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Place cette semaine à une comédie de la Belgique flamande considérée comme un programme culte dans cette contrée (mais qui n’a même pas bénéficié de sous-titres pour les belges francophones de Wallonie, hélas). In de Gloria, diffusée dès 2000 par la chaîne Canvas, en 2 saisons de 10 épisodes d’environ une demi-heure chacun, est une série à sketchs à l’humour très particulier, parodique, souvent provocateur et politiquement incorrect, parfois absurde. Il est toujours malaisé de recommander des comédies, tant leur appréciation est éminemment subjective. Pour ma part, je me suis beaucoup amusé lors de ce visionnage. Réalisée et scénarisée par Jan Eelen; la série prend pour modèle des productions néerlandaises antérieures et a été créée à l’époque où la télévision, en Belgique comme en France, connut certaines mutations: arrivée de la télé réalité, multiplication des programmes dits de proximité où apparaissent à l’écran des « vrais gens ». C’est cette télé là que la série raille allègrement et de façon décapante.

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Le sketch le plus connu (car visible en ligne avec des sous-titres anglais) est sans doute Boemerang, une parodie d’un talk-show où le présentateur reçoit sur son plateau des individus ayant fait l’objet d’opérations chirurgicales des cordes vocales et dont les voix particulièrement aigües ou graves provoquent (en direct) un irrépressible fou rire de l’animateur, qui est ensuite viré par sa chaîne. C’est un sketch très drôle du premier épisode, qui sera suivi de bien d’autres gags désopilants, certains étant tellement barrés qu’ils défient toute description par des mots. Je me contenterais donc d’évoquer quelques temps forts de la série. Les gags prennent souvent la forme pseudo réaliste du mockumentaire. Les épisodes sont ponctués de rubriques revenant à intervalles réguliers, où se succèdent fausses interviews, fausses caméras cachées, détournement de programmes flamands diffusés à cette époque ou encore running gags surréalistes.

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Ma rubrique préférée est sans doute Hallo televisie, où un journaliste (interprété par Tom Van Dyck) se rend avec un cameraman dans des villes de province et sonne à la porte d’un habitant, au hasard. Le personnage est désagréable, sans gêne, méprisant, cynique. Il bouscule les gens qui lui ouvrent leur porte, se moque d’eux et sème la pagaille dans leur maison. Ainsi, tour à tour il provoque une dispute entre voisins (à propos d’un nain de jardin offert en cadeau) qui dégénère vite; il surprend un directeur financier sur le point de se suicider par pendaison et lui demande de délivrer un mot d’adieu à l’antenne avant de l’encourager à en finir; il assiste au pot de départ d’un époux censé partir en voyage d’affaires à Hambourg et découvre en fouillant sa valise des préservatifs; il rencontre un noir devant qui il fait étalage de ses préjugés envers les hommes de couleur; il tombe sur une étudiante en pleine révisions et se moque d’elle en découvrant qu’elle est incapable de répondre à des questions portant sur ses cours; il a un entretien avec un ventriloque dérangé souffrant de troubles de la personnalité. Des sketchs cruels, en particulier celui où il visite une famille qui veut lui montrer leur reproduction de la basilique Saint Pierre de Rome avec des allumettes, mais où il se fiche ouvertement, malgré leur insistance, de filmer ce chef d’œuvre en miniature.

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Parmi les autres rubriques, on trouve des courts programmes comme De minuut, où une minute chronométrée d’antenne est offerte pour passer une annonce, matrimoniale ou de vente d’objet (qui foire invariablement pour diverses raisons: toux incontrôlable, bredouillement…);  De Bruyne Henri, un fonctionnaire au repos qui cherche à se socialiser en rendant service aux gens (par exemple en se plaçant près des sanisettes publiques pour proposer de la monnaie aux passants souhaitant les utiliser, ou encore en s’improvisant guide touristique à Woluwe-Saint-Etienne); De Cameraad, où il s’agit de permettre aux téléspectateurs qui en font la demande par lettre de s’exprimer (un des sketchs les plus amusants est celui d’un marchand de bonbons voulant rétablir la vérité après avoir été soupçonné de pédophilie parce qu’il avait demandé à une petite fille de sucer ce qu’il avait sorti de son pantalon…en l’occurrence une friandise); De dagtrippers, un couple d’excursionnistes obsédés par le frisson de l’aventure et qui déterminent leur prochaine destination par des moyens incongrus (comme jeter un bâton sur le sol ou tirer au sort des lettres d’un sac de cookies en forme d’alphabet); Gerrit Callewaert,  un habitant de Flandre occidentale, joué par Wim Opbrouck, qui se plaint avec un fort accent des sous-titres présents à l’écran lors des interviews dans sa région (lui même étant, lors de ses interventions, sous-titré en gros et même doublé).

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Une rubrique notable est celle qui termine chaque épisode: Vermaelens Projects, où deux frères, Willy et Jos (interprétés par les frères Focketyn) filmés en plan fixe, présentent une de leurs inventions farfelues. Se succèdent: une boîte à rires où puiser des gags pour rompre la glace entres convives, un système de positionnement audio où la voix de Jos égrène les itinéraires routiers sur des cassettes (l’ancêtre du Tom Tom, en quelque sorte), du papier toilette avec de la lecture sur une face, un appareil à fixer au tableau de bord de la voiture pour se moucher en continuant de tenir le volant, un aspirateur à crottes de chien, des sons de conversations ou de chien qui aboie diffusés sur magnétophone pour dissuader un éventuel cambrioleur lorsqu’on a quitté son domicile, la posologie des médicaments énoncée sur des cassettes classées par ordre alphabétiques, à l’usage des déficients visuels (maintenant, on trouve pour cela des inscriptions en braille sur les emballages), un jeu stupide où il faut se retenir le plus longtemps de rire face à des vidéos de Jos, imperturbable avant qu’il ne se marre à des timings différents suivant l’enregistrement choisi. Je vous passe les créations les plus absurdes du duo, toujours en quête de la trouvaille la plus inutile.

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On trouve également les annonces d’un couple exhibitionniste, qui indique à l’antenne le lieu et l’heure où ils auront un rapport sexuel en public, pour encourager les voyeurs à venir les mater. La femme prononce en français des répliques cultes comme « j’ai pas de culotte » ou « Je vais porter ma culotte tricolore » et les lieux choisis par le couple sont variés: cela va des environs d’un axe routier aux égouts de Bruxelles, en passant par des fourrés bordant le célèbre mur de Grammont, cher aux amateurs du tour cycliste des Flandres. Mais il y a aussi d’autres rubriques plus obscures pour les étrangers à la culture flamande, où le contenu de programmes télévisés inconnus en France (comme le magazine d’actualité Terzake) est détourné de façon éhontée et où des présentateurs vedettes sont brocardés. Dans le même ordre d’idée, un sketch montre le sosie du chanteur Koen Crucke (dont la renommée se limite à la Belgique) qui se produit dans des cabarets avant de se retrouver au chômage car le vrai chanteur a considérablement maigri suite à un régime draconien et que son sosie n’est plus ressemblant.

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Certains sketchs relèvent de l’humour visuel, comme celui où un pistard amateur est atteint de vertige après avoir chuté en haut de l’anneau de vitesse, ou encore celui où un père de famille reçoit en cadeau d’anniversaire une séance de saut à l’élastique (qui ne se passera pas très bien pour lui). Malgré la simplicité des histoires, ce sont des gags qui fonctionnent plutôt bien à l’écran. D’autres m’ont laissé perplexes, comme le gag où une femme s’imagine qu’une ficelle se déroule en permanence depuis son anus et où son mari lui confectionne un appareil à poulies pour enrouler la pelote imaginaire (où ont-ils trouvé une idée aussi incongrue?), ou encore le passage où une vedette de variété, après une opération de chirurgie esthétique, conserve la graisse de son double menton dans du formol.  In de Gloria a aussi parfois un côté salace dans certaines histoires: par exemple, la rencontre à domicile entre deux couples échangistes (qui ne se passe pas comme prévu) ou encore la visite d’un salon de l’érotisme, où deux potes décident, en voyant une exhibition, de s’offrir un piercing du pénis (autrement appelé « prince Albert »). Un humour parfois leste qui peut déplaire à certains.

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La série excelle à présenter des tranches de vie, un exemple marquant étant l’histoire d’un type ressemblant à Jésus (tel qu’on le représente couramment) qui participe chaque année à une reconstitution du chemin de croix et doit céder la place à un autre interprète du Christ car, souffrant d’arthrose, il n’arrive plus à plier les genoux. Autre exemple: un fonctionnaire à la retraite évoque son travail au ministère de la santé, des décennies passées dans les sous-sols à surveiller le chauffage central. Lorsqu’il prend une retraite forcée à cause de l’automatisation croissante des équipements, il organise une réception où presque personne ne vient, il s’avère que les employés du ministère aux étages supérieurs ont tout bonnement oublié son existence. Même sentiment d’abandon, dans un autre sketch, de la part d’un technicien d’entreprise qui se met en colère contre la direction, celle-ci ayant oublié de lui donner un lot pour récompenser son efficacité dans la vente de billets de tombola. Ces récits expriment l’anonymat et l’absence de considération qui sont le quotidien des sous-fifres.

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In de Gloria s’amuse également des lubies que peuvent avoir des gens ordinaires, comme le cas d’un couple de retraités passionné de photographies qui fait parvenir chaque jour des clichés de paysages à la télévision, en espérant vainement qu’ils seront employés pour illustrer le dernier bulletin météo. Dans un autre sketch, deux veufs férus de trains électriques se déguisent en chefs de gare pour faire fonctionner un réseau ferré miniature et sont pris de panique lorsqu’un de leurs trains déraille. Un troisième sketch montre deux amies qui se rencontrent souvent pour papoter et décident de présenter en commun une émission de radio où elles poursuivent leurs bavardages à l’antenne, au profit des auditeurs. On voit à travers ces exemples que la série peut offrir autre chose que de la pure comédie, dressant parfois des portraits émouvants de modestes individus. Même si quelquefois ceux-ci se distinguent par leur côté ridicule, comme ce retraité qui, par souci d’aider la gendarmerie, se poste près des radars pour noter les plaques minéralogiques des véhicules qui passent à toute allure (il finit par se faire tabasser par un automobiliste furieux).

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Le programme n’hésite pas à aborder des sujets sensibles. L’homophobie est brocardée dans un passage où les collègues de bureau d’un employé homo lui font une mauvaise blague pour son anniversaire en couvrant son poste de travail de bouquets de fleurs. La pédophilie est abordée dans plusieurs sketchs: dans l’un d’eux, une artiste peintre qui réalise des tableaux avec son propre vomi crée une toile où Marc Dutroux est représenté sous la forme d’un sombre dégueulis. Une histoire a suscité la controverse en Belgique: celle d’une famille qui choisit à contrecœur d’euthanasier le grand-père vivant depuis longtemps chez eux, réduit à l’état de légume (le seul moment vraiment déprimant de la série). L’isolement des personnes âgées est aussi dénoncée dans un gag où une entreprise propose comme service une famille de remplacement à louer pour ceux qui n’ont pas le temps de visiter leurs ainés en maison de retraite. La maladie d’Alzheimer fait aussi l’objet d’un sketch, où un vieil acteur qui n’a plus toute sa tête a oublié les rôles qu’il a incarné durant sa carrière. Ces sujets graves sont abordés le plus souvent avec délicatesse, sans chercher à heurter le téléspectateur.

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Néanmoins, la série est en général purement humoristique. Il y a bien d’autres histoires drôlatiques que je n’ai pas abordé. Je mentionnerais juste pour finir deux de mes sketchs favoris: dans l’un, un ancien cambrioleur rend visite à des retraités pour leur donner des conseils en vue de se protéger d’éventuels intrus, mais il voit le danger partout et les malmène sans pitié en voulant leur démontrer tous les risques qu’ils encourent; dans l’autre, un chauffeur de taxi est victime d’une caméra cachée (fictive) où en son absence, son véhicule en stationnement dans une rue à sens unique est retourné par des comparses, après quoi il pète les plombs lors d’une discussion animée avec un flic feignant de vouloir le sanctionner.

Bien sûr, tout n’est pas réussi dans In de Gloria, certains gags font froncer les sourcils ou ont une chute qui tombe à plat. Mais dans la plupart des cas, la série est d’une redoutable efficacité, dénonçant avec causticité les dérives de la télévision de proximité ou les travers de la société moderne. Faisant preuve d’une imagination débordante (parfois à son détriment), truffé de moments mémorables, poilant sans exclure le cas échéant une touche de sérieux, c’est un programme que tous ceux qui ne sont pas réfractaires à l’humour belge peuvent regarder sans hésiter.

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