyper classique, alors que les décors de la demeure n’ont pas suffisamment de cachet pour contribuer de façon substantielle à l’atmosphère fantastique de la série. Cependant, le scénario d’Ekaterina Kostikova est efficace et solide, à défaut d’être vraiment ingénieux. L’explication des éléments surnaturels de l’intrigue, convaincante mais un peu trop simple, est à même de décevoir les amateurs de mystère les plus exigeants.

C’est surtout en tant que whodunit que réside l’intérêt de la fiction, avec quelques éléments de misdirection qui parsèment habilement l’intrigue et peuvent égarer le public vers une fausse interprétation des faits. Sans être au niveau de la production romanesque d’Agatha Christie ou  Christianna Brand, on peut trouver là de quoi titiller agréablement nos petites cellules grises, un exercice cérébral prisé en Russie comme le montre la tenue chaque année à Moscou d’un festival international des films et séries de détective (DetectiveFEST). A voir pour les accrocs des séries policières anglaises qui souhaitent découvrir une version slave de leurs programmes favoris.

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Flop Show (Inde, 1991)

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Comme promis, je vous présente une quatrième série indienne cette année. Il s’agit d’un classique de Doordarshan, une fiction humoristique qui connut un grand succès lors de sa diffusion au début des années 90, sans doute car les téléspectateurs voyait une sorte de défouloir hilarant dans ce programme abordant sur un mode satirique les maux de la société indienne. Flop show est une minisérie en 10 épisodes d’une vingtaine de minutes, écrite et réalisée par Jaspal Bhatti, un humoriste sikh surnommé « le roi de la comédie » et produite par son épouse Savita. Tous deux jouent dans l’ensemble des épisodes, où apparaissent aussi quelques acteurs à l’orée d’une belle carrière télévisuelle et cinématographique, tels Vivek Shauq et Kuldeep Sharma.

J’ai trouvé le programme souvent hilarant, mais le contexte social de la satire (l’Inde d’il y a 25 ans) ne m’étant pas familier, j’ai pu louper certaines allusions à des faits qui étaient alors d’actualité et sujets de consternation ou de moquerie pour les habitants de ce pays.  La série, aisément trouvable en streaming avec des sous-titres en anglais, est cependant très accessible pour tous publics, grossissant volontiers le trait quand il s’agit de ridiculiser les travers des fonctionnaires, politiciens, médecins ou encore artistes médiatiques.

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 De prime abord, Flop Show ne paie pas de mine et a un côté cheap assumé. Le budget devait être vraiment peu élevé, les décors étant peu nombreux et plutôt dépouillés, tandis que costumes et déguisements paraissent bien kitsch. La chanson en intro, interprétée par les comédiens, agrémentée de jappements de chiens et de jingles tirés d’un jeu vidéo de console d’époque, est résolument désuète. Mais cette première impression mitigée laisse place à une certaine jubilation en découvrant les scénarios et dialogues malicieux de la série. Jaspal Bhatti incarne à chaque foi le rôle central, un représentant de la profession tournée en ridicule au cours de l’épisode. Sa mise varie peu, seule la couleur de son turban diffère à chaque fois.

Chaque épisode débute par une dédicace, ironiquement prononcée avec solennité, adressée à la corporation qui va être visée. Le pilote, Chief guest, est selon moi le moins drôle: il cible les invités vedettes à des réceptions publiques qui ont la fâcheuse habitude d’arriver en retard. Jaspal y joue un acteur de seconde zone prié de faire un speech lors de la réunion d’une association de jeunes artistes. Celui-ci semble surtout préoccupé par la coupe de son costume et bâcle en vitesse un discours stéréotypé.

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Bien sûr, rien ne se passe comme prévu: les contretemps s’accumulent et le costume (comme son propriétaire) arrive en triste état à la réception. A cela s’ajoute pour Jaspal la nécessité de trouver en chemin un robinet pour pallier aux problèmes de plomberie de son logement. La chute ne manque pas de piquant, mais le script de l’épisode est assez basique. Le second, Medical Bills, développe une intrigue savoureuse qui se moque des demandes de remboursements frauduleuses de frais médicaux de la part des employés des entreprises. Jaspal incarne un individu malhonnête qui gruge son employeur avec des notes de frais falsifiées, tandis que son épouse est en congé maladie depuis six ans! Par appât du gain, il fait croire à sa femme qu’il est parti en stage longue durée tout en affirmant  à son patron qu’il est hospitalisé pour une affection grave. En réalité, c’est son ami qui est alité tout en se faisant passer pour lui. Lorsque l’employeur visite l’hôpital à l’improviste, les deux complices doivent précipitamment échanger leurs places pour ne pas éventer la supercherie.

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Lorsque cet ami malade meurt, Jaspal est officiellement déclaré décédé et son épouse devient une veuve éplorée uniquement pour la galerie. J’ai vu venir de loin la conclusion drôlatique, où notre fraudeur se retrouve piégé par ses propres manigances. Le troisième épisode, Property, traite de la spéculation immobilière qui sévit en Inde et de la difficulté qu’ont les locataires à conserver un logement décent. Jaspal y interprète une victime du système, il n’arrive pas à payer les loyers faramineux qu’exige son proprio et fait un séjour en prison. Son ami est aussi dans la panade, car on lui a attribué un appartement encore habité: il doit faire appel à des thugs pour l’aider à déloger les occupants récalcitrants, adeptes du culturisme par dessus le marché. A en croire la série, le marché anarchique de l’immobilier, où les magouilles et la débrouille prévalent, donne lieu à des situations ubuesques.

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Dans Contractor, Jaspal est à nouveau un locataire, habitant cette fois dans un ensemble résidentiel où les murs sont particulièrement friables: lorsqu’il plante un clou à l’aide d’un marteau, la cloison se brise et la télévision du voisin, installée de l’autre côté du mur; est endommagée. Outre les querelles de voisinage, le travail bâclé des entreprises du BTP a aussi une autre conséquence fâcheuse: les cambrioleurs y voient une aubaine pour pénétrer facilement dans les appartements, simplement en démolissant les cloisons. L’épisode dénonce aussi la corruption endémique qui mine le secteur, les autorités étant incitées à fermer les yeux sur la médiocrité des constructions grâce à des valises de billets et à classer sans suite les plaintes des habitants lésés. Pire: lorsqu’un plafond s’écroule sur des cambrioleurs, les mettant hors d’état de nuire, le constructeur indélicat est félicité et reçoit une prime juteuse!

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Ph.D. est un épisode qui m’a particulièrement amusé: il s’agit d’une satire à propos des thésards et de leurs relations avec leur directeur de thèse. Jaspal incarne un professeur dirigeant un étudiant en chimie. Ce dernier vénère son directeur de thèse, ayant même accroché son portrait dans sa chambre. Jaspal abuse de son protégé, l’obligeant à faire toutes sortes de travaux domestiques pour son compte, l’envoyant quérir les courses, lui faisant faire le ménage et le service chez lui et lui demandant même de réparer sa voiture. Finalement, il lui propose un marché: s’il accepte un mariage arrangé avec sa belle-sœur, le professeur finit lui même de rédiger sa thèse et l’étudiant n’a plus qu’à signer l’ouvrage pour obtenir son doctorat! Le final réserve un twist délectable, une bien mauvaise surprise pour le directeur de thèse et sa famille.

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Meeting est une satire qui se paie la tête des membres de la bureaucratie. La première scène montre le bureau d’un fonctionnaire où ce dernier a été remplacé par un perroquet répétant « faisons une réunion, créons un sous-comité ». Le ton est donné. Jaspal endosse le rôle d’un bureaucrate atteint de réunionite aigüe, au point que son épouse le soupçonne d’avoir une liaison avec sa secrétaire lors de ses absences prolongées du domicile conjugal. L’inflation de paperasserie est aussi raillée: des montagnes de paperasse s’effondrent sur un malheureux employé venu chercher un document aux archives, tandis que des rats rongent les dossiers administratifs, obligeant Jaspal à installer des pièges sur place (après avoir créé un sous-comité pour étudier la question).

Cet épisode est celui qui trouve sans doute le plus d’échos dans notre pays, même si c’est évidemment une caricature (comme dans ce passage qui illustre la lourdeur des rouages administratifs: un employé de Jaspal se plaint qu’il n’a pas de stylo pour écrire, toute demande de fournitures de bureau prenant des semaines pour être prise en compte par les services compétents).

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Government officer prend pour cible le fonctionnement des organes officiels de l’État. Jaspal est un membre du gouvernement qui confond ses intérêts privés avec ses obligations professionnelles. Préoccupé par la disparition de son animal de compagnie, un inoffensif caniche, il n’hésite pas à détourner la machinerie étatique, à utiliser toutes les ressources de son ministère pour le retrouver. Deux de ses subordonnés sont sur les rangs pour réussir cette mission, avec pour objectif d’obtenir une promotion instantanée en cas de succès. Tandis que l’un fait croire que le chien a été écrasé, l’autre trouve un clébard d’apparence similaire et l’achète à son propriétaire en toute discrétion. Alors que Jaspal doit s’occuper d’un important appel d’offres, il n’en a cure, demandant à ses employés de travailler à son service personnel plutôt que pour le ministère. L’épisode rappelle un peu dans son principe celui avec le thésard, montrant aussi, en usant d’un ton décalé, un exemple d’abus flagrant d’autorité.

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Doctor a un scénario un peu simpliste, mais la chute est amusante. Cette fois, Jaspal est un chirurgien pas très consciencieux, qui arrive toujours en retard pour pratiquer ses opérations. En effet, il possède une montre qui retarde mais qu’il porte fidèlement car elle a une valeur affective pour sa femme (elle lui a été léguée par sa famille). Lorsqu’il perd la montre, Jaspal pense l’avoir oublié dans l’estomac d’un patient opéré et propose à celui-ci une seconde intervention chirurgicale, en prétendant que c’est pour son bien. L’épisode évoque aussi une affaire de vol de produits pharmaceutiques à l’hôpital, perpétré par des médecins peu scrupuleux, sous l’œil goguenard du personnel syndiqué, constamment en grève. J’ai trouvé qu’ici la satire manquait un peu de mordant, malgré une chute bien trouvée.

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Line Man est un épisode forcément daté mais très divertissant, à propos des services de téléphonie défaillants en Inde et de la difficulté d’obtenir une ligne de téléphonie fixe en bon fonctionnement à l’époque (appareil coûteux, délais interminables pour l’installation). Jaspal est ici un usager mécontent, victime des piratages répétés de sa ligne et conséquemment de factures d’abonnement astronomiques. A cela s’ajoute l’histoire d’un voisin qui veut marier sa fille à un technicien des lignes téléphoniques (contre son consentement, celle-ci menace de se pendre à un cordon de téléphone!). Le technicien n’hésite pas à utiliser ses compétences pour passer des appels aux frais des abonnés, tandis que les appareils ont une fâcheuse tendance à tomber en panne (Jaspal emploie même les services d’un adepte de la magie noire pour tenter de faire remarcher son bigophone). La satire est ici très pertinente, éclairant notre rapport aux objets techniques et la préoccupations exagérée que nous leur accordons.

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Enfin, TV Serial vise les créateurs de fiction télévisée en Inde, les intrigues ineptes qu’ils produisent et leur manque de professionnalisme. Jaspal est un confiseur qui vient de purger une peine de prison pour l’intoxication alimentaire de l’un de ses clients. Il se réoriente vers un nouveau métier, producteur de séries télé. Il veut créer une tragédie, même s’il est incompétent pour cela. Lors d’une scène amusante, il s’entretient avec un autre producteur, qui lui explique que ses comédies ont fait des bides jusqu’à ce qu’il ajoute aux épisodes des rires enregistrés pour faire croire que la série était vraiment drôle (à cet égard, Flop Show est irréprochable, ne comportant aucun rire enregistré). Jaspal veut employer des actrices, mais son épouse faisant une crise de jalousie, il se résout à utiliser des acteurs travestis à la place. Il finit par obtenir une récompense pour sa série, un trophée dans la catégorie…comédie! Un épisode final réussi qui fait regretter que le show s’arrête en si bon chemin.

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Pour conclure, vous avez deviné que j’ai grandement apprécié Flop Show, malgré les limites flagrantes de la réalisation. J’ai retrouvé cet humour caustique dans un film récent de Jaspal Bhatti, tourné peu avant son décès accidentel en 2012: Power cut traite, comme son nom l’indique, des coupures de courant intempestives qu’endure la population indienne, mais est quand même moins convaincant que cette minisérie, considérée comme la meilleure création de l’humoriste. Chaque épisode se clôt par une chanson satirique (histoire d’en rajouter une couche) et par un générique de fin complètement décalé, raisons supplémentaires de ne pas faire l’impasse sur cette comédie à sketches inventive et dont l’humour ne rate jamais sa cible.

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Merlí [saison 1] (Espagne, 2015)

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Cette semaine, j’ai choisi de présenter une série produite par la chaîne catalane TV3, écrite par Héctor Lozano et réalisée par Eduard Cortés. La diffusion de la seconde saison se termine ce mois-ci en Espagne, mais mon article porte sur la saison initiale, également en 13 épisodes de moins d’une heure. C’est la seconde fiction de TV3 que je visionne, après Polseres vermelles (Les bracelets rouges) il y a déjà quelques années. Merlí est un high school drama particulier, qui ne s’adresse pas exclusivement à un public adolescent. L’action se situe dans un établissement d’enseignement secondaire de Barcelone, l’institut Àngel Guimerà (du nom d’un fameux poète catalan), où l’on suit les cours d’un professeur de philosophie non conformiste, ses rapports avec les élèves et les autres enseignants. La philo était ma matière de prédilection en terminale, il n’est donc pas surprenant que je m’intéresse à cette série, hélas encore peu connue en dehors de sa contrée d’origine.

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Merlí Bergeron (Francesc Orella) est un prof âgé de 55 ans, doté d’une forte personnalité, très indépendant, volontiers séducteur et possédant un sens de l’humour aiguisé. Au début de la série, il vient de rompre avec sa compagne et, expulsé du domicile conjugal, retourne vivre chez sa mère. A son arrivée à l’institut, il se fait vite remarquer par ses méthodes pédagogiques originales. Nommant ses élèves « les péripatéticiens » (en référence aux disciples d’Aristote), il leur enseigne des rudiments de philosophie lors de promenades en groupe. Il ne conçoit pas un cours comme un monologue, mais préfère faire participer constamment les élèves, en les interrogeant pour les amener à réfléchir par eux-même, à se questionner sur les concepts développés par les écoles de pensée qu’il aborde et à se forger une aptitude à la pensée critique. Il cherche  aussi à stimuler leur créativité, par exemple en les conviant à rédiger collectivement un poème (le résultat aura pour titre Erotica Troya) qui sera présenté lors d’un concours scolaire.

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Merlí ne tarde pas à devenir populaire parmi les étudiants, même s’il peut s’avérer d’une ironie mordante envers les éléments les plus perturbateurs. Si un élève quitte le cours sur un coup de tête, il cherche par la suite à s’entretenir avec lui pour comprendre son attitude, quitte parfois à s’immiscer dans sa vie privée. Partisan du franc-parler, il lui arrive de se moquer ouvertement devant ses élève d’autres enseignants, trop conformistes à ses yeux, ce qui lui vaut bien des inimitiés. Il est particulièrement en bisbille avec Eugeni Bosc (Pere Ponce), le prof de catalan et de littérature, très strict (il est surnommé « Hitler » par ses élèves) et à la pédagogie d’un grand classicisme. En vérité, Eugeni est jaloux de la popularité de Merlí. Il ira jusqu’à l’accuser d’avoir dérobé un sujet d’examen pour le donner à ses élèves favoris la veille du contrôle, leur permettant ainsi d’obtenir une note parfaite imméritée. Toni (Pau Durà), le directeur de l’institut et prof de maths, est exaspéré par les incartades de Merlí et doit fréquemment jouer les conciliateurs entre lui et ses collègues (à propos de Pau Durà, je lui trouve une ressemblance physique frappante avec Pere Ponce; j’ai souvent eu du mal à faire la distinction à l’écran entre les personnages de Toni et d’Eugeni).

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Dans l’équipe de l’institut, on trouve aussi Santi (Pep Jové), le professeur d’espagnol, époux de Glòria, qui enseigne les arts plastiques. Santi est très sympathique, compréhensif avec ses élèves, mais il est moqué par ceux-ci à cause de sa surcharge pondérale. Il souffre de l’ingratitude qu’ils manifestent envers lui mais a le soutien et l’estime de Merlí. Ce dernier a une liaison avec Laia, la jeune prof d’anglais (Mar del Hoyo) mais n’est pas en très bonne entente avec Mireia (Patrícia Bargalló), une enseignante de latin inexpérimentée et peu sûre d’elle, plus proche d’Eugeni que de lui. Si une trame est dédiée à chacun de ces personnages adultes, la série préfère se focaliser sur les élèves de Merlí et sur sa famille proche. Sa mère, Carmina Calduch (Anna Maria Barbany), est une actrice de théâtre et de cinéma au tempérament fantasque, qui aime déclamer à tout bout de champ des tirades de Shakespeare et manie parfaitement l’humour caustique lors de ses brèves apparitions au fil des épisodes.

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La classe de Merlí, malgré un côté turbulent et souvent extraverti, se révèle étonnamment réceptive aux cours de philosophie et très réactive face à l’enseignant. D’après mes souvenirs de terminale, c’était loin d’être le cas dans ma classe, la plupart considéraient cette matière comme la moins utile (j’étais dans une section scientifique, ceci explique peut-être cela). Dans la série, Merlí précise d’emblée que selon lui, la philo est la discipline scolaire la plus importante, loin devant les mathématiques et la littérature. Une opinion parfois contestée par les parents d’élèves qui viennent s’entretenir avec lui, souvent pour lui reprocher d’avoir noté trop sévèrement leur rejeton. Les préjugés des parents envers la philo, leur conception purement prosaïque de l’enseignement sont d’inépuisables sources d’exaspération pour le professeur.

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 Chaque épisode a pour titre le nom d’un philosophe ou d’un courant de  pensée, correspondant au contenu du cours évoqué. Quelques minutes seulement sont consacrées par épisode à ces enseignements: on aurait aimé que plus de temps leur soit alloué car la série excelle à résumer avec clarté les idées-forces de chaque philosophe et à leur donner une illustration contemporaine. Parmi les thématiques qui se succèdent: Platon et le mythe de la caverne; la vision politique de Machiavel (l’occasion de se demander si la fin justifie les moyens); Aristote et le lien entre bonheur et sentiment de justice; Socrate et la nécessité de penser par soi-même; le renoncement du désir chez Schopenhauer, sa vision pessimiste de l’Homme; le concept de normalité et l’acceptation de la différence chez Foucault; la critique de la société du spectacle par Guy Debord; l’hédonisme et le plaisir parcimonieux des épicuriens; la bonté naturelle des hommes selon Hume; le surhomme et le rejet de la servilité dans la pensée de Nietzsche.

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Des termes philosophiques sont expliqués au fil des épisodes: l’eudémonisme, la maïeutique socratique, l’ataraxie (la conception épicurienne et stoïcienne du bonheur)  ou encore l’épochè (suspension du jugement chez les sceptiques). Tout cela de façon vivante et nullement rébarbative. Les intrigues illustrent fréquemment le propos philosophique. Par exemple, dans l’épisode intitulé Guy Debord, la vidéo d’une étudiante dénudée a circulé sur les réseaux sociaux, une exposition hautement embarrassante pour la victime de ces indiscrétions et qui questionne sur la nécessité de préserver la vie privée des individus. Autre exemple, dans l’épisode Hume, Merlí appelle au boycott d’une campagne de récolte de denrées à des fins humanitaires en affirmant que les instigateurs de cette démarche sont hypocrites, voulant avant tout se donner bonne conscience en faisant une action louable.

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L’ épistémologie des sciences est aussi évoquée, très brièvement, lors d’une visite scolaire du musée des sciences de Barcelone, CosmoCaixa. Cependant, il n’y a pas que des sujets philosophiques, c’est aussi une série pour ados typique, proposant une galerie de portraits d’élèves encore peu matures. Bruno Bergeron (David Solans) est le fils de Merlí. Il fait partie de ses élèves et est en conflit avec son père. Il est d’un caractère susceptible et bagarreur. Il pratique la danse classique. Surtout, il dissimule aux autres son homosexualité. Il est secrètement amoureux de Pol Rubio (Carlos Cuevas), le beau gosse de la classe et le chouchou du professeur. Pol est aussi, mais plus violemment, en mauvais termes avec son père. Il est très attaché à sa grand-mère, qui s’est pour lui substituée à sa mère décédée. En apparence sûr de lui et décontracté, c’est au fond un garçon sensible et fragile. Berta (Candela Antón) est une étudiante rebelle, qui affiche son désintérêt pour les études en général et la philo en particulier. Elle est douée pour le dessin, ce que remarque vite Merlí qui l’encourage à développer ce talent et à s’orienter vers un cursus artistique.

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Parmi les autres protagonistes notables, Gerard (Marcos Franz) est un ado expansif mais pas encore fixé sur ce qu’il veut faire de sa vie. Sa mère Gina (Marta Marco) qui préside l’AMPA (l’association des parents d’élèves) a une liaison avec Merlí à l’insu de son fils. Lorsque ce dernier l’apprend, il a du mal à admettre qu’elle forme un couple avec son professeur. Gerard est amoureux de  Mònica de Villamore (Júlia Creus Garcia), une jolie fille très courtisée, dont les parents sont divorcés. Monica a un tempérament solitaire et ombrageux. Elle est aussi désirée par Joan (Albert Baró), un étudiant timide et réservé, studieux en cours.  Jaume, le père de Joan, est un juriste sévère et autoritaire à son égard. Considérant la philosophie comme une perte de temps et ne s’en cachant pas devant Merlí, il devient une cible privilégiée des quolibets de ce dernier. Voulant inscrire Joan dans un établissement privé, il suscite la révolte de son fils qui n’hésite pas à saccager la maquette de bateau patiemment assemblée par son père.

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Tous ces personnages donnent lieu à des intrigues qui seront sans doute familières aux amateurs de high school dramas. Je n’ai pas été intéressé par toutes, mais je reconnais que le thème de l’homosexualité est traité avec beaucoup de sensibilité, essentiellement à travers Bruno (mais aussi avec Oliver Grau, un autre élève introduit dans les derniers épisodes). Cependant, mon protagoniste favori parmi les ados est Ivan Blasco (Pau Poch). Très introverti, à la limite de l’autisme, il vit cloitré chez lui et refuse de s’aventurer seul à l’extérieur (il est agoraphobe) et reçoit des cours quotidiens à domicile. Merlí l’encourage à sortir de sa coquille et à se reconnecter avec la société. Il incite ses élèves à lui rendre visite et lui dispense en soirée des cours particuliers de philo. Lors de l’un d’eux, il illustre pour lui l’allégorie de la caverne de Platon à l’aide de cartonnages et de figurines éclairées à la bougie: une des scènes les plus marquantes de la série.

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Cette première saison de Merlí est pour moi assurément une belle découverte. Le personnage central est charismatique, la réalisation est élégante (avec quelques ponts musicaux très réussis, des vues panoramiques de Barcelone mettant en valeur l’architecture de la ville) et les épisodes sont agrémentés de quelques chansons entrainantes permettant de découvrir des artistes espagnols peu connus en France comme Josep Thió, Lluís Gavaldà ou encore le groupe de pop indie La Casa Azul. Si le scénario exploite les recettes éprouvées des séries pour adolescents, l’aspect philosophique, au delà de ses vertus pédagogiques, reste très accessible et apporte au récit une dimension intellectuelle appréciable (même si personnellement, j’aurai aimé plus de philo et un peu moins d’intrigues sentimentales). Une saison que je vous encourage à visionner, d’autant plus que des sous-titres anglais soignés sont disponibles, tout comme pour la seconde  que je viens de débuter (une troisième et ultime saison  doit être diffusée prochainement). Le succès d’audience en Catalogne est à mon avis amplement mérité.

Ci-dessous un clip de La Revolución Sexual, tube de La Casa Azul présent dans la bande musicale de la série.

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