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Il y a de cela quelques années, la lecture de Diadorim (paru en 1956 sous le titre Grande Sertão: Veredas), roman de l’écrivain et diplomate João Guimarães Rosa, fut pour moi une grande découverte, aussi bien de par la qualité de l’écriture que du point de vue de l’intrigue, construite avec maestria. Un passionnant roman d’aventure pouvant donner lieu à de multiples interprétations, allégoriques, psychologiques, mystiques, voire même tendant vers l’occultisme. Surtout, un ouvrage d’une surprenante inventivité langagière, où  des fulgurances poétiques peuvent apparaître au détour de chaque paragraphe. Deux traductions françaises existent ( celle de de Jean-Jacques Villard et celle, plus récente, de Maryvonne Lapouge-Pettorelli), qu’il est intéressant de comparer car restituant de façons différentes le vocabulaire foisonnant de l’auteur. Réalisée par Rede Globo pour le vingtième anniversaire de la chaîne brésilienne, en 1985, cette série en 25 épisodes d’une durée moyenne de 30 minutes fut pour moi l’occasion de me replonger dans cette œuvre mémorable.

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Grande Sertão: Veredas se déroule vers les années 1920/1930 et raconte les pérégrinations des jagunços, mercenaires itinérants au service de potentats locaux en conflit avec le gouvernement central de la toute jeune république du Brésil.  L’action  se situe dans la région du Minas-Gerais, dans les vastes étendues sauvages à l’ouest de Bahia, aux paysages typiques faits de chapadas (élévations de terrain au sommet tabulaire) arides et à la végétation rachitique, entre lesquels s’étendent des dépressions fertiles, ou veredas, véritables oasis de verdure où pousse un palmier typique, le buriti. Le protagoniste central de l’histoire est Riobaldo (le narrateur dans le roman), un homme qui, malgré une bonne éducation, choisit de s’enrôler au service d’un bandit de grand chemin charismatique, Joca Ramiro. Riobaldo (surnommé Tatarana, sobriquet qui signifie « chenille de feu ») revoit parmi la troupe de hors-la-loi un certain Diadorim, qu’il avait déjà rencontré étant enfant au bord d’une rivière traversant São Francisco et qui s’était alors présenté à lui sous le nom de Reinaldo. Personnage mystérieux au regard d’une grande clarté, Diadorim fascine Riobaldo, qui lui voue une amitié indéfectible et est secrètement amoureux de lui. Mais Tatarana est aussi épris d’une jeune fille rencontrée dans la fazenda Santa Catarina, la pulpeuse Otacilia.

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Cette ambivalence sexuelle traverse la série, qui propose quelques scènes subtilement homo-érotiques, comme celle où Riobaldo, lors d’une halte nocturne, se roule dans les habits portés par Diadorim durant la journée. Ce passage empreint de sensualité n’est que brièvement évoqué dans le roman, où les échanges entre Diadorim et Riobaldo sont bien souvent plus parcimonieux que dans la série. Dans la version télévisée, les deux amis dialoguent fréquemment et leur relation ambiguë tient une place prépondérante. Cependant, bien des péripéties mémorables du roman sont fidèlement restituées dans le feuilleton. Tout d’abord, les réminiscences de la jeunesse de Tatarana sont bien présentes, en particulier son rôle de tuteur de Ze Bebelo, notable à la forte personnalité, que l’ambition politique pousse à recruter des jagunços en vue d’éradiquer les bandes armées qui sillonnent la région. Plus tard, le procès de Ze Bebelo, capturé par Joca Ramiro, qui se tient dans la fazenda Toujours-verte, donne lieu à un des épisodes les plus mémorables. Le tribunal officieux réunit l’ensemble des brigands, qui argumentent à tour de rôle pour déterminer s’il doit être libéré ou encourir la peine capitale, dans une longue scène à la tension palpable.

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Un autre passage poignant de la série est le siège de la fazenda des Toucans, où les jagunços sont retranchés et doivent essuyer le feu nourri des soldats à la solde du gouvernement qui les encerclent. Ce siège a une dimension épique dans le roman, bien retranscrite dans la série, notamment son aspect le plus tragique: des dizaines de chevaux appartenant aux mercenaires, parqués dans un enclos devant la fazenda, sont abattus un à un par les militaires. L’impuissance des jagunços devant ce triste spectacle est tangible à l’écran. Les scènes d’action sont d’ailleurs légion dans le feuilleton, qui est à cet égard à même de satisfaire les amateurs de westerns les plus blasés. Cependant,  les nombreuses péripéties du roman n’ont pu être toutes présentes dans la fiction télé, qui n’hésite pas à l’occasion à bousculer la chronologie des évènements. Il en est de même des personnages: l’ouvrage du romancier brésilien présente une impressionnante galerie de portraits, décrivant une multitude de jagunços dotés de personnalités pittoresques. La série compte beaucoup de seconds rôles mais ne s’attarde que sur les principaux protagonistes, ne manquant pas de faire figurer au premier plan Hermogenes, la bête noire de Riobaldo, qui lui voue une détestation tenace.

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Après avoir durant un temps pris la tête de la bande des jagunços, Hermogenes et son complice Ricardão (un riche fermier dont l’engagement est motivé par l’appât du gain) assassinent leur commandant Joca Ramiro. A part cette odieuse traitrise, Hermogenes doit sa réputation sulfureuse à une rumeur selon laquelle il aurait conclu un pacte avec le diable. A cet égard, la série, qui baigne dans une atmosphère trouble empreinte de légendes superstitieuses, aborde longuement la dimension ésotérique du roman, montrant un Riobaldo constamment en proie à des interrogations sur la possible existence du démon et résistant à la tentation de faire appel à ses services. Il finit par sceller un pacte avec le malin en se rendant nuitamment à la croisée des chemins, à Veredas Morte (les étangs morts). C’est un tournant important du roman comme de la série: après ce supposé pacte, Tatarana prend confiance en lui, devient chef des jagunços et dirige la traque d’Hermogenes et de ses partisans, n’hésitant pas pour cela à traverser le redoutable plan de Suçuarao, vaste étendue désertique et surchauffée. Riobaldo prend alors le surnom de « crotale blanc »et veut s’imposer comme un meneur impitoyable.

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La série montre bien l’ambiguïté du Riobaldo « démoniaque ». Voulant faire un exemple, il décide de tuer un pauvre hère monté sur une jument et accompagné d’un chien que croise la bande sur un sentier de campagne, avant de se raviser et de renoncer successivement à trucider à la place la jument et le chien. Plus tard, voulant mettre à mort un lépreux, il en est dissuadé par Diadorim, au nom de leur longue amitié. Si Hermogenes incarne le mal absolu, Riobaldo ne peut se résoudre à être un chef sanguinaire. Son nouveau statut de protégé du démon lui insuffle cependant une grande bravoure et sa bande multiplie les faits d’armes, dont la capture de la femme d’Hermogenes, dans la série comme dans le roman figure fataliste, digne et silencieuse. Une ambiguïté réside aussi dans le doute constant quant à l’existence du diable: le pacte a-t-il bien eu lieu ou les réussites de Riobaldo ne sont-elles qu’autosuggestion inspirée par des croyances superstitieuses?  Les derniers épisodes sont à ce titre fidèles au roman et la série ne tranche pas, laissant au téléspectateur se faire son opinion. Cependant, le final de la série, après l’affrontement tragique avec les troupes d’Hermogenes au village de Pardos et la surprenante révélation finale, présente une conclusion qui diffère de celle du roman, résolument plus sombre dans la version télévisée, qui ne m’a pas paru apporter quoi que ce soit à l’intérêt du récit.

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Sur deux points également la série n’a pas cherché à être fidèle au roman. Ce dernier est rempli de descriptions très détaillées de la faune et de la flore du Minas-Gerais, souvent avec lyrisme, que la série n’aurait pu retranscrire à l’écran. Les curiosités naturelles ne font l’objet dans le feuilleton que de quelques plans de coupe assez  brefs. Surtout, le roman est parsemé d’histoires des gens du sertão, rapportées par les compagnons de Riobaldo. La série n’évoque que l’une d’entre elles, la plus marquante, qui fait l’objet d’une grande partie de l’épisode 18. C’est l’histoire, située dans un petit village, de la veuve Maria Mutema et du curé Ponte. Maria, lors d’une confession au prêtre, avoue avoir occis son mari en lui versant dans l’oreille, à l’aide d’un entonnoir, du plomb fondu. Puis elle ment au curé en lui affirmant avoir fait cela car elle était éprise de lui. Voyant la réaction offusquée du prêtre, elle décide par perversité de multiplier les confessions mensongères de méfaits fictifs. Le curé Ponte, rendu malade de dégoût, finit par en mourir. Dans le roman, cette effroyable histoire est une parenthèse dans le récit, mais dans la série, elle acquiert une importance cruciale car elle persuade Riobaldo de l’existence réelle du démon et constitue l’élément déclencheur le poussant à pactiser avec le diable.

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Grande Sertão: Veredas tente d’adapter un roman hors du commun et réputé inadaptable. La série parvient à exposer l’essentiel de l’intrigue et la réflexion sur le mal qui la sous-tend. Le casting est excellent, j’avoue d’ailleurs que bien des personnages étaient à l’écran tel que je les imaginais en lisant le roman. Tony Ramos dans le rôle de Riobaldo interprète avec fougue ce héros complexe et la palette de sentiments contradictoires qui le hantent au long des épisodes. Bruna Lombardi dans le rôle de Diadorim est étonnante et incarne efficacement un personnage aussi magnétique qu’ambivalent, faisant preuve tour à tour d’une virilité affirmée et d’une grande sensibilité. En somme, c’est une série majeure qui mériterait une édition DVD française, ce qui permettrait en outre à un nouveau public de découvrir un des fleurons de la littérature brésilienne. Ce fut ma troisième incursion dans la fiction télé brésilienne hors HBO Latino (après avoir découvert Cidad dos homens et Capitu, deux séries hautement recommandables) et, comme les fois précédentes, c’est un programme de grande qualité que j’ai eu la chance de visionner.

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